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Ce soir, c'est trilogie
Comme annoncé (en petits caractères) ce lundi 20 juillet 2026 dans un autre fuseau où j'avais déjà commis des digressions cinéphiles, je partage ici une critique de film dans la continuité thématique d'une de ces digressions contenue dans mon message du 11 octobre dernier dans le fuseau en question :

Le 11 octobre 2025, dans un autre fuseau, votre serviteur Hyarion Wrote:Je terminerai, un peu comme d'habitude dans ce fuseau, par une petite digression cinéphile.
Je n'étais pas retourné dans une salle de cinéma depuis le mois de décembre dernier [2024], lorsque j'ai fini par le faire à nouveau en juillet dernier [2025], pour voir The Return, le retour d'Ulysse (The Return), un film du cinéaste Uberto Pasolini (petit-neveu de Luchino Visconti, mais sans lien de parenté avec Pier Paolo Pasolini), tardivement sorti en France cette année, au scénario librement inspiré des dernières parties de l'Odyssée d'Homère, avec Ralph Fiennes dans le rôle d'Ulysse revenant à Ithaque et Juliette Binoche dans le rôle de Pénélope. J'ai trouvé ça bien, et émouvant même par moments... mais j'ai un rapport très personnel à la matière homérique, qui fait que cela me touchera toujours plus qu'une adaptation de Tolkien par exemple... Ralph Fiennes est excellent et Juliette Binoche joue bien aussi. Les paysages de Corfou (entre autres lieux de tournage) pour Ithaque sont superbes... Cette interprétation de la fin de l'Odyssée est très introspective.
Enfant, au début des années 1990, j'ai été très marqué par le film Ulysse (Ulisse) de Mario Camerini, sorti en 1954, avec Kirk Douglas dans le rôle d'Ulysse (j'avais fait allusion à ce rôle lors de la disparition de l'acteur, en 2020) et Silvana Mangano dans les deux rôles de Circé et de Pénélope. Ce film avec Kirk Douglas paraitrait sans doute daté à la jeunesse d'aujourd'hui, mais celle-ci me parait aussi disposée à ne pas apprécier The Return, trop « film d'auteur » pour elle sans doute. Le prochain film de Christopher Nolan, lui aussi inspiré par l'Odyssée, pourrait davantage lui plaire s'il y a plein d'action, mais les quelques photos de tournage qui ont été diffusées jusqu'ici ne m'ont pas inspiré grand-chose pour le moment.

La semaine dernière, un an — presque jour pour jour — après ma précédente séance au cinéma pour voir The Return, le retour d'Ulysse d'Uberto Pasolini, je suis allé voir L'Odyssée (The Odyssey) écrit et réalisé par Christopher Nolan. Bien qu'ayant un gros "a priori" négatif, je tenais à aller voir ce film pour me faire un avis assez rapidement, compte tenu notamment des polémiques qu'il a suscité avant sa sortie en salles (à dessein peut-être), et ce plus ou moins sur le même terrain que pour la série Amazon des Anneaux de Pouvoir : jusqu'à quel point peut-on adapter un sujet culturel « classique » (ou devenu « classique » dans le cas de Tolkien) à l'air du temps, au zeigeist actuel, soi-disant « antiraciste » et « antisexiste », etc. ? Nolan est, en tout cas, censé s'être inspiré du travail d'édition anglophone « moderne » du poème d'Homère réalisé par une traductrice, Emily Wilson — qui aurait, dit-on, plutôt travaillé dans un sens « féministe » tendant à effacer du texte l'« orgueil masculin », au risque d'éliminer certaines subtilités du poème original —, pour proposer une interprétation de l'histoire d'Ulysse supposément plus adaptée à un public contemporain. À quoi s'ajoutaient les choix esthétiques de Nolan pour mettre en scène son interprétation du poème d'Homère, choix d'ors et déjà très critiqués, depuis des mois en amont, à partir de photos de tournages et d'images de bandes-annonces du long métrage diffusées et commentées sur les réseaux sociaux : une vision « grise » et « post-historique » (si j'ose dire) de la mythologie classique, pouvant poser un problème d'immersion pour le spectateur (la fameuse « suspension d'incrédulité »). Je pressentais, à tort ou à raison, que ce long métrage serait moins intéressant que celui de Pasolini, pourtant doté d'un budget infiniment plus modeste et concentré sur la partie finale de l'histoire. Par là-dessus, autour de la promotion massive du film de Nolan et des réactions suscitées par elle en amont, était particulièrement agaçante l'injonction implicite, supposée cinéphilique, à s'enthousiasmer pour ledit film, sous peine d'être perçu, à la moindre réserve, comme un puriste « facho » identitaire, etc. (de fait, il y a eu, et il y a encore, des critiques identitaires « anti-woke », venues aussi bien d'Elon M. et ses suiveurs que de nationalistes grecs, mais elles ne résument pas tous les points de vue critiques quant au film de Nolan). Bref, n'aimant pas les injonctions de masse à s'émerveiller ou à détester à l'inverse (présentes dans ce cas-ci comme à l'époque des trilogies tolkieno-jacksoniennes), il fallait que j'aille voir, pour ne pas rester sur des "a priori", et a fortiori dans la mesure où le sujet adapté est de nature à me faire davantage réagir « intimement » que d'habitude.

