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Le Quatrième Âge

LE QUATRIÈME ÂGE
par Alexandre Vallet



TABLE DES MATIÈRES

Chapitre Premier : Les Rêves de Meriadoc
Chapitre Deux : Ithilien
Chapitre Trois : Le Départ
Chapitre Quatre : Un Evénement Inattendu



LES RÊVES DE MERIADOC

- CHAPITRE PREMIER -

            En l'an de grâce 1484 de la Comté, on raconte que Peregrïn Touque et Meriadoc Brandebouc rejoignirent le roi de la Marche pour vivre leurs derniers jours en Rohan. Mais leur mort dans le royaume des Hommes ne fut qu'une rumeur. En fait, seuls Legolas et Gimli, anciens membres de la Communauté de l'Anneau, furent mis au courant des projets de Pippin et de Merry. Eomer, roi de la Marche depuis la chute de Sauron le Ténébreux, avait toujours le fidèle Merry à son service et quand il le fit appeler de Meduseld pour mettre par écrit le dernier combat de la Guerre de l'Anneau, celui-ci se présenta avec Pippin à ses côtés en moins d'une vingtaine de jours. Mais le roi ne put voir la fin de l'ouvrage. Il quitta le monde des Hommes un matin pluvieux tandis que les deux Hobbits dormaient encore dans une chambre voisine. Ils se lassèrent vite du Rohan qui, même s'il était d'une beauté renouvelée et admirable, n'avait pas le charme de leur Comté natale. Déjà, ils la regrettaient, alors qu'ils ne l'avaient quittée que peu d'années auparavant. De plus en plus souvent, ils se surprenaient à penser aux champs verts et fleuris de Cul-de-Sac, à leurs petites maisons aux portes rondes, aux pièces qu'il était agréable de simplement regarder, sans aucun angle vif. Ici, à Edoras, les bâtiments étaient hauts et carrés, d'une agressivité peu commune en pays Hobbit.
            Un matin, quelque six mois après les funérailles du roi Eomer, Merry se réveilla en sursaut, et en larmes. Dans ses songes, il s'était vu avec Frodon, Gandalf et Sam, eux aussi anciens membres de la Communauté de l'Anneau qui ne vivaient désormais plus en Terre du Milieu. Ils avaient rejoint les Terres Immortelles en compagnie de nombreux Elfes ; parmi eux, Galadriel, Elrond et Celeborn. Merry avait pleuré pendant de nombreuses et tristes heures après le départ de ses amis, mais il lui était défendu de quitter la Terre du Milieu car seuls les Porteurs de l'Anneau y étaient autorisés, encore que Maître Samsagace dût attendre plusieurs années avant de suivre Frodon au-delà des mers. Il quitta ses enfants devenus grands et ne revint jamais. Seul une rumeur affirmait qu'il avait suivi son maître à l'Ouest des Terres du Milieu.
            Merry reprit ses esprits, essuya son visage et sortit de sa chambre pour parler à Pippin qu'il entendait travailler dans son bureau. Quand il entra, il le surprit en effet en train d'achever sa dernière sculpture, la Tour d'Orthanc.
            « Mon cher Pippin, je ne crois pas pouvoir rester ici encore très longtemps. J'ai fait de nombreux rêves, revoyant tantôt certaines de nos épopées chez les Ents, tantôt le doux visage de Frodon. Mon cour s'emplit alors de joie, mais lors de mon réveil, je préfèrerais encore ne pas en avoir rêvé pour éviter la tristesse et la mélancolie que je ressens.
            - Et à quoi songes-tu donc ? demanda Pippin.
            - Je n'en sais trop rien. Quoiqu'il en soit, je vais aller rejoindre Aragorn dans le royaume d'Arnor, dit Merry.
            - Aragorn n'est pas toujours en Arnor. Depuis la chute de Sauron de Mordor, il occupe de nombreux territoires et autant de royaumes tous sous son autorité. Je crois savoir que la Cité Blanche est une de ses principales demeures. La route sera moins longue jusqu'à Minas Anor.
            - En fait, peu m'importe la route, dit Merry.
            - Certes mais comme je compte bien ne pas te laisser partir seul, j'espère aussi marcher le moins longtemps possible. Je crois avoir bien assez marché et couru durant ma courte vie. »
Ils préparèrent leurs affaires et informèrent le nouveau roi régnant, Elfwine-le-Blond, fils d'Eomer. Celui-ci daigna libérer Merry de son service et fournit deux chevaux et de la nourriture à profusion car les champs du Rohan étaient de nouveau fertiles et prolifiques depuis la chute de l'Ombre à l'Est. Ainsi, ils quittèrent Edoras un soir, car ils aimaient chevaucher à la nuit tombée, maintenant que plus une seule main mal intentionnée n'osait s'aventurer dans les territoires des Hommes. Ils longèrent les Montagnes Blanches sur de nombreux kilomètres. Leurs montures étaient vaillantes et non plus oppressées par les ténèbres sans nom. La nuit fut longue mais agréable. Les étoiles parsemaient la voûte céleste comme du sucre sur un gâteau. La dernière fois que les deux Hobbits avaient suivi ce chemin, le monde était sous une terrible menace invisible et omniprésente. Mais maintenant, la Terre du Milieu était libérée de tout, libre, à jamais. À présent, ils pouvaient voyager en paix. Ils firent une première étape le soir, après une nuit et un jour de voyage. Leurs montures étaient prêtes à chevaucher encore plusieurs heures mais les deux cavaliers avaient perdu l'habitude de monter à cheval et la fatigue les faisait perdre leur assiette. Leur grand âge ne se traduisait pas sur leur visage car ils avaient bu l'eau des Ents dans la forêt de Fangorn mais les voyages qui duraient du matin au soir n'étaient plus pour eux. Les deux Hobbits firent un feu et préparèrent un copieux repas grâce à la bonté d'Elfwine-le-Blond qui leur avait fourni le nécessaire pour faire un bon voyage. Le roi de la Marche connaissait les traditions des Hobbits pour avoir vécu longtemps aux côtés de Merry et Pippin, il avait donc donné de la nourriture en conséquence. Les deux Hobbits étaient épuisés après leur première étape. Ils ne parlèrent pas beaucoup, signe d'une grande fatigue. Merry s'allongea sur sa couverture et regarda les étoiles en repensant au temps où ici même, une ombre ténébreuse empêchait leur lumière d'atteindre le Rohan.
