02-04-2014, 14:08
Discussion très intéressante, quand bien même la proposition de l'article est à mon sens abusive.
La contribution et la référence proposées par Hyarion (merci pour cette recherche — et sa mise en forme ;)) peuvent déjà le faire sentir. Je recommanderais aussi volontiers, outre la lecture de l'article de Paul Beauchamp, celle du Livre de la Sagesse lui-même, dont la poésie devrait résonner aux cœurs familiers des chemins d'Arda. Autres références personnelles : le Livre biblique des Proverbes, surtout son 8ème chapitre. Et au-delà : Rémi Brague, La Sagesse du monde : histoire de l'expérience humaine de l'univers, Fayard, 1999.
L'abus consiste à mon avis dans une tentative d'identitification de la Sagesse (d'Eru) à un personnage. Le 5ème paragraphe de l'article répond lui-même à la proposition initiale de l'auteur : la Sagesse n'est pas seulement l'ouvrière des étoiles mais « « l’ouvrière de toutes choses » (sag 7-22) qui « s’étend avec force d’un bout du monde à l’autre et gouverne l’univers pour son bien » (sag 8-1) ». Cela fait beaucoup pour une seule Valië aussi haute soit-elle ;). Dans le Livre de la Sagesse, son identification se fait avec « l'esprit du Seigneur » (Sg 1, 5-7, en plus des références données par P. Beauchamp) qui entre dans les âmes (Sg 1, 4-5), qui « remplit le monde, et [...] qui tient unies toutes choses » (Sg 1, 7). Cf. la recherche de l'origine de la vérité mentionnée par P. Beauchamp. Certes (toujours le 5ème paragraphe de l'article) « la Sagesse, nous dit-on, « est un reflet de la lumière éternelle, un miroir sans tache de l’activité de Dieu, une image de sa bonté » (sag 7-26) ce qui nous rappelle la lumière d’Ilúvatar qui se reflète encore sur le visage de Varda » et « « contre la Sagesse le mal ne prévaut pas » (sag 7 30) [ce qui] évoque le pouvoir de Varda sur les ténèbres et la manière dont Melkor la craint plus que tout autre Vala. » Mais il faut reprendre le contexte de ces références du Livre de la Sagesse. Ce « reflet »-là de « la lumière éternelle » est aussi « une émanation toute pure de la gloire du Tout-Puissant » (Sg 7, 25), qui « peut tout » (Sg 7, 26), « demeur[e] en elle-même » (ibid.), « renouvelle l'univers » (ibid.) ; « elle s'étend avec force d'un bout du monde à l'autre et elle gouverne l'univers avec bonté » (Sg 8, 1), et c'est par elle que Dieu « [a] formé l'homme » (Sg 9, 2). Ce sont là des attributs divins. On pourrait dire, pour rassembler en une formule notre discernement et faire le lien avec l'article, que : Varda ne crée pas les étoiles mais elle les sub-crée, elle connaît toutes les régions d'Ëa dont elle est issue (cf. le début du Valaquenta) mais elle ne la renouvelle pas.
Les attributs de la Sagesse qui viennent d'être relevés permettent d'ailleurs d'avancer d'autres parallèles (non des identifications). Par exemple avec l'ensemble des Valar (fidèles) : tous émanent du Créateur, tous œuvrent pour sa Gloire, tous gouvernent le Royaume d'Arda avec bonté. La Narration dans l'Ainulindalë montre qu'ils participent de la Sagesse d'Eru (a contrario de Melkor les Valar fidèles n'agissent pas d'eux-mêmes : cf. l'usage de la voie passive). Par exemple avec Tom : cf. cette évocation parfaite de notre chère Cathy (au fait Isengar la gagnante avait-elle eu son petit voyage en Eriador bien joyeusement organisé ? ;)). Dans tous les cas il serait abusif de conclure à une identité. Cela ne veut pas dire que les points de contact n'aient rien à nous dire, mais ils montrent il me semble davantage ce qui relève d'une participation. On peut d'ailleurs essayer d'apercevoir autrement la Sagesse d'Eru dans l'Histoire d'Arda. Des travaux bientôt publiés dans la Feuille n°3 même s'ils ne sont pas consacrés à la Sagesse d'Eru abordent néanmoins ce « quelque chose » qui œuvre à toute chose (cf. Sg 7, 22) jusqu'à leur renouvellement (cf. Sg 7, 26) : cf. notamment la question première et dernière de l'ordre, de l'accord, de l'harmonie d'Arda (cf. L’équivocité des conceptions valarine et elfique du « marrissement » d’Arda de Didier) et le Marrissement (qui se voudrait) leur antithèse (cf. Le Marrissement d’Arda : fil & traduction de la catastrophe du Conte de votre serviteur). On peut aussi la saisir à travers la providence à l'œuvre dans ou plutôt derrière la Guerre de l'Anneau dont il a été question de nombreuses fois sur JRRVF. On peut encore la saisir en creux dans l'Athrabbeth (comme dans le Seigneur des Anneaux) : elle n'est autre que cette Sagesse qui « s'oppose à toute sagesse » (HoMe X, 321, cf. mon article dans le HS de l'Arc & le Heaume, juillet 2012 : Amdir ah Estel, le discernement de l'espérance dans le Conte d'Arda, § III.3).
