Je supporte mal la chaleur, ce qui participe au retard pris pour toutes choses à faire (en sus des aléas techniques)...
Revenons donc, sans plus tarder, à cet article du Figaro du 19 juin dernier, en commençant par le début et par confirmer ce que notre amie Forfirith a pu en dire, à savoir que l'anecdote inaugurale, concernant Plotz à New York et la naissance de la Tolkien Society of America, est en effet généralement assez connue (Forfi en parle notamment dans sa thèse). Me concernant, le seul élément dont je n'avais pas entendu parler jusqu'à présent (ou dont je ne me rappelais plus), est le fait qu'en 1967, Plotz a été envoyé en Angleterre afin de réaliser un entretien avec Tolkien pour un magazine destiné aux jeunes filles.
[citation=Vincent Jolly, « Cité par les hippies, les milliardaires de la tech et le pape : Le Seigneur des anneaux est-il de droite ou de gauche ? », La Figaro (site web), 19 juin 2026.]Janvier 1965, New York. Le jeune Richard Plotz prend le métro à Brooklyn pour se rendre sur le campus de l'université Columbia, afin d’assister à un cours préparatoire. En descendant à la station sur la 116e rue du quartier de Morningside Heights, le lycéen aperçoit sur un mur un graffiti composé d'étranges caractères ; une élégante et énigmatique succession de boucles, de courbes, de traits et de points. Écrite en tengwar, une écriture elfique, la phrase signifie « Frodo lives ! » : « Frodon est vivant ! ».
Plotz, qui a dévoré les trois tomes du Seigneur des anneaux achetés neuf (4,95 $ l'unité) ajoute son propre graffiti sur la faïence des souterrains : « Longue vie à Saroumane ! ». Et un inconnu de lui répondre, entamant un dialogue épistolaire sur les murs du métro par tags interposés. Curieux de rencontrer son interlocuteur, Plotz finit par coller une petite affiche proposant une réunion des fans de la Terre du milieu. Une dizaine de personnes viennent au rendez-vous : la Tolkien Society of America est née.
« Je me suis retrouvé avec un fan-club national, et dans une certaine mesure international, sur les bras », se remémore Plotz dans l'une de ses dernières interviews — il est mort en 2024. Sur le campus de Columbia et d’autres universités, le phénomène de la Tolkien Society prend de l'ampleur. En 1967, en pleine guerre du Vietnam, Plotz est même envoyé en Angleterre par Seventeen (un magazine pour jeunes filles) afin d'interviewer Tolkien. « Je suppose qu'il trouvait ça un peu drôle d'avoir toute cette communauté de fans qu'il n'avait jamais cherchée , raconte Plotz. Une communauté qui s'était simplement formée d'elle-même, et il ne savait pas vraiment quoi en faire. »
L'article est annoncé sur la couverture à côté d'un billet sur les meilleurs conseils beauté. Deux ans plus tard, en 1969, Led Zeppelin sort son deuxième album. [...][/citation]
Suivent les banalité habituelles concernant la contre-culture de l'époque et la réception « progressiste » de Tolkien sur les campus aux États-Unis. Jolly évoque ensuite au-delà de cette période [emphase]« l'œuvre de Tolkien [...] passant d'un succès de librairie en un objet spirituel et idéologique à part entière qui finira par s’imposer comme l'une des œuvres de fiction les plus importantes — et les plus influentes — du XXe siècle. Avec comme point culminant la sortie, au début des années 2000, des films de Peter Jackson. »[/emphase] Le journaliste en vient à mentionner la citation de Tolkien, en mai dernier, par le pape Léon XIV dans son encyclique Magnifica Humanitas, pour dire comme d'autres de ses collègues dans la presse que [emphase]« pour les profanes comme pour les catholiques, la présence d'une citation de Gandalf dans un texte officiel du Vatican a de quoi surprendre. Cela n'a pas étonné la journaliste Courtney Mares, responsable des actualités du Vatican pour OSV News, qui a pu questionner directement le Saint-Père sur cette référence, dans l'avion qui le conduisait en Espagne. »[/emphase] Ladite Courtney Mares, journaliste pour l'agence de presse catholique américaine OSV News, se confie donc au Figaro sur le fait que [emphase]« même certains des plus grands fans du “Seigneur des Anneaux” ignorent peut-être que Tolkien était un fervent catholique »[/emphase], et suivent des banalités sur le fait que Tolkien était, oui, quelle incroyable surprise (j'ironise), un fervent catholique, avec à l'appui les habituels éléments biographiques et citations édifiantes de la correspondance de l'écrivain, mais rien de précis ne sera ensuite mentionné sur ce qu'a notamment pu dire le pape sur Tolkien dans lors de son voyage en avion vers l'Espagne...
