04-06-2008, 06:00
Bonsoir,
Étant donné que mes investigations professionnelles m'ont récemment amené à effectuer des recherches assez pointues sur Coleridge, sa pensée et la poétique dont il est au fond l'instigateur, je ne cesse de m'étonner du fait qu'il n'ait pas été plus souvent cité comme source possible et indirecte (quoique flagrante par certains aspects) de Tolkien.
Étrangement, l'unique allégation relative aux deux auteurs qui semble avoir été largement relayée par divers chroniqueurs de Faërie est la fameuse "suspension de l'incrédulité" coleridgienne contre laquelle Tolkien s'inscrirait en faux.
Il me semble d'autant plus ironique (et affligeant) que le seul lien qui ait été relevé entre ces deux titans de l'imaginaire (du moins en angleterre), fut cette opposition de forme qui ne repose que sur une méprise patente de l'expression telle que l'entendait Coleridge avant qu'elle ne soit vraisemblablement vulgarisée par une tentative d'assimilation pseudo-philosophique, érigeant ainsi ce qui était une profession de foi symboliste en un courant de pensée pour le moins grotesque.
C'est donc une interrogation multiple que soulève ce paradoxe : comment se fait-il, d'une part, que Tolkien n'ait pas compris Coleridge (alors qu'un des inkling, Owen Barfield, lui avait consacré un essai), comment se fait-il qu'il n'y fasse pas plus d'allusion _je doute très sérieusement qu'il ne l'ait pas lu, et comment se fait-il au final que la plupart des essayistes en la matière se concentrent si ostensiblement sur les sources mythologiques et médiévistes de Tolkien en oubliant le langage dont il use et abuse, qui n'est ni médiévale ni véritablement archaïque, mais possède bel et bien tous les accents (sur)naturels du romantisme ? (Et ce, jusque dans ses inflexions archaïsantes dont le XIXème était si friand)
Que Coleridge n'ait pas été compris n'est pas en soi chose remarquable, c'est plutôt même un fait anodin. Afin de donner un aperçu succinct de la rhétorique de Coleridge, il faut savoir que sa philosophie est une philosophie poètique, c'est même plus précisément, une Poétique. C'est à dire que le penseur ne structure pas sa pensée en vertu d'un raisonnement logique classique - qui repose essentiellement sur le tiers exclu-, mais plus volontiers selon la musicalité propre au langage et selon les images et les métaphores qu'il est à même de (sub)créer. Ce "système" rhétorique fait d'ailleurs tout à fait écho à la pensée même de Coleridge pour qui la Raison est supérieure à la Compréhension.
La Compréhension chez Coleridge se base sur l'acceptation du monde (déchu) tel qu'il est en vertu de lois d'opposition, sémantique de la logique classique donc, alors que la Raison est l'acceptation d'une consubstantialité (généralisée) à même de réunir les opposés et de mêler l'irréconciliable dans le but d'accèder à une vérité suprême qui n'est autre ipso facto que Dieu. On voit bien que Coleridge, volontairement ou non d'ailleurs, a développé à travers ses différents essais un paradigme littéraire de ses allégations, ce qui en soi, est un tour de force rare, mais qui rend sa lecture d'autant plus malaisée pour qui est habitué à une rhétorique plus classique.
(Il faut noter en passant, qu'Hegel que Coleridge n'avait lu que très brièvement mais qui développa également ses théories à partir de celles de Kant, établit une philosophie de l'esprit dont bien des concepts peuvent trouver écho chez Coleridge ; ce, même s'ils sont nommés différemment et de façon plus consistante chez Hegel, ce dernier n'échappant toutefois pas à maintes vulgarisations et méprises dont la dernière et la plus connue en date est la fameuse fin de l'histoire.)
Pour en revenir à la méprise au sujet de la suspension de l'incrédulité, et comme on pourra s'en douter ne serait-ce qu'à la lumière des concepts de Compréhension et de Raison chez Coleridge, il ne s'agit pas là comme on le dit généralement de mettre son incrédulité de côté.
Bien au contraire.
