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[Parution] Tolkien et la Grande Guerre
#5
ISENGAR Wrote:Vous le savez sans aucun doute pour la plupart d'entre-vous, mais en ce moment, France 2 diffuse la série Apocalypse, consacrée à la Première guerre mondiale.
Des images colorisées impressionnantes, brutales, un commentaire glacial (Matthieu Kassowitz). Du travail efficace.

Je suis tombé sur l'épisode de cette série diffusé hier soir sur France 2. Mon avis sur ce type de film documentaire reste nuancé, malgré les années qui passent et le consensus plus ou moins émotionnel censé s'imposer pour les quatre prochaines années de "commémorationnite" aiguë (avec un avantage certain, cependant : avec la Première Guerre Mondiale, même si l'on reste coincé dans le XXe siècle, on change enfin un peu de disque par rapport aux sempiternelles invocations de la Deuxième Guerre à la source de nombre d'overdoses médiatiques).
Le fait est que la série Apocalypse dédiée à la guerre de 14 a des qualités, mais aussi quelques défauts...

Un problème de forme, d'abord : celui de la colorisation des archives filmées. Je n'ai pas de gros problème esthétique avec cela, mais l'intérêt de cette pratique me parait cependant limitée lorsque l'on entend travailler sur un documentaire historique. Le propos des auteurs de la série Apocalypse se voulant davantage celui de cinéastes que celui de documentaristes, ce choix du recours à la colorisation, en sus du bruitage, peut se comprendre, mais je ne pense pas, pour autant, que l'apport de la couleur apporte particulièrement plus de "vie" aux images d'époque tournées en noir et blanc. Cette colorisation me fait plutôt l'effet d'un maquillage, d'un filtre supplémentaire à la perception de ce qui reste de ce passé filmé, et cela n'apporte pas grand-chose in fine par rapport à l'ensemble de l'important travail de documentation, de restauration et de montage (à partir d'environ 500 heures d'archives, parait-il), sinon peut-être un plus grand "confort" visuel à un public post-moderne par ailleurs quotidiennement gavé d'images gorgées de couleurs par écrans interposés. Si l'on ajoute à cela le fait que nombre de films d'actualité de l'époque relèvent du registre de la propagande et de la reconstitution effectuée a posteriori, on a davantage la sensation d'avoir affaire à un divertissement se voulant édifiant qu'à ce que l'on présente un peu trop facilement comme une "leçon d'histoire". Évidemment, il n'y a pas de quoi en faire un drame, mais disons qu'en ce qui me concerne, il est difficile de ne pas avoir un regard distancié par rapport à ce type de documentaire, certes tout-à-fait regardable mais dont certains choix en matière de forme au service d'une sorte de "vivant authentique" me paraissent finalement jouer un rôle inverse à celui initialement voulu.

Un problème de fond, surtout, ensuite : celui du sensationnalisme et du simplisme vis-à-vis du traitement et de la présentation du sujet. Le propos général des films de la série Apocalypse se limite trop souvent à un registre clairement émotionnel. Sans doute est-ce en soi efficace, mais mes longues études d'histoire font peut-être que j'ai beaucoup de mal à comprendre pourquoi tant de gens aujourd'hui paraissent découvrir l'horreur de la Grande Guerre, au point que l'on se sente obligé de jouer une note sensationnaliste pour susciter de leur part de l'émotion. Comme si l'émotion était la voie royale vers la réflexion et l'essai de compréhension du passé... À ce titre comme à d'autres, je me permets de renvoyer aux observations de Philippe-Jean Catinchi à propos de la série, observations publiées récemment sur le site du journal Le Monde et qui me paraissent pertinentes, notamment quant aux réserves qu'il émet, particulièrement vis-à-vis du choix de jouer "l’émotion et le sensible au détriment de l’analyse" et de ne guère tenir compte des nuances exprimées dans l'historiographie contemporaine dédiée à la guerre de 1914-1918 : http://www.lemonde.fr/culture/article/20..._3246.html

J'ai trouvé également pertinent, par ailleurs, le regard nuancé que porte l'historien Jacques Frémeaux sur cette série dans un entretien publié sur le site de Télérama : http://television.telerama.fr/television...109655.php

ISENGAR Wrote:Le premier épisode d'aujourd'hui (intitulé "Enfer") était notamment consacré à la bataille de La Somme.

L’ampleur du désastre ne pourra jamais être complètement rendu par un montage d'images en format TV, mais il peut donner une idée de ce que Tolkien et ses compagnons d'infortune ont pu vivre durant ces longs mois d'horreur et d'absurdité (juillet-novembre 1916), pour finalement conquérir sur les Allemands quelques dizaines de kilomètres de terrains lunaires et boueux...

Impossible de rester de marbre devant tout ça :/

En effet, mais de mon point de vue, c'est devant la Grande Guerre dans son ensemble qu'il me parait devoir être impossible de rester de marbre, bien au-delà de l'expérience de Tolkien sur le front français en 1916 et bien au-delà de la bataille de la Somme, même si celle-ci est caractéristique de la nature de ce conflit.