Vincent Jolly parle ensuite de la tolkienophilie de certaines [emphase]« personnes à qui s'adressait, aussi, cette encyclique : les géants de l'IA et de la Silicon Valley. Des individus qui, depuis déjà plusieurs décennies, utilisent l'héritage de Tolkien pour leurs affaires. »[/emphase] Outre les cas désormais bien connus de Peter Thiel (avec Palantir Technologies) et de sa créature politicienne J. D. Vance (avec sa boîte Narya Capital), le journaliste évoque en particulier le cas de Palmer Luckey, créateur en 2017 d'Anduril Industries — [emphase]« l'une des nouvelles entreprises les plus en vue dans l'industrie de la défense américaine » « réputée pour ses drones innovants et ses tours de surveillance autonomes »[/emphase] —, lequel ayant [emphase]« également participé il y a quelques mois à fonder Erebor Bank, une institution bancaire spécialisée dans les cryptomonnaies »[/emphase]. Reprenant la question que Michiko Kakutani, ancienne critique littéraire du New York Times a posé dans un article de mai 2025, à savoir [emphase]« Pourquoi les personnalités les plus influentes de la Silicon Valley sont-elles si fascinées par les hobbits ? »[/emphase], Jolly pense que l'univers fictif de Tolkien a une dimension à la fois religieuse et occidentale qui [emphase]« résonne si fort aux États-Unis, pays où la foi demeure une force sociale et politique de premier plan (à gauche comme à droite) contrairement à une Europe de plus en plus sécularisée. La gauche pouvait voir dans le comté de Frodon une ode à l'idylle pastorale contre l'industrialisation et la droite y lire une épopée épique du Bien contre le Mal. Et de pouvoir s'y procurer un récit, un imaginaire et une vision — une oriflamme culturelle et fondamentalement rassembleuse qui permet à certains de donner un souffle et un corps à la défense de la civilisation occidentale menacée qu'ils prétendent mener »[/emphase].
En venant peu à peu à la politique, Jolly affirme, sans citer de références précises, que [emphase]« feignant d'ignorer le fait qu'il [c.à.d. J. R. R. Tolkien] a écrit et répété que son œuvre était parfaitement apolitique, des dizaines de chercheurs et d'universitaires se sont affrontés par ouvrages interposés pour tenter de déterminer si Le Seigneur des anneaux est une œuvre de droite ou de gauche »[/emphase]. Je passe sur les évocations des récupérations politiques dont Tolkien a fait l'objet, avec mention journalistique obligée de Giorgia Meloni entre autres, la droite ayant selon Jolly [emphase]« toujours été plus encline, ces dernières années, à capitaliser sur internet et ses contre-cultures ; jusqu'à les dérober à ses propriétaires originels majoritairement plutôt de gauche »[/emphase]. C'est, un peu plus loin dans l'article, juste après avoir écrit que [emphase]« vouloir calquer une lecture idéologique simpliste (de gauche ou de droite) sur la mythologie créée par Tolkien est au mieux une gageure, sinon une dénaturation totale de cet univers profond et complexe »[/emphase] que le journaliste en vient à ajouter que [emphase]« Tolkien et ses héritiers n'ont d'ailleurs jamais vu d'un bon œil la popularité planétaire du Seigneur des anneaux et du Hobbit — peut-être parce que la plupart des droits ne leur reviennent pas »[/emphase] et que [emphase]« L'héritage spirituel et politique de Tolkien (si tant est qu'il y en ait un) ne peut pas être résumé à celui de ces trois livres puisqu'ils ne représentent qu'une infime partie d'un travail beaucoup plus large »[/emphase], Jolly parlant, du reste, de trois livres en ayant visiblement oublié de mentionner, sans doute, le Silmarillion. C'est là que le journaliste cite le fameux propos de Christopher Tolkien publié dans le Monde en 2012, citation qui arrive quelque peu comme un cheveu sur la soupe puisqu'il n'y est pas question de politique : [emphase]« Mon père est devenu un monstre, dévoré par sa popularité et absorbé par l'absurdité de l'époque. Le fossé qui s'est creusé entre la beauté, le sérieux de l'œuvre, et ce qu'elle est devenue, tout cela me dépasse. Un tel degré de commercialisation réduit à zéro la portée esthétique et philosophique de cette création. »[/emphase] Et Jolly de poursuivre aussitôt ainsi : [emphase]« Mais alors Tolkien, de droite ou de gauche ? Ni l'un et l'autre, et les deux en même temps. »[/emphase]
On se souvient peut-être — j'en avais parlé ici précédemment, l'année dernière — du point de vue de l'éditorialiste Eugénie Bastié, collègue de Vincent Jolly au Figaro, officiant également sur la radio Europe 1 où elle avait déclaré, en septembre 2024, que Tolkien n'était ni de gauche ni de droite... mais qu'il était « simplement » catholique, avec cette satisfaction implicite de penser, avec une telle affirmation facile, que la prétention universelle du catholicisme coïncidera toujours, pour Bastié et son public, avec un certain « bon sens » forcément chrétien « de droite », donc conservateur à la fois religieusement et politiquement, un prétendu « bon sens » (ou supposé « sens commun ») en tout cas surtout pas « de gauche » et surtout pas « non-chrétien », même si Bastié ne le dira pas explicitement ainsi, du moins lorsqu'elle s'exprime dans les médias (conservateurs) qui l'emploie.
Ce type de point de vue m'a toujours quelque peu agacé en ce qu'il illustre la prétention, fréquente, à être du côté d'une prétendue « normalité pleine de bon sens » de la part d'un certain nombre de gens « de droite », et notamment lorsqu'ils se réclament du christianisme (parfois en se prétendant « apolitiques » parce que « simplement croyants », alors que l'on peut très bien se situer factuellement « à droite » sans pour autant s'intéresser à la politique : cela fait partie des aspects du conservatisme lorsqu'il est surtout religieux et replié sur sa foi, tout en prétendant quand même exprimer un avis sur certains sujets, notamment « sociétaux », comme c'est du reste le droit de chacun en démocratie). Bref, entre deux réflexes idéologiques pavloviens, entre la prétendue « vraie droite » se réclamant de la « Normalité » (ou du « Bon Sens », ou du « Sens Commun ») et la prétendue « vraie gauche » se réclamant du « Bien » (ou du « Peuple humain »), il y a toujours de quoi être fatigué, notamment quand on n'est pas dupe des apparences « équilibrées » de réflexions journalistiques comme celle d'Eugénie Bastié (éditorialiste qui est par ailleurs loin d'être bête et qui fera sans doute parler d'elle lors de la prochaine campagne présidentielle en France).