D'ailleurs Coleridge ne parle pas tout à fait de suspension de l'incrédulité mais de volonté de suspension de l'incrédulité. Et la différence n'est pas sans conséquence (de taille). En effet chez Coleridge cette volonté n'a rien à voir avec une mise de côté temporaire, presque méprisante, de son incrédulité, il serait plus exact de la définir comme une véritable profession de foi de l'imaginaire.
[citation]so as to transfer from our inward nature a human interest and a semblance of truth sufficient to procure for these shadows of imagination that willing suspension of disbelief for the moment, which constitutes poetic faith. [/citation]
Prise hors contexte, cette phrase peut effectivement passer pour telle qu'on la décrite. Toutefois c'est une analyse très superficielle qui ne prend pas en compte la croyance de Coleridge et plus particulièrement celle de la foi, du mysticisme poètique.
Chez Coleridge, le monde sensible est un monde déchu accessible à la Compréhension. Le monde imaginaire au contraire, constitue le monde précédent la chute dans lequel le langage de Dieu (assimilateur d'opposés) s'exprime, et la poèsie permet, grâce à la relation poète-lecteur, de relater cette Vérité à travers une subcréation perpetuant la création divine, subcréation elle-même véhiculée grâce au langage symbolique dont les symboles mêmes correspondent un à un et tous à la fois à la Réalité Unifiée.
Ainsi, c'est à travers la subcréation poétique que le poète est à même de transmettre au lecteur capable de se débarasser de son incrédulité, le langage et les rivages symboliques de cette Vérité absolue dont le Royaume n'est autre que celui de Faërie.
[citation]The marvellous independence or true imaginative absence of all particular place & time - it is neither in the domains of History or Geography, is ignorant of all artificial boundary - truly in the Land of Faery - i;e;, in mental space[/citation]
Il me semble que le lecteur de l'Essai sur le conte de Fée aura pu trouver dans cette tentative -certes sommaire- de résumer la pensée de la symbolique imaginaire chez Coleridge, quelques échos qui lui paraitront sans doute familier.
Mon but n'est pas ici d'offrir une lecture comparée, qui serait fastidieuse et sans doute mal à propos, mais plutôt de mettre à jour des concepts qui auront sans doute séduit Tolkien ou qui du moins ne s'opposent clairement pas à la vision très adulte que Tolkien brosse du conte de Fée. Les similitudes sont à vrai dire trop nombreuses pour en donner une liste détaillée et il faudrait pour cela y consacrer quelques mois que l'humble auteur ne possède point.
Il est accessoirement intéressant de relever l'importance qu'accordaient les deux auteurs à la musicalité du langage et à sa force créatrice, instigatrice de méditations.
Pour finir, j'ajouterai donc que si dans l'aimable assistance se trouvaient quelques érudits qui auraient connaissance de notes de Tolkien relatives à Coleridge (outre celle qui fait ici l'objet de mon improbation), leur intervention est vivement attendue par les habitants des ténèbres. Par ailleurs, il nous semblerait opportun de lancer un débat corollaire sur les liens que Tolkien nourrissait de façon plus ou moins évidente avec les romantiques. Ce thème avait été lancé par Moraldandil il y a quelques temps, sans avoir été exploité à sa juste mesure.
Existe t'il des ouvrages en anglais qui traiteraient du sujet, ou bien est-il également tabou outre-manche, voire, outre-atlantique ?
Pour conclure, je ne résiste pas à la tentation de citer à nouveau du Coleridge ce, afin d'illustrer symboliquement mon propos nébuleux :
[citation]To the multitude below these vapors appear, now as the dark haunts of terrific agents, on which none may intrude with impunity ; and now all a-glow, with colors not their own, they are gazed at, as the splendid palaces of happiness and power. But in all ages there have been a few, who measuring and sounding the rivers of the vale at the feet of their furthest inaccessible falls have learnt, that the sources must be higher and far inward ; a few, who even in the level streams have detected elements, which neither the vale itself or the surrounding mountains contained or could supply.[/citation]
Et encore :
[citation]At the source of the longest river
The voice of the hidden waterfall
And the children in the apple-tree
Not known, because not looked for
But heard, half-heard, in the stillness
Between two waves of the Sea.[/citation]
[espacement]
.S avec l'aide et le soutien moral de C.