« Mon cour frappe fort dans ma poitrine à l'idée de revoir Aragorn », dit Pippin.
            - Et le mien davantage à l'idée de retrouver Frodon et Sam, car Elanor, sa fille, m'a bien dit que ce cher Sam avait eu l'intention de rejoindre les Terres Immortelles. Il fut un temps Porteur de l'Anneau et en tant que tel, il a le droit d'atteindre ses côtes », dit Merry.
            Puis les Hobbits sombrèrent dans un sommeil doux et profond. À nouveau, Merry fut agité par des rêves mélancoliques. Son cour était tiraillé en tout sens mais rien ne pouvait le soulager. Avoir de nouveau Frodon à ses côtés serait l'unique remède.
            Le lendemain, le soleil était déjà haut dans le ciel quand Merry secoua Pippin qui ronchonnait dans son sommeil. Ils rassemblèrent leurs affaires en hâte car prendre du retard en flânant n'était jamais bon et Gandalf n'aurait pas manqué de le leur rappeler s'il s'était trouvé à leurs côtés. Pippin, en repliant sa petite couverture, fut troublé par une vision. Il se revit, pendant une seconde, sous un ciel noir et menaçant. Il devait se dépêcher car l'Ennemi n'était pas loin, à l'affût, prêt à sauter sur ses victimes à n'importe quel instant. Puis le trouble passa et le soleil brilla de nouveau. Pippin se couvrit les yeux de sa main puis regarda autour de lui. Merry jetait son sac sur le cheval et jetait quelques poignées de terre sur les braises encore rougeoyantes. Ils quittèrent l'endroit et ordonnèrent aux chevaux d'aller au trot.
            Leur voyage ne dura que sept jours et il parut bien plus court aux Hobbits car le temps était agréable. Nous étions en mai, les journées étaient douces, et les nuits aussi fraîches qu'on pouvait le souhaiter. Ils arrivèrent au milieu de l'après-midi en vue de la grande Cité Blanche de Minas Thirith, que l'on appelait à nouveau Minas Anor comme avant l'an 2698 du Troisième Âge, quand Echtelion construisit la tour qui porte son nom pour surveiller Morgûl, à l'est. On entendit un cor d'argent sonner et sa clameur se répercuter contre le Mont Mindolluin. Un garde approcha au-dessus de la porte en mithril, forgée par les gens de Durin après la chute de Sauron.
            « Holà ! cria-t-il, que voulez-vous, jeunes Hobbits ?
            - Voici venir le Thain Peregrïn et Meriadoc le Maître Grand Echanson qui désirent s'entretenir avec le roi du Gondor ! », répondit Merry.
            Le garde disparut pour un temps et revint pour faire ouvrir les portes. Celles-ci glissèrent dans leurs gonds en silence, et les Hobbits découvrirent avec stupeur qu'un seul soldat poussait les hautes portes de mithril. Ils passèrent la grande arche de la Cité Blanche et traversèrent plusieurs cercles jusqu'à atteindre la Grande Tour. Là, le soldat leur demanda de bien vouloir attendre pendant qu'il annonçait les visiteurs. Les Hobbits n'entendirent rien de la conversation qui se tint derrière les portes de la grande salle et au retour du soldat, ils purent entrer là où Pippin avait prêté serment à Denethor, alors Intendant du Gondor. La salle paraissait plus éclairée que la première fois que le Hobbit l'avait vue. La lumière se déversait à l'intérieur par de hautes fenêtres et les murs scintillaient comme s'ils étaient couverts d'argent. Tout au fond, le trône royal était inoccupé. Un autre grand siège de taille moindre se trouvait à côté et une lumière blanche l'entourait. Une silhouette se leva du trône et approcha des Hobbits. Ils furent heureux de revoir à nouveau Arwen Undómiel, la compagne du roi Aragorn Elessar depuis la chute de Sauron.
            « Je vous souhaite la bienvenue dans la Cité Blanche, Meriadoc et Peregrïn. En l'absence du roi, je suis la plus haute autorité en ces lieux, dit-elle.
            - Nous avons une requête à vous présenter, Dame Arwen, dit Merry. Notre dernière volonté en ce monde est de rejoindre la Communauté de l'Anneau, au-delà de la Mer Immense. Vous avez connaissance du monde elfique et c'est donc vers vous que nous nous tournons pour savoir si nous y serons acceptés.