Nolan a tourné son Odyssée avec des caméras IMAX 70mm, rendant impossible de projeter le film dans sa forme originale ailleurs que dans une quarantaine de salles dans le monde, dont une seule en France, à Montpellier (au bien nommé cinéma Pathé Odysseum). Bien que Montpellier ne soit pas très très loin de chez moi, je n'allais pas me fatiguer à aller jouer au spectateur élitiste : j'ai donc vu le film dans un format « standard » dans une salle de cinéma ordinaire (heureusement climatisée juste ce qu'il faut), en VO anglaise sous-titrée et avec tout de même la satisfaction de pouvoir voir, sur grand écran, un long métrage tourné « à l'ancienne » sur pellicule.

[Image: 1784519827_ship_nolan_odyssey_2026.jpg]

Finalement, comme avec le précédent film de Nolan, Oppenheimer en 2023, je n'ai pas vu le temps passer, devant un film de 173 minutes (2h53) qui n'est in fine, à mon avis, ni le chef-d'œuvre célébré par certains, ni non plus la daube que certains annonçaient.

[N.B. : ce qui suit comporte un risque de « divulgâchage » pour qui n'aurait pas vu le film.]

Le fait de présenter les populations de l'âge du Bronze en Grèce et dans les régions méditerranéennes environnantes comme étant à l'image du mélange multiethnique contemporain de villes comme New York, Los Angeles ou Londres, est un choix délibéré du réalisateur britannico-américain, mais il est en cela conforme aux productions audio-visuelles de notre époque, sans être en cela ni le premier, ni le dernier. La dimension mythologique du sujet, et l'ancienneté de l'épopée homérique, permettent sans doute de passer outre, sans être dupe des limites d'une appropriation moderne (je suis passé complètement à côté, par exemple, du parallèle voulu entre l'oralité des aèdes antiques et celles des rappeurs contemporains, censé expliquer la présence au casting du rappeur Travis Scott). Bien entendu, un essai de reconstitution historiquement informée de la civilisations mycénienne de la Grèce archaïque aurait pu être intéressant, mais ayant pour ma part tendance à imaginer l'Iliade et l'Odyssée d'Homère avec des références esthétiques relevant davantage de la Grèce classique (postérieure) et de la période hellénistique (encore plus récente), ce n'était pas indispensable, même si notamment les costumes du film de Nolan, en particulier masculins, auraient gagné à être globalement moins « ternes » et d'une historicité moins minimaliste, cependant que le cinéaste a tout de même disséminé, par-ci par-là, quelques éléments de culture matérielle pouvant évoquer l'âge du Bronze. À cette aune, l'utilisation d'un bateau norvégien « viking » (le Dragon Harald Fairhair) pour incarner le principal puis dernier navire d'Ulysse et de ses compagnons, même en l'ayant au moins un peu aménagé pour ressembler à un bateau de l'Antiquité grecque, n'est sans doute pas, historiquement parlant, la meilleure idée de la production du film (l'utilisation de l'Argo, navire grec à l'antique inspiré du légendaire bateau des Argonautes, créé à Volos en Grèce il y a presque vingt ans, eut été autrement plus adéquate si c'était possible), mais disons que cela tient quand même la route pour les besoins d'un tel tournage, notamment pour le côté immersif et crédible (sinon totalement réaliste) des nombreuses séquences de navigation (parfois avec des dauphins s'invitant dans le champ de la caméra lors des prises de vue en mer).