Avec son collègue Jolly du Figaro, c'est un peu plus original s'agissant de Tolkien, puisqu'il parle, dans son article, d'un Tolkien ni de droite ni de gauche... [emphase]« et les deux en même temps. »[/emphase]
Et là, franchement, ce [emphase]« en même temps »[/emphase] typique du positionnement politique revendiquée d'Emmanuel Macron depuis dix ans, j'avoue que je ne m'y attendais pas, a fortiori dans Le Figaro : Tolkien, en fin de compte, serait donc... macroniste. Qui l'eût cru ? Voila de quoi peut-être, en tout cas, bien augurer de la prochaine visite d'État de Léon XIV en France prévue du 25 au 28 septembre prochains, précisément à l'invitation de Macron. ;-)
Considérant que ce « Ni-ni » suivi d'un [emphase]« en même temps »[/emphase] serait [emphase]« peut-être bien là l'ultime clé de lecture »[/emphase] de l'œuvre de Tolkien, Vincent Jolly ne termine pas son article là-dessus, mais avec deux citations, un peu faciles : la première de Tolkien à propos de sa détestation « cordiale » de [emphase]« l'allégorie sous toutes ses formes »[/emphase] et de sa préférence pour [emphase]« l'histoire — vraie ou fictive — avec ses multiples possibilités d'application à la réflexion et à l'expérience des lecteurs »[/emphase] ; la seconde de Tom Shippey, extraite d'un entretien accordé l'année dernière :[emphase]« Tolkien a laissé beaucoup d'espace dans son œuvre. Il fait allusion aux choses sans les expliquer. On a toujours le sentiment qu'il y a, à l'arrière-plan, des éléments dotés d'une histoire et d'un passé. Mais les lecteurs cherchent à combler ces vides eux-mêmes, et se forgent des images dans leur esprit. »[/emphase] Bref, on enfonce des portes ouvertes... Mais Jolly conclue après la citation de Shippey en ajoutant [emphase]« Comme l'anneau unique, un objet que personne ne peut dompter — et qui finit par dévorer ceux qui tentent de vouloir s'en servir pour le bien »[/emphase], ce qui peut être vu comme un avertissement pertinent sur les dangers qu'il y a à se servir de Tolkien même avec de supposées bonnes intentions. Ce n'est certainement pas moi qui dirait le contraire... à condition de n'exclure personne quant au fait d'être exposé à cette tentation de se servir d'un auteur et de son œuvre (y compris donc même lorsque l'on prétend éventuellement « les servir »).
Amicalement,
B.
Revenons donc, sans plus tarder, à cet article du Figaro du 19 juin dernier, en commençant par le début et par confirmer ce que notre amie Forfirith a pu en dire, à savoir que l'anecdote inaugurale, concernant Plotz à New York et la naissance de la Tolkien Society of America, est en effet généralement assez connue (Forfi en parle notamment dans sa thèse). Me concernant, le seul élément dont je n'avais pas entendu parler jusqu'à présent (ou dont je ne me rappelais plus), est le fait qu'en 1967, Plotz a été envoyé en Angleterre afin de réaliser un entretien avec Tolkien pour un magazine destiné aux jeunes filles.
[citation=Vincent Jolly, « Cité par les hippies, les milliardaires de la tech et le pape : Le Seigneur des anneaux est-il de droite ou de gauche ? », La Figaro (site web), 19 juin 2026.]Janvier 1965, New York. Le jeune Richard Plotz prend le métro à Brooklyn pour se rendre sur le campus de l'université Columbia, afin d’assister à un cours préparatoire. En descendant à la station sur la 116e rue du quartier de Morningside Heights, le lycéen aperçoit sur un mur un graffiti composé d'étranges caractères ; une élégante et énigmatique succession de boucles, de courbes, de traits et de points. Écrite en tengwar, une écriture elfique, la phrase signifie « Frodo lives ! » : « Frodon est vivant ! ».
Plotz, qui a dévoré les trois tomes du Seigneur des anneaux achetés neuf (4,95 $ l'unité) ajoute son propre graffiti sur la faïence des souterrains : « Longue vie à Saroumane ! ». Et un inconnu de lui répondre, entamant un dialogue épistolaire sur les murs du métro par tags interposés. Curieux de rencontrer son interlocuteur, Plotz finit par coller une petite affiche proposant une réunion des fans de la Terre du milieu. Une dizaine de personnes viennent au rendez-vous : la Tolkien Society of America est née.