            - Mes chers Hobbits, votre cour est grand et votre esprit bien plus encore. Vous fûtes de grands guerriers lors de la Grande Bataille et vous pouvez avoir toute ma bénédiction. Quant à savoir si vous pourrez rejoindre les Terres Immortelles, cela ne dépend aucunement de ma seule personne. Legolas et Gimli Ami-des-Elfes vivent désormais en Ithilien. Allez demander leur conseil quand vous le souhaiterez, ils pourront vous apporter une aide certaine.
            - Grand merci, Dame Arwen. Nous suivrons vos conseils, dit Pippin.
            - En attendant, vous pourrez séjourner dans la Cité Blanche aussi longtemps qu'il vous plaira. Les chambres que vous occupâtes bien des années auparavant sont toujours prêtes et n'ont pas été changées depuis votre départ, car tout ce que vous avez fait, touché ou occupé est désormais adoré. Quand la Terre du Milieu devra vous abandonner, l'on se souviendra bien longtemps encore de celui qui détruisit le Capitaine Noir. » dit Arwen. Puis elle appela de sa douce et claire voix le soldat qui attendait au seuil de la grande porte. Les Hobbits s'inclinèrent devant la Dame avant de la quitter et ils furent conduits jusqu'à leur chambre car déjà, le ciel perdait de son éclat à l'Est et quelques points scintillants parsemaient sa voûte.
            Sous le charme de la Cité Blanche, ils demeurèrent une semaine entière à Minas Anor sans voir passer le temps. Un matin, les trompettes d'argent résonnèrent, répondant ainsi à l'appel des cors, au loin dans le Nord-Ouest. Merry et Pippin se penchèrent par dessus le rebord de la fenêtre pour voir une ombre qui avançait vers Minas Anor dans les brumes. La chevauchée était assez restreinte. Les cavaliers de tête portaient le drapeau du Gondor, un cheval blanc sur un fond bleu. Derrière, un groupe plus serré protégeait le roi lui-même. La chevauchée avança rapidement vers les portes de la Cité Blanche où l'on ouvrit les portes pour laisser entrer le roi. Les deux Hobbits descendirent au pied de la tour pour accueillir les nouveaux arrivants. Le roi s'arrêta devant eux, digne et majestueux, et leur jeta un regard en biais. Il s'apprêta à repartir tandis qu'un soldat ordonnait aux Hobbits de laisser le passage libre au roi Elessar.
            « Il fut un temps où nous l'appelions Aragorn, et même parfois Grand-Pas, dit Pippin.
            - Le roi a d'autres. » mais le soldat fut interrompu par le roi lui-même. Aragorn sauta de son cheval. Son visage s'était éclairci et en un instant, il avait perdu toute trace de sévérité et était redevenu le Rôdeur qu'avaient connu Merry et Pippin.
            « Merry, Pippin ! s'écria Aragorn. Cela fait tellement longtemps que nous nous sommes vus qu'il m'a fallu du temps à faire revenir vos visages à mon esprit. Dans mes souvenirs, je n'arrivais à vous revoir que tout petit, comme vous fûtes avant de rencontrer les Ents. Si je vous ai offensé, veuillez m'en excuser car j'ai maintes choses dont je dois m'occuper dans tout mon royaume, ici et au Nord. » Les gardes du roi furent plein de respect pour Merry et Pippin car leur souverain tout puissant leur parlait comme s'ils lui étaient supérieurs en sagesse et en renommé. Aragorn leur proposa de le suivre jusque dans la salle du trône, en haut de la tour. Arwen l'attendait depuis plusieurs semaines déjà et Aragorn était impatient de la retrouver. Ils montèrent donc tous les trois les interminables marches de la Tour d'Argent et se trouvèrent à nouveau face aux portes de la grande salle. Aragorn entra et les Hobbits l'accompagnèrent. Arwen vint à sa rencontre, toujours pleine de grâce et de douceur dans les yeux. Elle déposa un baiser sur le front de son compagnon.
            « Tu as donc trouvé ces chers Hobbits sur ton chemin ? demanda Arwen.
            - Oui et j'ai bien cru avoir affaire à de parfaits étrangers, dit Aragorn.
            - Voilà qui est bien triste d'oublier de vieux amis qui furent si chers au roi, au Gondor et à la Terre du Milieu tout entière. Ils avaient une requête à me soumettre. Un grand projet anime leur cour, et leur tristesse en ce monde est trop grande pour qu'on la leur refuse.
            - Quelle est-elle ? demanda Aragorn.
            - Nous sommes venus à Minas Anor pour rencontrer Arwen afin qu'elle nous dise s'il nous serait possible de rejoindre Gandalf, Frodon et le vieux Bilbon dans leur nouvelle résidence dans les Terres Immortelles, au-delà de la Mer Immense, commença Merry, car de nombreuses images du bon vieux temps nous reviennent au souvenir, et d'autres disparaissent à jamais. Aussi nous avons décidé de quitter la Terre du Milieu et de vivre encore un peu aux côtés d'amis qui furent les plus chers que nous n'ayons jamais eus.
            - Je vous propose de demeurer encore pour quelques jours à Minas Anor, en attendant que je réfléchisse à cette question avec mon épouse. »
            Sur ce, les Hobbits se retirèrent après avoir accepté l'invitation à dîner que leur proposèrent Aragorn et Arwen. Ils passèrent l'après-midi dans leur petite chambre à tourner et retourner dans leur tête tout ce à quoi pouvait penser Aragorn. Leur projet était totalement fou car personne d'aussi commun que Merry et Pippin n'avait franchi la Mer Immense ; et dans leur infinie sagesse, il était évident qu'Arwen et Aragorn refuseraient. Cependant, le roi avait demandé un moment pour se concerter et Arwen n'avait pas semblé opposée au projet et c'était de bonne augure.
