jean Wrote:Je suis content que l’article vous ait intéressé. Je dois dire que devant l’absence de réactions je me demandais si c’était le cas.
J'ai découvert l'article il y a quelques jours, mais je n'avais pas pu prendre le temps jusqu'ici de l'examiner plus en détail. Cet article est effectivement intéressant et certes il est par ailleurs court, mais cela ne le rend ainsi que plus accessible à tout un chacun, me semble-t-il, compte-tenu de la relative complexité du sujet.
Le Dictionnaire critique de théologie dirigé par Jean-Yves Lacoste (ouvrage de référence que je consulte assez régulièrement dès qu'il est question d'une réflexion en lien avec le christianisme) contient un article « Sagesse », rédigé par Paul Beauchamp (de l'Institut supérieur de théologie et de philosophie de la Compagnie de Jésus à Paris) pour la partie dédiée aux aspects relevant de la théologie biblique, et par Oliver O'Donovan (de l'Université d'Oxford) pour la partie dédiée aux aspects relevant de la théologie morale et systématique (p. 1036-1041).
Sur le plan du vocabulaire, Paul Beauchamp note que s'agissant de la sagesse, ledit vocabulaire est assez diversifié dans l'hébreu de l'Ancien Testament, mais plus loin, s'agissant du Nouveau Testament, il note que le vocabulaire est moins diversifié pour la sagesse que pour ses contraires, et c'est uniquement à cette occasion dans l'article (hors bibliographie) que l'auteur mentionne notamment le mot grec « sophia », qui désigne la sagesse dans apparemment une cinquantaine d'occurrences au sein du Nouveau Testament (Beauchamp ne précise pas ce qu'il en est pour l'Ancien, bien qu'il mentionne le Livre de la Sagesse parmi les références).
Selon Beauchamp, la « sagesse » biblique, qui sert à résoudre les problèmes quotidiens comme à atteindre le but de la vie, s'exprime peu sur l'insondable, mais Israël ne pouvait cependant éviter de se demander quelle relation unit Dieu à la somme de ses manifestations, « car ce Dieu, reconnu de plus en plus fermement comme unique (monothéisme), avait toujours parlé et agi au plus intime de ce monde en restant autre que lui. En unifiant cette somme de manifestations sous le nom de sagesse, quelques textes l'ont animée en lui prêtant les traits vivants d'un être issu de Dieu (Livre des Proverbes 8, 22-31 ; Siracide [Ecclésiastique] 24 ; Livre de Baruch 3, 9—4, 4 ; Livre de la Sagesse 6, 12—8, 21). Ces textes ont retenu l'attention des auteurs du Nouveau Testament. » [small](pour la compréhension de tous, j'ai complété les abréviations, très nombreuses dans cet article du dictionnaire comme dans tous les autres)[/small]
Voici ce qu'écrit également Beauchamp s'agissant de la question qui nous intéresse [small](là encore, il m'a semblé utile de compléter les abréviations)[/small] :
e) La Sagesse, entité subsistante (hypostase) ? — Le premier vecteur de la sagesse étant la tradition parentale, la sagesse appelait naturellement le disciple à se tourner, d'ancêtre en ancêtre, d'enseignant en enseignant, vers l'origine première de toute vérité. Par des moyens poétiques, le livre des Proverbes 8, 22-31 et, plus tard, le livre de la Sagesse 7, 25 suggèrent que la Sagesse émane éternellement de Dieu sans se confondre avec le monde. Son vis-à-vis, la Folie, est personnifié lui aussi mais cette symétrie n'est pas exploitée, alors que sur la Sagesse la réflexion va loin. Elle va encore plus loin quand la Sagesse accompagne l'homme, ou le peuple, jusqu'à sa fin. La Sagesse a parlé, se prenant elle-même pour sujet de son discours ; elle empruntait pour cela des formes mythologiques (arétalogies, ou « autoprédications » de la déesse Isis par exemple : cf. A J. Festugière, Harvard Theological Review, 42, 209-234). Avec la traduction grecque de Ben Sira [auteur du Siracide ou Ecclésiastique], mais surtout avec le livre de la Sagesse, l'ouverture à l'hellénisme fait entrer des rudiments philosophiques dans le courant biblique. Moins naïve, la pensée n'est pas alors moins audacieuse. La Sagesse, entité distincte de Dieu, aussi intimement proche des hommes qu'elle l'est de Dieu, n'est en aucun cas interpellée comme une divinité, ni comme une médiatrice qui intercéderait pour l'homme. En revanche, elle est demandée à Dieu comme son don suprême et elle résume en elle toutes les autres entités par lesquelles Dieu se manifeste : Nom, Présence, Gloire, Nuée, Ange de YHWH, Esprit (Livre de la Sagesse 7, 22-25 a), Esprit Saint : livre de la Sagesse 9, 17, Parole (9, 1). Immobilisée par la crainte légitime de projeter la révélation du Nouveau Testament dans l'Ancien et méfiante devant la pensée qui recourt au poème, la théologie biblique s'est souvent crispée devant l'audace de pareils textes. Elle ne peut pourtant se désintéresser de cette problématisation du monothéisme, trace poétique d'une enquête sur la nature de Dieu. Ce serait se désintéresser des suites que cette démarche a connues dans plusieurs traditions (cf. G. W. Mc Rae, « The Jewish Background of the Gnostic Sophia Myth », Novum Testamentum 12, 86-101, Leyde, 1970), qui ne se réduisent pas au Nouveau Testament, et projeter à tout prix sur l'Ancien Testament, sous prétexte de le maintenir dans sa différence, l'image d'un monothéisme raidi et conceptuellement pauvre.
Article « Sagesse », première partie : « A. Théologie biblique » par Paul Beauchamp, in LACOSTE, Jean-Yves, dir., Dictionnaire critique de théologie, Paris, Presses Universitaires de France, 1998, p. 1037.
Je recommande naturellement la lecture de la totalité de l'article, dont je n'ai cité ici que des extraits, et j'espère en tout cas que tout cela pourra aider à la réflexion commune.
Amicalement,
Hyarion.