« Je me suis retrouvé avec un fan-club national, et dans une certaine mesure international, sur les bras », se remémore Plotz dans l'une de ses dernières interviews — il est mort en 2024. Sur le campus de Columbia et d’autres universités, le phénomène de la Tolkien Society prend de l'ampleur. En 1967, en pleine guerre du Vietnam, Plotz est même envoyé en Angleterre par Seventeen (un magazine pour jeunes filles) afin d'interviewer Tolkien. « Je suppose qu'il trouvait ça un peu drôle d'avoir toute cette communauté de fans qu'il n'avait jamais cherchée , raconte Plotz. Une communauté qui s'était simplement formée d'elle-même, et il ne savait pas vraiment quoi en faire. »
L'article est annoncé sur la couverture à côté d'un billet sur les meilleurs conseils beauté. Deux ans plus tard, en 1969, Led Zeppelin sort son deuxième album. [...][/citation]
Suivent les banalité habituelles concernant la contre-culture de l'époque et la réception « progressiste » de Tolkien sur les campus aux États-Unis. Jolly évoque ensuite au-delà de cette période [emphase]« l'œuvre de Tolkien [...] passant d'un succès de librairie en un objet spirituel et idéologique à part entière qui finira par s’imposer comme l'une des œuvres de fiction les plus importantes — et les plus influentes — du XXe siècle. Avec comme point culminant la sortie, au début des années 2000, des films de Peter Jackson. »[/emphase] Le journaliste en vient à mentionner la citation de Tolkien, en mai dernier, par le pape Léon XIV dans son encyclique Magnifica Humanitas, pour dire comme d'autres de ses collègues dans la presse que [emphase]« pour les profanes comme pour les catholiques, la présence d'une citation de Gandalf dans un texte officiel du Vatican a de quoi surprendre. Cela n'a pas étonné la journaliste Courtney Mares, responsable des actualités du Vatican pour OSV News, qui a pu questionner directement le Saint-Père sur cette référence, dans l'avion qui le conduisait en Espagne. »[/emphase] Ladite Courtney Mares, journaliste pour l'agence de presse catholique américaine OSV News, se confie donc au Figaro sur le fait que [emphase]« même certains des plus grands fans du “Seigneur des Anneaux” ignorent peut-être que Tolkien était un fervent catholique »[/emphase], et suivent des banalités sur le fait que Tolkien était, oui, quelle incroyable surprise (j'ironise), un fervent catholique, avec à l'appui les habituels éléments biographiques et citations édifiantes de la correspondance de l'écrivain, mais rien de précis ne sera ensuite mentionné sur ce qu'a notamment pu dire le pape sur Tolkien dans lors de son voyage en avion vers l'Espagne...
Vincent Jolly parle ensuite de la tolkienophilie de certaines [emphase]« personnes à qui s'adressait, aussi, cette encyclique : les géants de l'IA et de la Silicon Valley. Des individus qui, depuis déjà plusieurs décennies, utilisent l'héritage de Tolkien pour leurs affaires. »[/emphase] Outre les cas désormais bien connus de Peter Thiel (avec Palantir Technologies) et de sa créature politicienne J. D. Vance (avec sa boîte Narya Capital), le journaliste évoque en particulier le cas de Palmer Luckey, créateur en 2017 d'Anduril Industries — [emphase]« l'une des nouvelles entreprises les plus en vue dans l'industrie de la défense américaine » « réputée pour ses drones innovants et ses tours de surveillance autonomes »[/emphase] —, lequel ayant [emphase]« également participé il y a quelques mois à fonder Erebor Bank, une institution bancaire spécialisée dans les cryptomonnaies »[/emphase]. Reprenant la question que Michiko Kakutani, ancienne critique littéraire du New York Times a posé dans un article de mai 2025, à savoir [emphase]« Pourquoi les personnalités les plus influentes de la Silicon Valley sont-elles si fascinées par les hobbits ? »[/emphase], Jolly pense que l'univers fictif de Tolkien a une dimension à la fois religieuse et occidentale qui [emphase]« résonne si fort aux États-Unis, pays où la foi demeure une force sociale et politique de premier plan (à gauche comme à droite) contrairement à une Europe de plus en plus sécularisée. La gauche pouvait voir dans le comté de Frodon une ode à l'idylle pastorale contre l'industrialisation et la droite y lire une épopée épique du Bien contre le Mal. Et de pouvoir s'y procurer un récit, un imaginaire et une vision — une oriflamme culturelle et fondamentalement rassembleuse qui permet à certains de donner un souffle et un corps à la défense de la civilisation occidentale menacée qu'ils prétendent mener »[/emphase].