            En ce qui sembla être aux Hobbits un temps très court, une semaine entière passa avant qu'ils ne fussent appelés auprès du couple royal. Ils montèrent les marches menant à la Tour d'Ecthelion, le cour serré par l'appréhension. Ils entrèrent dans la Grande Salle, passèrent sous la grande voûte décorée et marchèrent le long de l'allée pavée, bordée des statues des anciens rois, fiers et imperturbables. Tout au fond, en haut de quelques marches, la lumière d'Arwen éclairait le trône d'un aura blanc. Une étrange impression de solennité planait dans la pièce ; dans chaque recoin, une pression se faisait sentir. L'heure était grave, à n'en pas douter. Pippin et Merry approchèrent doucement et s'inclinèrent jusqu'au sol devant la sagesse et la respectabilité du Seigneur de Minas Anor, resplendissant dans ses habits officiels, avec à ses côtés sa compagne, la Dame de Fondcombe, tout aussi impressionnante dans sa robe bleue et rayonnante d'une lumière bénéfique. Ses yeux avaient pris l'éclat que les Hobbits avaient remarqué chez Galadriel, en Lórien, car en l'absence de la Dame de Lórien, Arwen était désormais la Reine Elfe de la Terre du Milieu.
            « Amis Hobbits, dit Aragorn, j'ai pris ma décision avec l'aide d'Arwen, mais ce ne fut pas chose aisée. J'ai envoyé un message à Legolas qui vit désormais en Ithilien du Nord, à cent kilomètres d'ici et sa réponse nous est parvenue ce matin-même.
            - Que disait-il ? demanda Merry.
            - Il a lui aussi, ainsi que Gimli qui vit à ses côtés, reçu un message de la Dame de Lórien, pendant son sommeil. Déjà, il prépare un navire pour accoster les Terres Immortelles. Si vous le désirez, il pourra vous attendre et vous naviguerez ainsi tous ensemble. Mais que vous arrive-t-il donc ? demanda Aragorn, voyant que Merry avait maintenant une triste mine. Le voyage ne vous met-il pas en joie ?
            - Si, bien sûr, mais ce n'est pas dans les habitudes d'une Reine Elfe de demander de l'aide à deux Hobbits, un Nain et un Elfe. Je vois dans ce geste quelque chose de mauvais qui se trame. Une Elfe ne s'est jamais vue en position de demandeur et j'ai été longtemps troublé quand Frodon m'a raconté l'avoir vue tendre la main vers l'Anneau, lors de notre premier séjour en Lothlorien. Ce n'est pas un geste de Reine Elfe. Voilà mon idée, et ce voyage ne m'inspire plus rien de bon, si ce n'est pouvoir revoir des visages familiers, dit Merry.
            - Ne vous en faîtes pas, le rassura Arwen, car quoi qu'il advienne, vous serez en sécurité dans les Terres Immortelles et la Communauté à nouveau réunie sera plus forte que tous les Seigneurs des Ténèbres. »
            Merry et Pippin décidèrent donc de voyager avec leurs deux vieux amis. Aragorn fit envoyer un autre message pour avertir Legolas qu'il devrait attendre les deux Hobbits. Le soir-même, ils préparaient déjà leurs bagages en vue du départ tout proche. Pippin jeta quelques regards à Merry tandis qu'il faisait son sac et il vit sur son visage la même inquiétude relative à la situation de la Dame de Lórien. Pippin devait avouer que ses arguments étaient tout à fait plausibles et que lui aussi avait eu une étrange impression quand Frodon, de longues années auparavant, lui avait relaté son expérience du miroir de Galadriel. Il soupira à l'idée de nouvelles aventures, non sans un léger sentiment de mélancolie tout au fond de son cour. Il avait connu la fin d'un âge, ce qui n'était pas donné à tous les Hobbits, et il avait grandement participé à ce passage d'un âge à l'autre. Les souvenirs de grands combats entre le Gondor et le Mordor, désormais, étaient loins ; ils avaient perdu tous leurs dangers et seuls demeuraient la vertu, le courage et la gloire de tels affrontements. A l'idée de devoir participer à d'autres combats par la suite, Pippin se sentit ragaillardi comme un jeune Hobbit fougueux tel qu'il fut jadis. Son grand âge, comme Bilbon, lui semblait n'être qu'un mensonge. Il savait parfaitement quelle année il avait vu le jour en Comté, un après-midi triste de 1390, ce qui lui faisait donc 94 ans. Cependant, la boisson des Ents se faisait encore sentir dans ses veines et dans son esprit. Il était fort, grandi et prêt à entrer dans l'action à tout moment s'il le devait encore. De plus, son séjour prolongé aux côtés de Gandalf le Blanc, resplendissant d'une lumière nouvelle et bienfaisante, avait beaucoup influencé sa croissance et sa longévité. Merry était un peu plus vieux, de quelques années à peine, mais lui n'avait pas chevauché avec Gandalf pendant des nuits entières et cela se sentait sur son visage vieilli. Cependant, la simple idée de revoir ses amis suffisait à lui redonner un second souffle, et rien ne pourrait l'empêcher de les rejoindre. L'orque qui voudrait lui barrer la route aurait à se frotter au Maître Grand Echanson.