Tourné en extérieur en divers endroits — Maroc, Grèce (Péloponnèse), Sicile, Îles Éoliennes, Écosse et même Islande — qui lui permettent de proposer des paysages splendides, le film confirme cependant ce que l'on pouvait craindre, à savoir qu'il présente une Antiquité avec une palette de couleurs sans éclat, peut-être « grise » pour symboliser un parallèle avec notre époque tout en faisant écho à une période de déclin de l'âge du Bronze explicitement évoquée par ailleurs, mais en faisant ainsi l'impasse sur une vision plus vivement colorée des récits antiques qui eut été à mon sens plus immersive et « authentique ».
Point positif, les éléments surnaturels du récit ont été intégrés avec un minimum d'effets spéciaux numériques dans les prises de vue réelles, cette intégration « à l'ancienne » donnant un résultat généralement fluide et crédible (à l'exception notable de la séquence avec les Lestrygons, correctement filmée mais très peu convaincante sur la forme comme sur le fond). Point plus critiquable, la gestion des scènes d'action se révèle par moments brouillonne, avec des scènes de combat parfois peu lisibles.
Des spectateurs ont aussi critiqué des scènes de dialogues jugés trop longues, ce qui n'est pas mon avis, ayant pour ma part trouvé dispensable, quoique sans être rédhibitoire, le caractère parfois familier de l'anglais employé, sans doute pour une audience « moderne », ce qui est du reste un peu paradoxal, tant le ton général du récit de Nolan peut apparaître sérieux voire grandiloquent. La musique de Ludwig Göransson est intéressante lorsque sont utilisés des reconstitutions d'instruments grecs antiques, mais quand ce n'est pas le cas, c'est moins intéressant (et parfois même pas du tout, s'agissant par exemple de la chanson du générique de fin).

S'agissant de ce qui a le plus fait l'objet d'une virulente critique « anti-woke » en amont, cela compte in fine assez peu : je pense en particulier au fait que les personnages d'Hélène de Sparte et de Clytemnestre soient interprétées par la même actrice mexicano-kényane, Lupita Nyong'o, lesquels personnages n'apparaissent en fait que quelques minutes dans le film, avec des actions et des propos qui n'impliquent pas une déformation profonde de ces personnages : mis à part le fait qu'elles soient présentées comme des sœurs (et pour cause...) alors qu'elles sont demi-sœurs dans la mythologie, et même si je les imagine moi-même comme étant des femmes de type européen ou « caucasien » à la peau claire, leurs fonctions dans le récit — celle d'Hélène comme prétexte à la guerre de Troie et celle de Clytemnestre voulant venger la mort de sa fille Iphigénie sacrifiée par son mari Agamemnon — sont cohérentes sans être altérées, pour des apparitions à l'écran en tout cas trop brèves pour susciter beaucoup de débat.

Les problèmes, si l'on se focalise sur le traitement des personnages par Nolan (à la fois réalisateur et scénariste), se situent ailleurs, pour ne parler ici que de quelques-uns de ces personnages.