Étant donné que mes investigations professionnelles m'ont récemment amené à effectuer des recherches assez pointues sur Coleridge, sa pensée et la poétique dont il est au fond l'instigateur, je ne cesse de m'étonner du fait qu'il n'ait pas été plus souvent cité comme source possible et indirecte (quoique flagrante par certains aspects) de Tolkien.
Étrangement, l'unique allégation relative aux deux auteurs qui semble avoir été largement relayée par divers chroniqueurs de Faërie est la fameuse "suspension de l'incrédulité" coleridgienne contre laquelle Tolkien s'inscrirait en faux.
Il me semble d'autant plus ironique (et affligeant) que le seul lien qui ait été relevé entre ces deux titans de l'imaginaire (du moins en angleterre), fut cette opposition de forme qui ne repose que sur une méprise patente de l'expression telle que l'entendait Coleridge avant qu'elle ne soit vraisemblablement vulgarisée par une tentative d'assimilation pseudo-philosophique, érigeant ainsi ce qui était une profession de foi symboliste en un courant de pensée pour le moins grotesque.
C'est donc une interrogation multiple que soulève ce paradoxe : comment se fait-il, d'une part, que Tolkien n'ait pas compris Coleridge (alors qu'un des inkling, Owen Barfield, lui avait consacré un essai), comment se fait-il qu'il n'y fasse pas plus d'allusion _je doute très sérieusement qu'il ne l'ait pas lu, et comment se fait-il au final que la plupart des essayistes en la matière se concentrent si ostensiblement sur les sources mythologiques et médiévistes de Tolkien en oubliant le langage dont il use et abuse, qui n'est ni médiévale ni véritablement archaïque, mais possède bel et bien tous les accents (sur)naturels du romantisme ? (Et ce, jusque dans ses inflexions archaïsantes dont le XIXème était si friand)
Que Coleridge n'ait pas été compris n'est pas en soi chose remarquable, c'est plutôt même un fait anodin. Afin de donner un aperçu succinct de la rhétorique de Coleridge, il faut savoir que sa philosophie est une philosophie poètique, c'est même plus précisément, une Poétique. C'est à dire que le penseur ne structure pas sa pensée en vertu d'un raisonnement logique classique - qui repose essentiellement sur le tiers exclu-, mais plus volontiers selon la musicalité propre au langage et selon les images et les métaphores qu'il est à même de (sub)créer. Ce "système" rhétorique fait d'ailleurs tout à fait écho à la pensée même de Coleridge pour qui la Raison est supérieure à la Compréhension.
La Compréhension chez Coleridge se base sur l'acceptation du monde (déchu) tel qu'il est en vertu de lois d'opposition, sémantique de la logique classique donc, alors que la Raison est l'acceptation d'une consubstantialité (généralisée) à même de réunir les opposés et de mêler l'irréconciliable dans le but d'accèder à une vérité suprême qui n'est autre ipso facto que Dieu. On voit bien que Coleridge, volontairement ou non d'ailleurs, a développé à travers ses différents essais un paradigme littéraire de ses allégations, ce qui en soi, est un tour de force rare, mais qui rend sa lecture d'autant plus malaisée pour qui est habitué à une rhétorique plus classique.
(Il faut noter en passant, qu'Hegel que Coleridge n'avait lu que très brièvement mais qui développa également ses théories à partir de celles de Kant, établit une philosophie de l'esprit dont bien des concepts peuvent trouver écho chez Coleridge ; ce, même s'ils sont nommés différemment et de façon plus consistante chez Hegel, ce dernier n'échappant toutefois pas à maintes vulgarisations et méprises dont la dernière et la plus connue en date est la fameuse fin de l'histoire.)
Pour en revenir à la méprise au sujet de la suspension de l'incrédulité, et comme on pourra s'en douter ne serait-ce qu'à la lumière des concepts de Compréhension et de Raison chez Coleridge, il ne s'agit pas là comme on le dit généralement de mettre son incrédulité de côté.
Bien au contraire.