            Les deux Hobbits, une fois leurs sacs bouclés, durent bien accepter le fait que le départ aurait lieu dans quelques heures seulement. Mais cela ne leur permit pas de trouver le sommeil pour autant. Tout en restant silencieux dans la chambre noire, ils revoyaient les images du dernier âge, tout un univers qui paraissait bien plus agréable malgré la menace de Sauron, sans pouvoir dire pourquoi. Le danger, sans doute, rapprochait les Hobbits et renforçait leurs liens. Et surtout on se sentait fort, important, porteur d'un lourd fardeau et du destin de tout un monde. Désormais, ils coulaient des jours heureux mais seule une réputation qui fut glorieuse planait autour d'eux. Ils étaient redevenus deux Hobbits, abandonnés de la plupart de leurs amis en Terre du Milieu pour mourir en paix, dans un temps futur mais pourtant si proche. La tergiversation des deux Hobbits pendant une bonne partie de la nuit ne fit que renforcer leur volonté déjà grande de quitter cette terre et de revoir, enfin, tous leurs amis. Seuls Aragorn, désormais roi de nombreux royaumes des Hommes, et Boromir, qui avait vaillamment combattu pour sauver Merry et Pippin mais qui avait péri, manqueraient pour reformer la Communauté de l'Anneau. Merry pensa qu'il fallait cependant rester modéré car il restait toujours un espoir, même s'il était infime, du moins dans le cas d'Aragorn, car Boromir, lui, demeurait maintenant aux côtés des Hommes glorieux du Gondor, quelque part au-delà des cavernes de Mandos.
            Puis le sommeil surprit les deux Hobbits et la nuit passa alors en un éclair. Au petit matin, un soleil chaud et bienveillant surgit des Monts de l'Ombre. Mais Pippin et Merry s'étaient levé bien avant l'astre solaire car celui-ci leur avait paru prendre du retard, ce qui avait grandement amusé Aragorn et Arwen. Ils se trouvaient ce matin dans la Grande Salle tels qu'ils avaient paru à Aragorn le jour de leur rencontre à l'auberge du Poney Fringant, au village de Bree : joyeux, surexcités et parcourus d'une énergie peu commune à cette heure du matin. Cela réjouit le cour de la Reine Arwen qui les observa de son regard pur et compréhensif. L'heure du départ vint enfin, à la mi-journée et les deux cousins quittèrent la Cité Blanche par les grandes portes en Mithril sous les cris de joie de tous les habitants. Ils ne comprirent pas pourquoi tant de gens assistaient à leur départ et ils se plurent à penser que ce n'était que l'occasion de crier sa joie dans un monde fraîchement lavé du Mal. Aragorn et Arwen criaient eux-aussi des « Adieu ! » inaudibles parmi ceux de la foule. Juste avant de se trouver hors de portée des voix, Merry sentit une larme couler sur sa joue quand il crut entendre un « À bientôt ! » prononcé par la voix forte et vibrante d'Aragorn.


ITHILIEN
- CHAPITRE DEUX -

            Les Hobbits chevauchèrent pendant deux jours avant d'apercevoir les vastes plaines verdoyantes de l'Ithilien. Le pays tout entier avait repris ses couleurs d'antan depuis la chute de Sauron ainsi que sa fertilité légendaire. Samsagace aurait été heureux d'y planter toute sorte de légumes et de fleurs, pensa Merry. Pippin reconnut les terres où la dernière grande bataille fut livrée au Capitaine Noir et à ses serviteurs armés. Là avaient combattu Gandalf, Aragorn, Gimli, Legolas et Pippin, accompagnés des cavaliers du Rohan et des hommes du Gondor. Tous luttaient contre les noires armées du Mordor. Pourtant, malgré les forces en présence, seuls Frodon et Sam permirent la victoire en détruisant l'Anneau Unique au moment crucial de la bataille.
            Sous le règne de Legolas en Ithilien, le Sud des Marais des Morts avait été nettoyé et aménagé pour qu'y vive le peuple Elfe venu avec Legolas à la fin du Troisième Âge. S'y trouvait désormais le village d'Arabar, la ville du Soleil, où Legolas était maire. Les deux Hobbits se présentèrent devant les grandes portes du village en fin d'après-midi. Un garde, inutile en ces temps de paix, demanda la raison de leur venue.
            « Nous venons voir notre vieil ami Legolas Feuille-Verte de la part du roi Aragorn, que vous appelez Elessar. » dit Merry.
            Le garde ouvrit les grandes portes décorées d'Ithildin et il les conduisit vers la demeure de Legolas. Ils marchèrent le long d'interminables allées pavées et aperçurent au loin une silhouette qui n'avait rien à voir avec celle d'un Elfe. Elle était courte et trapue et se déplaçait rapidement. Merry jeta un coup d'oil à Pippin et ils se comprirent. Ils crièrent le nom de Gimli et la silhouette s'arrêta. Elle fit demi-tour et approcha des deux Hobbits.
            « Sacrebleu ! Pippin, Merry ! Mes très chers Hobbits ! Depuis combien de temps ne nous sommes nous vus ? s'écria-t-il en sautant sur place.
            - Certes bien des années, cher Gimli, mais vous n'avez changé en rien, dit Merry.
            - Le sang de Durin-Trompe-la-Mort coule dans mes veines, ne l'oubliez pas. Qu'est-ce qui vous amène si loin de chez vous ?
            - Eh bien je vous propose, ami Nain, de tout vous révéler autour d'une table bien garnie, en compagnie de Legolas, également.