Les « points de contact » ont toutefois quelque chose à nous dire. Si l'on prend le cas des Valar, et spécialement celui de Manwë et Varda, on sent bien en effet qu'il y aura chez les Valier, et chez Varda en particulier, un « pouvoir » particulier (pouvoir au sens de faculté, voire nature, don). Alors que la part la plus apparente, la plus « active », de la sucréation d'Arda est prise en charge par les époux, et en particulier Manwë, Ulmo (célibataire je sais ;)) et Aulë, les épouses, et Varda par-dessus tout, auront un « pouvoir » différent, complémentaire et plus « secret » mais sans doute plus fondamental, qui a à voir avec un certain pouvoir féminin en terre du Milieu — cf. aussi cette discussion. Dans ce cadre, toutes les justes références données par l'article plaident il me semble pour dire que Varda est l'un des plus beaux reflets de la Sagesse d'Eru (elle-même reflet de la Gloire d'Eru si l'on tient à suivre les images du Livre de la Sagesse).
Jérôme
PS : par rapport aux deutérocaniques (cf. post de Jean), j'ai eu justement un échange récent avec l'un de mes amis exégètes. Je dois corriger une partie des propos de Jean. Ces livres, qui n'ont pas été traduits par mon saint patron (sauf et encore à discuter pour Tobie et Judith), n'ont pas tous été écrits directement en grec : si c'est le cas du Livre de la Sagesse, ce n'est pas le cas du Siracide (dont on a découvert une partie de l'original hébreu) ou de Tobie (des fragment de rouleaux en araméen et en hébreu on été trouvé à Qumran) ou même de Judith (que la plupart de spécalistes soupçonnent d'avoir eu un original hébreu ou araméen à cause des nombreux sémitismes du texte grec de la Septante) ou de 1 Maccabées (s. Jérôme témoignant lui-même au Ve s. d'un original en langue hébraïque, et Flavius Josèphe utilisant un texte hébraïque de 1 Maccabées dans ses Antiquités Juives). Ce n'est qu'au VIIe s., « deux siècles après la mort de Jérôme en 420 [que] ses traductions bibliques, jointes à celles de la Vetus Latina pour les livres 'deutérocanoniques', qu'il n'avait pas traduits lui-même, furent rassemblées dans ce qui devint la Bible de l'Eglise latine, la Vulgate » (M. Gilbert, Il a parlé par les prophètes, Lessius, 1998, p. 24). Autre point notable, tous ces livres figuraient bien dans la plupart des bibles réformées jusqu'au XVIII s.. Luther par exemple n'a pas fait disparaître les livres deutérocanoniques de sa traduction en allemand de l'AT. La Bible de Luther les regroupe et les présente comme « des apocryphes non retenus par l'Ecriture, mais utiles à lire ». Ce n'est qu'assez récemment, surtout dans le courant du XIX s., par la volonté des sociétés bibliques protestantes, que les deutérocanoniques ont disparu des principales éditions protestantes (pour réapparaître dans les traductions œcuméniques). Il faut enfin préciser que ce n'est pas Luther qui en fait des « apocryphes » (un terme qui n'avait pas forcément le sens et le ton actuels). Cette dénomination était déjà parfois la leur avant la Réforme. Mais à partir de la Réforme et de la Contre-Réforme, comme pour beaucoup de choses, les points de discussion deviennent des points de positions ...