Ulysse est présenté comme un héros de la guerre de Troie apparaissant comme finalement traumatisé par la conquête sanglante de Troie qu'il a permise, grâce à son stratagème du fameux cheval. Pourquoi pas ? : le film de Pasolini de 2024 est, lui aussi, axé sur la difficulté pour Ulysse de rentrer après la guerre. Nous vivons une époque où l'on aime les héros tourmentés. Mais chez Nolan, qui propose une adaptation complète de l'Odyssée (Pasolini se concentrant sur le seul retour d'Ulysse à Ithaque), cela finit par impliquer un effacement au moins partiel d'un trait essentiel du personnage principal du poème homérique, incarnation de la mètis : son esprit inventif et imaginatif, son habileté particulière à tromper, son sens de la ruse non dénuée d'une dimension humoristique. La séquence avec le cyclope Polyphème, par exemple, est très efficace en matière d'épouvante : on ressent vraiment la terreur éprouvée par Ulysse et ses compagnons, jusque dans leur fuite éperdue vers la mer après avoir réussi à sortir de la grotte (au milieu des moutons du cyclope, quoique pas tout-à-fait comme dans l'épopée). Mais il manque cependant quelque-chose : en faisant de Polyphème un être plus primitif que celui d'Homère, à peine capable de parler, Nolan sacrifie le dialogue entre Ulysse et le monstre fils de Poséidon, en particulier la fameuse réplique habile « Mon nom est Personne », si emblématique du caractère rusé d'Ulysse et précédent une manifestation d'orgueil de sa part qui justifiera la vengeance de Poséidon.

Autre séquence très efficace et impressionnante, voire même sans doute volontairement perturbante : celle avec la magicienne Circé dont l'action de transformer les compagnons d'Ulysse en pourceaux est réalisée avec un souci inédit du détail horrifique. Mais là encore, le traitement des personnages peut interroger. Circé, incarnée par l'actrice Samantha Morton, n'apparait pas comme une rivale de Pénélope vis-à-vis d'Ulysse comme c'est le cas par exemple dans le film de Camerini de 1954, où elle est interprétée, dans une version du personnage fusionnée avec la nymphe Calypso, par la jeune Silvana Mangano... qui incarne aussi Pénélope. La Circé de Nolan, démythifiée, n'a aucune dimension érotique ou amoureuse : c'est une femme sans charme, ayant peut-être subie des violences de la part d'hommes (la question explicite du viol n'étant, du reste et curieusement, jamais directement évoquée sur l'ensemble du film), et qui a le pouvoir de changer littéralement manuellement les êtres humains en animaux peuplant son domaine — non seulement les compagnons d'Ulysse changés en porcs, mais aussi la propre sœur de Circé, changée par elle en corneille mise en cage pour convenance personnelle. Elle semble exécuter ces métamorphoses comme par quelque réflexe misanthrope, même si l'acte de transformation mis en scène avec les hommes devenant cochons peut sans doute être interprété comme une allégorie « post-MeToo » de la femme-victime contemporaine se vengeant de la domination patriarcale ici par le biais d'une sorcellerie relevant du « féminin sacré », interprétation peut-être jouissive pour la part la plus misandre d'une certaine audience « antisexiste », mais interprétation finalement très peu originale pour notre époque et donc assez peu intéressante. Arrivant chez Circé après la transformation, Ulysse devine ce qu'elle a fait, et sans tomber dans le piège de l'ensorcellement par la nourriture, s'improvisant psychologue compatissant, parvient à la convaincre de rendre à ses compagnons leur forme humaine, puis ne s'attarde pas. Comme chez Homère, la magicienne indique sa route à Ulysse pour poursuivre son voyage de retour vers Ithaque, mais aucune histoire de séduction entre les deux, aucun séjour d'un an d'Ulysse chez Circé comme c'est le cas dans l'épopée homérique : Nolan a écarté tout cela, ce qui me parait avoir un impact sur l'épaisseur psychologique des personnages ainsi présentés, un apport « traumatique », en soi acceptable, remplaçant ici abruptement une dimension « magico-sensuelle » originelle alors que faire cohabiter les deux eut été, de mon point de vue, beaucoup plus intéressant. La part « antisexiste » du cahier des charges contemporain (s'il y en a une) est ici sans doute remplie, mais on est loin des versions de Circé proposées dans le film de Camerini de 1954 ou dans la mini-série européenne de Franco Rossi de 1968, la relation entre ce personnage et celui d'Ulysse y étant autrement plus développée et complexe, au-delà des apparences séduisantes.