            - Heureuse idée, je gage. Je vais vous conduire en ma demeure tandis que le garde ira faire mander Legolas, dit Gimli en s'adressant au garde de la porte. »
            Les deux Hobbits suivirent donc leur vieil ami à travers les ruelles d'Arabar. La mi-journée approchait et les allées se vidaient car l'heure du repas s'avançait, ce qui n'était pas pour déplaire aux Hobbits. Gimli s'arrêta enfin devant une porte bien plus basse que les autres. Il la poussa et invita ses amis à y entrer les premiers. Ceux-ci s'exécutèrent. Une volée de marche descendait en-dessous du niveau de la rue et de cela aussi les Hobbits se réjouirent car les souvenirs de leur dernier séjour dans une chambre d'Elfe n'étaient pas les meilleurs. C'était en Lothlorien, pensa Pippin, et les arbres de ce pays étaient les plus hauts de toute la Terre du Milieu. Dans la cuisine, les Hobbits découvrirent un mobilier à leur taille. Quand ils prirent place dans les sièges en bois après avoir fait un rapide tour du propriétaire, Legolas entra, le dos courbé car cette petite demeure n'était pas conçue pour accueillir des Elfes.
            « Alors, voici de retour Merriadoc-le-Magnifique et le Thain Peregrïn. Vous vous êtes bien attardés en Gondor car cela fait longtemps déjà que le messager d'Aragorn est reparti d'Arabar, dit Legolas.
            - Le confort des chambres que nous avons occupées était propice aux retards. Et vous connaissez fort bien les mours des Hobbits, mon ami Legolas, dit Merry.
            - Certes ! dit Legolas en serrant dans ses grands bras les petits corps des Hobbits. Voilà bien des années que je n'ai revu vos visages et bon nombre de mes nuits furent perturbées par l'apparition d'êtres qui m'étaient chers.
            - C'est ce que nous a dit Aragorn et qui a inquiété Merry car l'idée de voir la Dame demander de l'aide est certes perturbant, dit Pippin.
            - Je ne supporterai de la voir ainsi, dit Gimli.
            - Pourtant, dans sa grande sagesse, elle accepte d'appeler à l'aide quand le besoin en est réel. Elle ne saurait souffrir d'orgueil. Aussi nous devons nous de répondre présent à son appel car c'est ce qu'elle fit quand nous fûmes affublés par le chagrin, au sortir de la Moria.
            - C'est en effet de bien tristes souvenirs que vous ravivez là, Legolas, dit Gimli, mais je préférerais mourir plutôt que de n'avoir jamais connu telle aventure. Nous avons parcouru les terres sur des milles et des milles, tantôt chevauchant à travers les prés, tantôt rampant dans les souterrains de la Moria ou dans les grottes scintillantes du gouffre de Helm.
            - Mais pour l'instant, nous devons nous reposer. Dès demain, nous commencerons les préparatifs, dit Legolas. Bonsoir ! »
            Legolas quitta la demeure de Gimli, le dos toujours courbé. Gimli se leva à son tour et héla un garde qui passait dans la rue. Il lui demanda de conduire ses deux invités d'honneur à la meilleure auberge de la ville, car seules les auberges pouvaient accueillir toutes les races de la Terre du Milieu. Dans tout Arabar, il n'y avait que la maison de Gimli qui se trouvait près du sol car c'était une ville Elfe et les Elfes vivaient dans les hauteurs. Les Hobbits se souvinrent de longues nuits passées en Lorien. Le confort n'était pas celui qu'ils souhaitaient mais il était offert avec bonté et le savoir-vivre voulait qu'on l'acceptât. Les Hobbits suivirent donc le garde dans les rues d'Arabar après avoir salué Gimli. Ils passèrent devant un somptueux palais érigé à la grandeur de la Terre du Milieu purifiée. Dans ce palais se tenait un musée où Dard, l'épée de Frodon, était exposée. On pouvait y observer la cotte de mithril ; et même Narsil, l'épée qui fut brisée et que l'on a reforgée, y fut en démonstration pour un temps jusqu'à ce que le roi Elessar la ramène en Gondor, car elle était le symbole du retour du roi. L'heure avançait rapidement et le soleil descendait à l'ouest, illuminant le Nindalf jusqu'aux falaises du Rauros, tandis qu'on fermait les larges portes marbrées du palais. Merry et Pippin continuèrent encore jusqu'au mur d'enceinte nord où une auberge pittoresque trônait seule au milieu d'une grande cour pavée. Une écurie abritait sur la droite de nombreux chevaux, splendides et en pleine forme, prêts à galoper jusqu'en Comté s'il le fallait. Les Hobbits savaient que les chevaux des Elfes étaient dévoués à ceux qui les montaient. Ils étaient beaux et détestaient le Mordor par dessus tout. Le garde laissa les deux Hobbits devant l'entrée de l'auberge et leur dit que l'aubergiste était au courant de leur venue. Ainsi ils entrèrent et faillirent tomber à la renverse en apercevant le maître de maison. L'homme était grand et gras. Il portait un tablier noué à la taille. Son crâne était chauve et sa face rouge. Un sentiment de bonheur émanait de sa personne. Quand il aperçut les Hobbits, il arrêta ses gestes et les dévisagea un instant. Il approcha doucement d'eux et plus il avançait, plus il grandissait. Merry resta immobile, observant lui aussi celui qui lui faisait face.