En venant peu à peu à la politique, Jolly affirme, sans citer de références précises, que [emphase]« feignant d'ignorer le fait qu'il [c.à.d. J. R. R. Tolkien] a écrit et répété que son œuvre était parfaitement apolitique, des dizaines de chercheurs et d'universitaires se sont affrontés par ouvrages interposés pour tenter de déterminer si Le Seigneur des anneaux est une œuvre de droite ou de gauche »[/emphase]. Je passe sur les évocations des récupérations politiques dont Tolkien a fait l'objet, avec mention journalistique obligée de Giorgia Meloni entre autres, la droite ayant selon Jolly [emphase]« toujours été plus encline, ces dernières années, à capitaliser sur internet et ses contre-cultures ; jusqu'à les dérober à ses propriétaires originels majoritairement plutôt de gauche »[/emphase]. C'est, un peu plus loin dans l'article, juste après avoir écrit que [emphase]« vouloir calquer une lecture idéologique simpliste (de gauche ou de droite) sur la mythologie créée par Tolkien est au mieux une gageure, sinon une dénaturation totale de cet univers profond et complexe »[/emphase] que le journaliste en vient à ajouter que [emphase]« Tolkien et ses héritiers n'ont d'ailleurs jamais vu d'un bon œil la popularité planétaire du Seigneur des anneaux et du Hobbit — peut-être parce que la plupart des droits ne leur reviennent pas »[/emphase] et que [emphase]« L'héritage spirituel et politique de Tolkien (si tant est qu'il y en ait un) ne peut pas être résumé à celui de ces trois livres puisqu'ils ne représentent qu'une infime partie d'un travail beaucoup plus large »[/emphase], Jolly parlant, du reste, de trois livres en ayant visiblement oublié de mentionner, sans doute, le Silmarillion. C'est là que le journaliste cite le fameux propos de Christopher Tolkien publié dans le Monde en 2012, citation qui arrive quelque peu comme un cheveu sur la soupe puisqu'il n'y est pas question de politique : [emphase]« Mon père est devenu un monstre, dévoré par sa popularité et absorbé par l'absurdité de l'époque. Le fossé qui s'est creusé entre la beauté, le sérieux de l'œuvre, et ce qu'elle est devenue, tout cela me dépasse. Un tel degré de commercialisation réduit à zéro la portée esthétique et philosophique de cette création. »[/emphase] Et Jolly de poursuivre aussitôt ainsi : [emphase]« Mais alors Tolkien, de droite ou de gauche ? Ni l'un et l'autre, et les deux en même temps. »[/emphase]
On se souvient peut-être — j'en avais parlé ici précédemment, l'année dernière — du point de vue de l'éditorialiste Eugénie Bastié, collègue de Vincent Jolly au Figaro, officiant également sur la radio Europe 1 où elle avait déclaré, en septembre 2024, que Tolkien n'était ni de gauche ni de droite... mais qu'il était « simplement » catholique, avec cette satisfaction implicite de penser, avec une telle affirmation facile, que la prétention universelle du catholicisme coïncidera toujours, pour Bastié et son public, avec un certain « bon sens » forcément chrétien « de droite », donc conservateur à la fois religieusement et politiquement, un prétendu « bon sens » (ou supposé « sens commun ») en tout cas surtout pas « de gauche » et surtout pas « non-chrétien », même si Bastié ne le dira pas explicitement ainsi, du moins lorsqu'elle s'exprime dans les médias (conservateurs) qui l'emploie.
