27-03-2014, 09:31
Hyarion Wrote:Un problème de forme, d'abord : celui de la colorisation des archives filmées. Je n'ai pas de gros problème esthétique avec cela, mais l'intérêt de cette pratique me parait cependant limitée lorsque l'on entend travailler sur un documentaire historique. Le propos des auteurs de la série Apocalypse se voulant davantage celui de cinéastes que celui de documentaristes, ce choix du recours à la colorisation, en sus du bruitage, peut se comprendre, mais je ne pense pas, pour autant, que l'apport de la couleur apporte particulièrement plus de "vie" aux images d'époque tournées en noir et blanc. Cette colorisation me fait plutôt l'effet d'un maquillage, d'un filtre supplémentaire à la perception de ce qui reste de ce passé filmé, et cela n'apporte pas grand-chose in fine par rapport à l'ensemble de l'important travail de documentation, de restauration et de montage (à partir d'environ 500 heures d'archives, parait-il), sinon peut-être un plus grand "confort" visuel à un public post-moderne par ailleurs quotidiennement gavé d'images gorgées de couleurs par écrans interposés.
En écho à ce que dis jean, j'entendais dans je-ne-sais-plus-quelle-émission hier, que l'un des gros succès de cette série, était d'être suivi par les jeunes, entre 16 et 25 ans et que c'était justement sans doute dû à ce montage si spécifique à ces réalisateurs, avec cette colorisation et ces bruitages. Pour faire plus ou moins encore partie de la tranche d'âge citée (j'en ai 26), je peux témoigner de cet intérêt. Je ne suis pas particulièrement intéressé par cette partie-là de l'histoire, je n'en connais que ce que j'en ai appris à l'école, vu à la télé en noir et blanc et un peu plus via Tolkien et la Grande Guerre que j'ai lu en anglais l'an dernier (je reviendrais dessus après). Et pour être honnête, des reportages en noir et blanc, ce n'est pas aussi actif pour le spectateur qu'un film colorisé, c'est un fait. A la différence de ce que tu dis, pour moi c'est bien le noir et blanc qui est un filtre à la perception. L'histoire ne s'est pas déroulée en noir et blanc mais bien en couleurs. Je discutais avec des amis de ce point-là hier, et je leur disais que l'image des tranchées est souvent celle d'hommes sous la pluie, les pieds dans la boue, sous les obus tout en dégradé de gris. La couleur ajoutée à ces négatifs (sous contrôle d'historiens) remet un peu en perspective la vie réelle dans ces lieux, parfois sous le soleil, parfois non. On a beau s'en douter, si on y réfléchit, l'image est beaucoup plus parlante et de ce fait la couleur est réellement importante. C'est sans doute naïf, mais je suis convaincu que beaucoup de jeunes n'imaginent ça qu'en noir et blanc et ont justement du mal à s'en faire une idée juste.
Hyarion Wrote:Si l'on ajoute à cela le fait que nombre de films d'actualité de l'époque relèvent du registre de la propagande et de la reconstitution effectuée a posteriori, on a davantage la sensation d'avoir affaire à un divertissement se voulant édifiant qu'à ce que l'on présente un peu trop facilement comme une "leçon d'histoire". Évidemment, il n'y a pas de quoi en faire un drame, mais disons qu'en ce qui me concerne, il est difficile de ne pas avoir un regard distancié par rapport à ce type de documentaire, certes tout-à-fait regardable mais dont certains choix en matière de forme au service d'une sorte de "vivant authentique" me paraissent finalement jouer un rôle inverse à celui initialement voulu.
Les auteurs ont fait un travail informatif. Ils ont précisé à chaque fois s'il s'agissait d'images prises par la section cinéma de l'armée (ie propagande) ou des films personnels.