La dimension démythifiée de Circé se retrouve dans le traitement du personnage de Calypso, interprétée par Charlize Theron, qui sauve Ulysse naufragé, seul survivant de son équipage et amnésique, puis le fait vivre avec lui plusieurs années, comme un couple de mortels vivant de la pêche en bord de mer, elle soignant l'esprit traumatisé du fils de Laerte avec le lotus qui fait tout oublier, jusqu'à ce qu'Ulysse se rappelle tout de même de sa famille et de la nécessité de rentrer. Calypso est d'une apparence plus sensuelle que Circé, mais encore une fois, on ne peut que le remarquer, Christopher Nolan évacue l'aspect sexuel, comme par souci d'adapter systématiquement la mythologie classique gréco-latine méditerranéenne à quelque sérieuse et froide pruderie à la fois chrétienne et anglo-américaine (je parle incidemment à dessein de mythologie gréco-latine et non seulement grecque, car il me parait y avoir, en sus de la matière homérique, quelque-chose de virgilien dans l'inspiration antique de Nolan).

Seule légère concession à la sensualité du réalisateur-scénariste : l'union, toute conjugale il est vrai, entre Ulysse et Pénélope, évoquée non pas à la fin mais au début du film, peu avant que le roi d'Ithaque se sente obligé de suivre Agamemnon et Ménélas dans l'expédition contre Troie. En ce qui concerne plus généralement Pénélope, incarnée chez Nolan par Anne Hathaway, sa forte personnalité est interprétée avec justesse, et l'on sent bien sa force d'âme, le poids de sa condition et la difficulté de sa position de reine attendant fidèlement son époux et subissant de fait une terrible pression sociale et politique. J'avoue cependant n'avoir pas ressenti autant d'émotion face à son interaction avec Télémaque ou Ulysse qu'avec d'autres actrices ayant joué le rôle de la reine d'Ithaque, que ce soit Silvana Mangano, Irène Papas ou plus récemment Juliette Binoche, même si le long métrage de Nolan se termine par un « twist » un peu inattendu, mais pas trop incongru, qui met précisément en valeur le destin commun du couple Ulysse/Pénélope.

En matière d'émotion, j'aurai aussi aimé en éprouver davantage s'agissant de la mise en scène du chien Argos, qui reconnaît avant de mourir son maître Ulysse de retour à Ithaque après vingt ans. Cet épisode, pas du tout anecdotique à mes yeux, apparaît dans le film de Camerini avec Kirk Douglas, dans la série de Franco Rossi avec Bekim Fehmiu, dans le film de Pasolini avec Ralph Fiennes, mais dans le long métrage de Nolan avec Matt Damon, il est un peu plus présent à différents endroits du film plutôt que concentré dans une seule séquence... et pourtant, curieusement, même en étant bien mis en scène, cela m'a moins ému que dans les autres versions filmées de l'histoire, comme si en fait le côté très sérieux et cérébral du récit de Nolan empêchait l'émotion d'apparaître pleinement, même dans les scènes destinés à cela... et je le dis en étant moi-même plutôt cérébral et appréciant peu les manifestations d'émotion lourdement convoquées au cinéma.