            « J'ai déjà vu une peinture dans mon pays qui représentait quatre Hobbits et vous devez être des parents ou des proches car, c'est certain, vous avez de leurs traits, surtout vous, dit l'aubergiste en désignant Pippin.
            - Eh bien, à vrai dire, vous ne m'êtes pas inconnu non plus, dit Pippin. Où se trouve ce chez vous ?
            - En Eriador, bien plus loin au nord-ouest. Et j'ai vécu de nombreuses années à Bree.
            - Prosper ! Comment cela se peut-il ? s'écria Merry.
            - Ah ! Prosper est mon père, en effet, dit l'aubergiste.
            - Comment va ce cher ami ? demanda Pippin. Bien des années avant aujourd'hui, nous avons quitté la Comté pour retrouver le roi Eomer et nous sommes passés par Bree avant de descendre par le Chemin Vert puis la Vieille Route du Sud.
            - Mon père a servi les gens de Bree et les étrangers pendant longtemps encore après votre passage et l'attaque des Nazguls qu'il ne manquait pas de raconter à chaque fois qu'on le lui demandait et même parfois quand on ne lui demandait pas. Un soir, il a chanté et dansé, apportant une bière d'un côté, criant sur ce bon vieux Nob de l'autre. Quand les clients ont quitté l'auberge, Nob s'est chargé du service seul tandis que mon père se reposait dans sa chambre du dernier étage. Il me parla tout en plongeant vers un sommeil mérité. Il évoqua toute l'aventure à laquelle il a pu prendre part, une infime et minuscule part, lorsque vous passâtes sous son enseigne, un soir pluvieux, et que vous rencontrâtes le Rôdeur, maintenant roi de nombreuses terres. Il me raconta comment vous prîtes la fuite, au petit matin, sous la menace toujours grandissante des cavaliers noirs qui osèrent s'aventurer dans le village. Une larme roula sur sa joue et disparut dans sa moustache épaisse, puis il ferma ses yeux, un sourire aux lèvres. Ce sourire traduisait la satisfaction d'avoir eu une bonne vie, une vie qui valait la peine d'être vécue, et je crois savoir que vous y fûtes pour quelque chose. Je déposai un baiser sur sa joue tendre et quittai la pièce. Il ne rouvrit jamais les yeux mais je ne pouvais souhaiter pour lui une plus belle mort. Rendez-vous compte, chers Hobbits, mon père est mort en pleurant de bonheur, un sourire aux lèvres.
            - C'est en effet une mort que bien des guerriers auraient voulu connaître, dit Merry. Prosper nous fut d'une aide remarquable en nous nourrissant, en nous cachant et en nous fournissant de belles montures pour chevaucher rapidement. Croyez bien que son aide ne fut pas vaine et sans importance dans notre aventure. En ces temps de malheur et de menaces, la plus petites aide était autant de services qui n'étaient pas rendus au Seigneur Ténébreux, le plus petit allié était une personne de moins au service de Sauron de Mordor. Votre père a bien servi notre cause, soyez rassuré, mon cher.
            - Puisse-t-il vous entendre et puissiez vous mener une vie paisible après avoir vaincu l'Ombre, dit l'aubergiste. Et appelez-moi Willelm, comme tout le monde. Voici ma compagne Tornile. » dit-il en présentant aux Hobbits une femmes aux traits épais et à l'apparence imposante. Les Hobbits se présentèrent à leur tour et ils échangèrent de nombreuses paroles avec le couple Poiredebeurré, ainsi qu'avec de nombreux clients. Le repas du soir, pris dans la grande salle commune avec les autres clients, dura longtemps, comme selon la coutume des Hobbits et des Poiredebeurré. C'était une véritable fête et des Elfes et des hommes chantaient et dansaient autour des Hobbits. Les oreilles de Pippin étaient noyées dans un capharnaüm de cris et de voix. L'air empestait la viande rôtie dans l'âtre de la cheminée, la bière coulait à profusion et des volutes de fumée s'échappaient des pipes. Tout à coup, Pippin entendit plus distinctement une douce voix, lointaine mais précise. Son timbre était celui d'un jeune Hobbit de cinquante ans, ou d'un homme plus jeune. Les paroles se firent plus nettes tandis que le brouhaha de la salle s'amenuisait.
            A présent le violon faisait deedle-dum-diddle ;
            Le chien se mit à rugir,
            La vache et les chevaux se tinrent sur la tête ;
            Les hôtes bondirent tous du lit
            Et dansèrent sur le parquet.
            Avec un ping et un pong, les cordes du violon cassèrent !
            Pippin reconnut la voix, ainsi que les paroles de la chanson. Il se tourna lentement en direction de la voix. Tout autour de lui devenait flou. L'endroit d'où venait la voix était parfaitement clair et ce contraste l'attirait, lui, son regard, son esprit, son cour. Puis il aperçut sur une table un jeune Hobbit qui dansait, les mains dans les poches et agitant ses pieds de ci de là. Il chantait : 
            La vache sauta par-dessus la Lune.