À cet égard, s'agissant d'un sujet comme Tolkien et la Grande Guerre, le vécu de l'écrivain et l'histoire des soldats britanniques engagés sur le front de la Somme me paraissent devoir être pris pour ce qu'ils sont : des vécus parmi bien d'autres vécus vis-à-vis d'un évènement historique qui, à l'évidence, nous dépasse tous, aujourd'hui comme hier. Ce que je veux dire, c'est que l'attachement à l'œuvre de Tolkien ne devrait pas spécifiquement conditionner le regard émotionnel que l'on peut avoir sur la Première Guerre Mondiale, ce que j'ai parfois, je l'avoue, un peu l'impression de percevoir en parcourant la Toile tolkienienne francophone ici ou là. De 1914 à 1918 (voire à 1919), cette guerre a fait des millions de morts, de blessés, de personnes traumatisés à des degrés divers, et nombre de soldats ne sont pas restés au front seulement durant l'année 1916 mais pendant plus de quatre longues années, dans un état d'esprit que nous ne pouvons qu'avoir du mal à imaginer, même avec toutes les témoignages dont nous disposons. Personnellement, c'est surtout à cela que je pense, à la globalité de cette boucherie et de ce gâchis humain et culturel, plutôt qu'à tel ou tel destin individuel (ou telle ou telle commémoration nationale limitée à tel pays) qui ne devrait pas avoir à être distingué des autres sur un plan émotionnel. C'est là, à mon avis, toute la symbolique pouvant peut-être encore être attaché aujourd'hui, au-delà des questions de patriotisme, d'honneur militaire, de convictions et de croyances diverses, à la tradition de la tombe du Soldat inconnu : qu'il s'agisse de celui de la France reposant sous l'Arc de Triomphe de l'Étoile à Paris, de celui de la Belgique reposant au pied de la Colonne du Congrès et de la Constitution à Bruxelles ou de celui du Royaume-Uni reposant dans l'abbaye de Westminster de Londres, pour ne citer qu'eux, ce sont ces soldats inconnus, précisément parce qu'ils n'ont pas été identifiés, qui représentent tous les morts de cette guerre, et au-delà, peuvent représenter toutes les victimes et toute l'horreur de ce conflit, pour autant que nous puissions encore nous en faire une idée claire en ces temps de superficialité généralisée (et hautement colorisée malgré son caractère de fond souvent bien gris). Au-delà des attachements particuliers toujours subjectifs (et j'ai les miens, familiaux notamment, comme beaucoup d'autres), ce sont toutes les victimes de cette guerre qui méritent souvenir et compassion.
[small](J'espère que mon propos ne sera pas pris pour quelque-chose de sentencieux ou de moralisateur, car ce n'est évidemment pas le but : j'exprime juste un point de vue.)[/small]

Le reste, au-delà de l'émotion, est l'affaire des historiens et de leurs lecteurs, mais surtout une affaire d'esprit critique... sachant que les "leçons d'histoire", si tant est que l'expression ait un sens, ne peuvent guère se faire avec seulement de l'émotion et des grilles de lecture simplistes. Du moins est-ce mon avis.

Ceci dit, pour en revenir précisément à la série Apocalypse, on peut rappeler que ses auteurs, Daniel Costelle et Isabelle Clarke, ne sont pas des perdreaux de l'année en matière de documentaires : par exemple, un de leurs films relativement récents, Lindbergh, l'aigle solitaire, qui date déjà de 2007, est régulièrement rediffusé à la télé, comme j'ai encore pu le constater récemment. Que l'on connaisse bien le sujet ou pas du tout, on peut toujours avoir l'impression que celui-ci est survolé (c'est le cas de le dire, à la limite, s'agissant de Lindbergh) et que, là encore, c'est l'émotionnel et le story telling qui priment plus ou moins. Mais la biographie d'un personnage si médiatisé de son vivant se prête peut-être davantage à l'exercice qu'un vaste conflit mondial... Et puis c'est toujours l'occasion d'apprendre et/ou de se souvenir d'un certain nombre de choses tout en regardant confortablement la télé, ce qui est toujours ça de pris, d'autant plus que le commentaire de Costelle n'est pas dépourvu, par moments, d'une certaine ironie derrière le ton monocorde et que le portrait général de l'aviateur est loin d'être hagiographique. Suivre la série Apocalypse, à cette aune, n'est sans doute pas la "leçon d'histoire" avec des images "jamais vus" et des choses "jamais dites" à laquelle certains ont cru devoir s'attendre, mais pour ceux qui n'ont pas, en tout cas, envie de s'ennuyer devant le petit écran un mardi soir, ça ne peut certainement pas leur faire de mal, comme je peux moi-même en témoigner (et puis, encore une fois, ça change un peu des documentaires sur le IIIe Reich et la Deuxième Guerre Mondiale...).

Quant au livre de Garth... je dois justement prendre possession d'un exemplaire de celui-ci ce week-end...

Amicalement,

Hyarion.
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