Hyarion Wrote:Un problème de fond, surtout, ensuite : celui du sensationnalisme et du simplisme vis-à-vis du traitement et de la présentation du sujet. Le propos général des films de la série Apocalypse se limite trop souvent à un registre clairement émotionnel. Sans doute est-ce en soi efficace, mais mes longues études d'histoire font peut-être que j'ai beaucoup de mal à comprendre pourquoi tant de gens aujourd'hui paraissent découvrir l'horreur de la Grande Guerre, au point que l'on se sente obligé de jouer une note sensationnaliste pour susciter de leur part de l'émotion. Comme si l'émotion était la voie royale vers la réflexion et l'essai de compréhension du passé...
Je n'ai jamais trouvé ça ni sensationnaliste ni simpliste, au contraire. Les faits sont présentés de façon assez scientifique, allant jusqu'au fond des choses ou en tout cas suffisamment pour que quelqu'un qui ne soit pas historien comprenne les tenants et aboutissants. Quant à l'émotion, je dirais oui et alors ? Si on ne peut pas passer par l'émotion pour faire comprendre l'horreur d'un tel massacre, par où peut-on passer et où peut-on l'utiliser ? L'émotion peut être un très bon vecteur de compréhension si on ne tombe pas dans l'excès, ce qui n'est pas le sentiment qui transparait dans cette série, à mon avis.
Hyarion Wrote:À cet égard, s'agissant d'un sujet comme Tolkien et la Grande Guerre, le vécu de l'écrivain et l'histoire des soldats britanniques engagés sur le front de la Somme me paraissent devoir être pris pour ce qu'ils sont : des vécus parmi bien d'autres vécus vis-à-vis d'un évènement historique qui, à l'évidence, nous dépasse tous, aujourd'hui comme hier. Ce que je veux dire, c'est que l'attachement à l'œuvre de Tolkien ne devrait pas spécifiquement conditionner le regard émotionnel que l'on peut avoir sur la Première Guerre Mondiale, ce que j'ai parfois, je l'avoue, un peu l'impression de percevoir en parcourant la Toile tolkienienne francophone ici ou là. De 1914 à 1918 (voire à 1919), cette guerre a fait des millions de morts, de blessés, de personnes traumatisés à des degrés divers, et nombre de soldats ne sont pas restés au front seulement durant l'année 1916 mais pendant plus de quatre longues années, dans un état d'esprit que nous ne pouvons qu'avoir du mal à imaginer, même avec toutes les témoignages dont nous disposons. Personnellement, c'est surtout à cela que je pense, à la globalité de cette boucherie et de ce gâchis humain et culturel, plutôt qu'à tel ou tel destin individuel (ou telle ou telle commémoration nationale limitée à tel pays) qui ne devrait pas avoir à être distingué des autres sur un plan émotionnel.
J'en reviens à ce que je disais, où peut-on utiliser l'émotion ? Certes, cet évènement est mondial plutôt qu'individuel, mais il est plus simple de s'attacher à une figure qu'à une foule. Pour en revenir à Tolkien, la lecture du bouquin m'a beaucoup plus fait réfléchir que ce que j'ai pu en apprendre par ailleurs, à la fois parce que la figure de Tolkien m'est familière et parce que je me suis plus facilement identifié à un gamin d'une vingtaine d'années comme moi, qu'à un vieillard interwievé à la télé. En quoi ça change quoique ce soit à la finalité, tant que celle-ci est atteinte ?
Hyarion Wrote:Suivre la série Apocalypse, à cette aune, n'est sans doute pas la "leçon d'histoire" avec des images "jamais vus" et des choses "jamais dites" à laquelle certains ont cru devoir s'attendre, mais pour ceux qui n'ont pas, en tout cas, envie de s'ennuyer devant le petit écran un mardi soir, ça ne peut certainement pas leur faire de mal, comme je peux moi-même en témoigner (et puis, encore une fois, ça change un peu des documentaires sur le IIIe Reich et la Deuxième Guerre Mondiale...).
De toute façon aucun livre d'histoire, aucun reportage, aucun témoignage d'époque ne peut se targuer d'être une leçon d'histoire parfaite. Tous sont écrits avec un filtre émotionnel par des gens qui ne sont pas purement objectifs (même s'ils tendent à vouloir l'être au maximum). Tous sont justes des outils qui se complètent les uns et les autres.