S'agissant des dieux de l'Olympe, malgré notamment quelques évocations de Poséidon et une récurrente mention de la loi de Zeus, ils apparaissent très peu dans l'histoire, Nolan ayant renoncé à leur donner une place importante, tout essayant de les voir comme les personnages les auraient vus : c'est en fait essentiellement la déesse Athéna qui les représente, sous les traits de l'actrice Zendaya Coleman, et qui intervient auprès d'Ulysse... mais d'une manière si sérieuse, avec l'apparence de ce qui se révèlera être une prêtresse troyenne assassinée sous les yeux du roi d'Ithaque lors de la prise de Troie, que l'on a du mal à retrouver ce qui fait le sel de leur relation particulière dans le poème d'Homère et qui est bien présent notamment dans la mini-série de Francesco Rossi, dont le récit commence et finit avec Athéna fille de Zeus et une évocation directe des dieux olympiens.

Il y a enfin des absences — féminines en particulier — dans l'Odyssée de Nolan que je n'ai pu que remarquer et regretter : absence de la princesse Nausicaa et de sa mère Arété en Phéacie (car point de Phéacie et de Phéaciens, en fait, dans ce film), absence d'Anticlée — la mère d'Ulysse — lors de l'épisode du royaume des morts... C'est vraiment dommage, alors que ces personnages sont présents dans le film de Camerini et la mini-série de Rossi, et qu'ils ont évidemment leur importance vis-à-vis d'Ulysse et de son parcours pour rentrer enfin chez lui.

[N.B. : à partir d'ici, il n'y a plus de risque de « divulgâchage » pour qui n'aurait pas vu le film.]

Pour autant, et pour conclure même s'il y aurait bien d'autres choses à dire, cette adaptation de l'Odyssée par Christopher Nolan se laisse regarder et malgré un certain manque d'émotion, d'humour et de sensualité, ce n'est pas un mauvais film : c'est du grand spectacle, intellectuellement intéressant, avec certes toutes les limites, réelles, propres au cinéma du réalisateur, mais comme je l'ai écrit plus tôt, je n'ai pas vu le temps passer. Pour ce qui est de la question de l'adaptation, c'est bien sûr une autre histoire... Disons que c'est un film de son temps, mais avec tout de même des manques importants que l'on ne trouvera pas dans d'autres productions audio-visuelles plus anciennes. Outre le film Ulysse (1954) de Mario Camerini avec Kirk Douglas et Silvana Mangano, pour lequel j'ai un attachement particulier qui remonte à l'enfance, on pourra voir ou revoir avec profit le récent film The Return, le retour d'Ulysse (2024) d'Uberto Pasolini avec Ralph Fiennes et Juliette Binoche, dont j'ai un peu parlé précédemment l'année dernière, ainsi que la mini-série télévisée italo-franco-germano-yougoslave L'Odyssée (L'Odissea, 1968) de Franco Rossi (co-réalisée avec Piero Schivazappa et Mario Bava) avec Bekim Fehmiu et Irène Papas, cette dernière production me semblant être l'adaptation la plus fidèle du poème d'Homère et étant disponible en ligne dans une version en quatre épisodes d'environ 1h30 chacun, avec le doublage français original de l'ORTF — synchronisation réalisée, si je me souviens bien, par quelqu'un qui a proposé cela sur YouTube en 2012 après qu'un projet d'édition avec ARTE n'ait pas abouti.

Le long métrage de Nolan et le succès qu'il semble en train de remporter dès la première semaine d'exploitation montre, par ailleurs, que face notamment à la concurrence des films et séries télé des plateformes de type Netflix ou Amazon Prime, le cinéma « à l'ancienne » avec sortie en salles n'est pas mort : sur le terrain de l'imaginaire, c'est peut-être une possible confirmation parmi d'autres que les temps ont l'air mûrs pour que les projets cinématographiques en cours liés à l'univers Tolkien/Jackson (distinct, rappelons-le, de celui de la série Amazon des Anneaux de Pouvoir) aillent au bout, même s'il faudra évidemment que cela soit rentable...

Amicalement,

B.


[small][EDIT: légères reformulations et correction de fautes diverses...][/small]
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