La contribution et la référence proposées par Hyarion (merci pour cette recherche — et sa mise en forme ;)) peuvent déjà le faire sentir. Je recommanderais aussi volontiers, outre la lecture de l'article de Paul Beauchamp, celle du Livre de la Sagesse lui-même, dont la poésie devrait résonner aux cœurs familiers des chemins d'Arda. Autres références personnelles : le Livre biblique des Proverbes, surtout son 8ème chapitre. Et au-delà : Rémi Brague, La Sagesse du monde : histoire de l'expérience humaine de l'univers, Fayard, 1999.
L'abus consiste à mon avis dans une tentative d'identitification de la Sagesse (d'Eru) à un personnage. Le 5ème paragraphe de l'article répond lui-même à la proposition initiale de l'auteur : la Sagesse n'est pas seulement l'ouvrière des étoiles mais « « l’ouvrière de toutes choses » (sag 7-22) qui « s’étend avec force d’un bout du monde à l’autre et gouverne l’univers pour son bien » (sag 8-1) ». Cela fait beaucoup pour une seule Valië aussi haute soit-elle ;). Dans le Livre de la Sagesse, son identification se fait avec « l'esprit du Seigneur » (Sg 1, 5-7, en plus des références données par P. Beauchamp) qui entre dans les âmes (Sg 1, 4-5), qui « remplit le monde, et [...] qui tient unies toutes choses » (Sg 1, 7). Cf. la recherche de l'origine de la vérité mentionnée par P. Beauchamp. Certes (toujours le 5ème paragraphe de l'article) « la Sagesse, nous dit-on, « est un reflet de la lumière éternelle, un miroir sans tache de l’activité de Dieu, une image de sa bonté » (sag 7-26) ce qui nous rappelle la lumière d’Ilúvatar qui se reflète encore sur le visage de Varda » et « « contre la Sagesse le mal ne prévaut pas » (sag 7 30) [ce qui] évoque le pouvoir de Varda sur les ténèbres et la manière dont Melkor la craint plus que tout autre Vala. » Mais il faut reprendre le contexte de ces références du Livre de la Sagesse. Ce « reflet »-là de « la lumière éternelle » est aussi « une émanation toute pure de la gloire du Tout-Puissant » (Sg 7, 25), qui « peut tout » (Sg 7, 26), « demeur[e] en elle-même » (ibid.), « renouvelle l'univers » (ibid.) ; « elle s'étend avec force d'un bout du monde à l'autre et elle gouverne l'univers avec bonté » (Sg 8, 1), et c'est par elle que Dieu « [a] formé l'homme » (Sg 9, 2). Ce sont là des attributs divins. On pourrait dire, pour rassembler en une formule notre discernement et faire le lien avec l'article, que : Varda ne crée pas les étoiles mais elle les sub-crée, elle connaît toutes les régions d'Ëa dont elle est issue (cf. le début du Valaquenta) mais elle ne la renouvelle pas.
Les attributs de la Sagesse qui viennent d'être relevés permettent d'ailleurs d'avancer d'autres parallèles (non des identifications). Par exemple avec l'ensemble des Valar (fidèles) : tous émanent du Créateur, tous œuvrent pour sa Gloire, tous gouvernent le Royaume d'Arda avec bonté. La Narration dans l'Ainulindalë montre qu'ils participent de la Sagesse d'Eru (a contrario de Melkor les Valar fidèles n'agissent pas d'eux-mêmes : cf. l'usage de la voie passive). Par exemple avec Tom : cf. cette évocation parfaite de notre chère Cathy (au fait Isengar la gagnante avait-elle eu son petit voyage en Eriador bien joyeusement organisé ? ;)). Dans tous les cas il serait abusif de conclure à une identité. Cela ne veut pas dire que les points de contact n'aient rien à nous dire, mais ils montrent il me semble davantage ce qui relève d'une participation. On peut d'ailleurs essayer d'apercevoir autrement la Sagesse d'Eru dans l'Histoire d'Arda. Des travaux bientôt publiés dans la Feuille n°3 même s'ils ne sont pas consacrés à la Sagesse d'Eru abordent néanmoins ce « quelque chose » qui œuvre à toute chose (cf. Sg 7, 22) jusqu'à leur renouvellement (cf. Sg 7, 26) : cf. notamment la question première et dernière de l'ordre, de l'accord, de l'harmonie d'Arda (cf. L’équivocité des conceptions valarine et elfique du « marrissement » d’Arda de Didier) et le Marrissement (qui se voudrait) leur antithèse (cf. Le Marrissement d’Arda : fil & traduction de la catastrophe du Conte de votre serviteur). On peut aussi la saisir à travers la providence à l'œuvre dans ou plutôt derrière la Guerre de l'Anneau dont il a été question de nombreuses fois sur JRRVF. On peut encore la saisir en creux dans l'Athrabbeth (comme dans le Seigneur des Anneaux) : elle n'est autre que cette Sagesse qui « s'oppose à toute sagesse » (HoMe X, 321, cf. mon article dans le HS de l'Arc & le Heaume, juillet 2012 : Amdir ah Estel, le discernement de l'espérance dans le Conte d'Arda, § III.3).