D'ailleurs Coleridge ne parle pas tout à fait de suspension de l'incrédulité mais de volonté de suspension de l'incrédulité. Et la différence n'est pas sans conséquence (de taille). En effet chez Coleridge cette volonté n'a rien à voir avec une mise de côté temporaire, presque méprisante, de son incrédulité, il serait plus exact de la définir comme une véritable profession de foi de l'imaginaire.
[citation]so as to transfer from our inward nature a human interest and a semblance of truth sufficient to procure for these shadows of imagination that willing suspension of disbelief for the moment, which constitutes poetic faith. [/citation]
Prise hors contexte, cette phrase peut effectivement passer pour telle qu'on la décrite. Toutefois c'est une analyse très superficielle qui ne prend pas en compte la croyance de Coleridge et plus particulièrement celle de la foi, du mysticisme poètique.
Chez Coleridge, le monde sensible est un monde déchu accessible à la Compréhension. Le monde imaginaire au contraire, constitue le monde précédent la chute dans lequel le langage de Dieu (assimilateur d'opposés) s'exprime, et la poèsie permet, grâce à la relation poète-lecteur, de relater cette Vérité à travers une subcréation perpetuant la création divine, subcréation elle-même véhiculée grâce au langage symbolique dont les symboles mêmes correspondent un à un et tous à la fois à la Réalité Unifiée.
Ainsi, c'est à travers la subcréation poétique que le poète est à même de transmettre au lecteur capable de se débarasser de son incrédulité, le langage et les rivages symboliques de cette Vérité absolue dont le Royaume n'est autre que celui de Faërie.
[citation]The marvellous independence or true imaginative absence of all particular place & time - it is neither in the domains of History or Geography, is ignorant of all artificial boundary - truly in the Land of Faery - i;e;, in mental space[/citation]
Il me semble que le lecteur de l'Essai sur le conte de Fée aura pu trouver dans cette tentative -certes sommaire- de résumer la pensée de la symbolique imaginaire chez Coleridge, quelques échos qui lui paraitront sans doute familier.
Mon but n'est pas ici d'offrir une lecture comparée, qui serait fastidieuse et sans doute mal à propos, mais plutôt de mettre à jour des concepts qui auront sans doute séduit Tolkien ou qui du moins ne s'opposent clairement pas à la vision très adulte que Tolkien brosse du conte de Fée. Les similitudes sont à vrai dire trop nombreuses pour en donner une liste détaillée et il faudrait pour cela y consacrer quelques mois que l'humble auteur ne possède point.
Il est accessoirement intéressant de relever l'importance qu'accordaient les deux auteurs à la musicalité du langage et à sa force créatrice, instigatrice de méditations.
Pour finir, j'ajouterai donc que si dans l'aimable assistance se trouvaient quelques érudits qui auraient connaissance de notes de Tolkien relatives à Coleridge (outre celle qui fait ici l'objet de mon improbation), leur intervention est vivement attendue par les habitants des ténèbres. Par ailleurs, il nous semblerait opportun de lancer un débat corollaire sur les liens que Tolkien nourrissait de façon plus ou moins évidente avec les romantiques. Ce thème avait été lancé par Moraldandil il y a quelques temps, sans avoir été exploité à sa juste mesure.
Existe t'il des ouvrages en anglais qui traiteraient du sujet, ou bien est-il également tabou outre-manche, voire, outre-atlantique ?
Pour conclure, je ne résiste pas à la tentation de citer à nouveau du Coleridge ce, afin d'illustrer symboliquement mon propos nébuleux :
[citation]To the multitude below these vapors appear, now as the dark haunts of terrific agents, on which none may intrude with impunity ; and now all a-glow, with colors not their own, they are gazed at, as the splendid palaces of happiness and power. But in all ages there have been a few, who measuring and sounding the rivers of the vale at the feet of their furthest inaccessible falls have learnt, that the sources must be higher and far inward ; a few, who even in the level streams have detected elements, which neither the vale itself or the surrounding mountains contained or could supply.[/citation]
Et encore :
[citation]At the source of the longest river
The voice of the hidden waterfall
And the children in the apple-tree
Not known, because not looked for
But heard, half-heard, in the stillness
Between two waves of the Sea.[/citation]
[espacement]
.S avec l'aide et le soutien moral de C.