Ce type de point de vue m'a toujours quelque peu agacé en ce qu'il illustre la prétention, fréquente, à être du côté d'une prétendue « normalité pleine de bon sens » de la part d'un certain nombre de gens « de droite », et notamment lorsqu'ils se réclament du christianisme (parfois en se prétendant « apolitiques » parce que « simplement croyants », alors que l'on peut très bien se situer factuellement « à droite » sans pour autant s'intéresser à la politique : cela fait partie des aspects du conservatisme lorsqu'il est surtout religieux et replié sur sa foi, tout en prétendant quand même exprimer un avis sur certains sujets, notamment « sociétaux », comme c'est du reste le droit de chacun en démocratie). Bref, entre deux réflexes idéologiques pavloviens, entre la prétendue « vraie droite » se réclamant de la « Normalité » (ou du « Bon Sens », ou du « Sens Commun ») et la prétendue « vraie gauche » se réclamant du « Bien » (ou du « Peuple humain »), il y a toujours de quoi être fatigué, notamment quand on n'est pas dupe des apparences « équilibrées » de réflexions journalistiques comme celle d'Eugénie Bastié (éditorialiste qui est par ailleurs loin d'être bête et qui fera sans doute parler d'elle lors de la prochaine campagne présidentielle en France).
Avec son collègue Jolly du Figaro, c'est un peu plus original s'agissant de Tolkien, puisqu'il parle, dans son article, d'un Tolkien ni de droite ni de gauche... [emphase]« et les deux en même temps. »[/emphase]
Et là, franchement, ce [emphase]« en même temps »[/emphase] typique du positionnement politique revendiquée d'Emmanuel Macron depuis dix ans, j'avoue que je ne m'y attendais pas, a fortiori dans Le Figaro : Tolkien, en fin de compte, serait donc... macroniste. Qui l'eût cru ? Voila de quoi peut-être, en tout cas, bien augurer de la prochaine visite d'État de Léon XIV en France prévue du 25 au 28 septembre prochains, précisément à l'invitation de Macron. ;-)
Considérant que ce « Ni-ni » suivi d'un [emphase]« en même temps »[/emphase] serait [emphase]« peut-être bien là l'ultime clé de lecture »[/emphase] de l'œuvre de Tolkien, Vincent Jolly ne termine pas son article là-dessus, mais avec deux citations, un peu faciles : la première de Tolkien à propos de sa détestation « cordiale » de [emphase]« l'allégorie sous toutes ses formes »[/emphase] et de sa préférence pour [emphase]« l'histoire — vraie ou fictive — avec ses multiples possibilités d'application à la réflexion et à l'expérience des lecteurs »[/emphase] ; la seconde de Tom Shippey, extraite d'un entretien accordé l'année dernière :[emphase]« Tolkien a laissé beaucoup d'espace dans son œuvre. Il fait allusion aux choses sans les expliquer. On a toujours le sentiment qu'il y a, à l'arrière-plan, des éléments dotés d'une histoire et d'un passé. Mais les lecteurs cherchent à combler ces vides eux-mêmes, et se forgent des images dans leur esprit. »[/emphase] Bref, on enfonce des portes ouvertes... Mais Jolly conclue après la citation de Shippey en ajoutant [emphase]« Comme l'anneau unique, un objet que personne ne peut dompter — et qui finit par dévorer ceux qui tentent de vouloir s'en servir pour le bien »[/emphase], ce qui peut être vu comme un avertissement pertinent sur les dangers qu'il y a à se servir de Tolkien même avec de supposées bonnes intentions. Ce n'est certainement pas moi qui dirait le contraire... à condition de n'exclure personne quant au fait d'être exposé à cette tentation de se servir d'un auteur et de son œuvre (y compris donc même lorsque l'on prétend éventuellement « les servir »).
Amicalement,
B.