Les « points de contact » ont toutefois quelque chose à nous dire. Si l'on prend le cas des Valar, et spécialement celui de Manwë et Varda, on sent bien en effet qu'il y aura chez les Valier, et chez Varda en particulier, un « pouvoir » particulier (pouvoir au sens de faculté, voire nature, don). Alors que la part la plus apparente, la plus « active », de la sucréation d'Arda est prise en charge par les époux, et en particulier Manwë, Ulmo (célibataire je sais ;)) et Aulë, les épouses, et Varda par-dessus tout, auront un « pouvoir » différent, complémentaire et plus « secret » mais sans doute plus fondamental, qui a à voir avec un certain pouvoir féminin en terre du Milieu — cf. aussi cette discussion. Dans ce cadre, toutes les justes références données par l'article plaident il me semble pour dire que Varda est l'un des plus beaux reflets de la Sagesse d'Eru (elle-même reflet de la Gloire d'Eru si l'on tient à suivre les images du Livre de la Sagesse).
Jérôme
PS : par rapport aux deutérocaniques (cf. post de Jean), j'ai eu justement un échange récent avec l'un de mes amis exégètes. Je dois corriger une partie des propos de Jean. Ces livres, qui n'ont pas été traduits par mon saint patron (sauf et encore à discuter pour Tobie et Judith), n'ont pas tous été écrits directement en grec : si c'est le cas du Livre de la Sagesse, ce n'est pas le cas du Siracide (dont on a découvert une partie de l'original hébreu) ou de Tobie (des fragment de rouleaux en araméen et en hébreu on été trouvé à Qumran) ou même de Judith (que la plupart de spécalistes soupçonnent d'avoir eu un original hébreu ou araméen à cause des nombreux sémitismes du texte grec de la Septante) ou de 1 Maccabées (s. Jérôme témoignant lui-même au Ve s. d'un original en langue hébraïque, et Flavius Josèphe utilisant un texte hébraïque de 1 Maccabées dans ses Antiquités Juives). Ce n'est qu'au VIIe s., « deux siècles après la mort de Jérôme en 420 [que] ses traductions bibliques, jointes à celles de la Vetus Latina pour les livres 'deutérocanoniques', qu'il n'avait pas traduits lui-même, furent rassemblées dans ce qui devint la Bible de l'Eglise latine, la Vulgate » (M. Gilbert, Il a parlé par les prophètes, Lessius, 1998, p. 24). Autre point notable, tous ces livres figuraient bien dans la plupart des bibles réformées jusqu'au XVIII s.. Luther par exemple n'a pas fait disparaître les livres deutérocanoniques de sa traduction en allemand de l'AT. La Bible de Luther les regroupe et les présente comme « des apocryphes non retenus par l'Ecriture, mais utiles à lire ». Ce n'est qu'assez récemment, surtout dans le courant du XIX s., par la volonté des sociétés bibliques protestantes, que les deutérocanoniques ont disparu des principales éditions protestantes (pour réapparaître dans les traductions œcuméniques). Il faut enfin préciser que ce n'est pas Luther qui en fait des « apocryphes » (un terme qui n'avait pas forcément le sens et le ton actuels). Cette dénomination était déjà parfois la leur avant la Réforme. Mais à partir de la Réforme et de la Contre-Réforme, comme pour beaucoup de choses, les points de discussion deviennent des points de positions ...