            Le Hobbit fit alors un bond prodigieux et ses pieds retombèrent dans une assiette encore pleine d'un ragoût juteux. Le ragoût, l'assiette, la table et le Hobbit se retrouvèrent par terre, mais Pippin ne vit plus le Hobbit. Il avait disparu. Puis en une seconde, tout disparut et il se retrouva de nouveau en Ithilien, dans l'auberge de Willelm Poiredebeurré. Sauron était vaincu. Frodon et Sam avaient disparu depuis bien des années déjà, sans aucun espoir de les revoir un jour, pas plus que Gandalf et Boromir. Cette pensée brusque et soudaine atteignit Pippin au plus profond de son cour et non seulement d'autres images lui revinrent à l'esprit, mais aussi des sons, des odeurs et des sentiments, un sentiment de gaieté, de bonheur et de joie pleine qu'il ne connaîtrait plus jamais. A cette idée, il éclata en sanglots, surprenant tous les autres qui riaient et chantaient et buvaient de bon cour. Pippin bouscula d'une main la foule autour de la grande table tandis que de l'autre, il se cachait les yeux. Il disparut dans sa chambre de Hobbit où Merry vint le rejoindre immédiatement car il connaissait les raisons d'un tel chagrin. Il poussa doucement la porte et quand ses grincements se turent, il entendit les gémissements de son cousin. Il approcha et le trouva vautré sur un lit, à plat ventre. Merry posa une main sur l'épaule de Pippin et sentit le corps du petit Hobbit tressaillir comme celui d'un enfant que l'on vient de gronder. Pippin se redressa et s'assit sur son lit, le dos courbé, encore sanglotant.
            « Excuse-moi, j'ai. commença-t-il.
            - Je sais, tu as revu Frodon, ce cher Frodon dont j'oublie parfois le visage, ce qui m'attriste, et dont je revois parfois les aventures, ce qui me désespère de le revoir un jour. Vois-tu, à présent, pourquoi je tenais à braver tous les interdits pour retrouver la Communauté entière ? demanda Merry.
            - Oh oui ! mon bon Merry ! Comme je le comprends désormais et comme tu dois souffrir. Mais je souffre aussi à présent. Et je suis résolu à retrouver Frodon, dussé-je traverser à la nage la Mer Immense. »
            Les deux Hobbits se réconfortèrent en imaginant le voyage prochain, et pleurèrent de nouveau en se narrant les aventures passées, les intrusions dans les cultures du père Maggotte, leurs joies et leurs peines. Ils s'endormirent enfin, l'un à côté de l'autre dans leur petit lit de Hobbit.
            Le lendemain matin, le soleil entra dans leur chambre par une large fenêtre qu'ils n'avaient pas eu le temps de repérer la veille. Ses rayons réchauffèrent leur visage et séchèrent les dernières traces de larmes car ils avaient encore pleuré dans leur sommeil. S'ils avaient rêvé, ils ne s'en souvenaient plus, et d'une certaine manière, cela leur plaisait que ce fut ainsi. Ils ne souffriraient pas de nouveau d'une terrible mélancolie incurable. Pippin se leva le premier et sortit de la chambre après s'être passé un peu d'eau fraîche sur le visage. Il jeta un coup d'oil dans le couloir et aperçut la grande salle commune. Il regarda la table sur laquelle il avait cru voir Frodon danser et chanter mais il n'y avait plus personne. Le couvert avait été débarrassé et le sol nettoyé. Le vieux Nob qui travaillait désormais au service de Willelm, était en train d'attiser les restes mourants du foyer, dans la cheminée. Merry surprit Pippin qui épiait et le fit sursauter.
            « Alors, on espionne ? demanda Merry.
            - C'est juste que j'ai peur de voir de nouveau Frodon apparaître dans un coin pour disparaître aussitôt, dit Pippin.
            - Ne sois pas ennuyé, le temps approche où nous serons ensembles comme jadis. Tu verras, ce sera un grand jour, bientôt ! » dit Merry.
            Les Hobbits entrèrent complètement dans la salle commune et Nob leur souhaita le bonjour de sa voix grave et enrouée par les ans et l'herbe à pipe qu'il avait coutume de fumer dès très tôt le matin. Il leur présenta une table dans un coin. Deux bols de soupe chaude les attendaient, fumant dans l'air encore frais de la pièce. Will entra alors et demanda de leurs nouvelles.
            « Vous avez quitté si vite la salle hier soir ! Y a-t-il un chagrin ? demanda-t-il.
            - Non, rien de bien grave, de vieux souvenirs ravivés par l'atmosphère agréable de votre auberge, cher Will, dit Merry.
            - Cela ne me réconforte guère. Je n'aime pas qu'on soit triste dans mon établissement, quelle qu'en soit la raison. Mais tout ce que j'espère, c'est qu'il ne vous arrive rien de grave. »
            Les Hobbits avalèrent leur soupe en vitesse pour rejoindre rapidement Legolas et Gimli. Ils firent leurs adieux à Will et Nob, leur répétant encore et encore qu'ils avaient passé un agréable moment en leur compagnie et que leur chagrin passager de la veille était sans importance, même si au fond, il en avait une grande. Ils quittèrent l'auberge, laissant Will sur le palier, un torchon à la main. Ils retrouvèrent de mémoire l'itinéraire qu'ils avaient suivi le jour précédent et aperçurent la maison basse caractéristique de Gimli. Ils se présentèrent à la porte et frappèrent trois coups. Personne ne vint ouvrir et Merry cogna encore trois fois. Toujours rien. Ils hélèrent une femme qui passait derrière eux dans la rue pavée, un panier à la main.
            « S'il vous plaît, chère dame, savez-vous où se trouve l'occupant de cette maison ? demanda Pippin.
            - Le Nain Gimli ? Cela fat déjà trois heures qu'il a quitté sa maison. Il doit être avec le maire, au bord de l'Anduin. » dit la femme.
            Pippin remercia la femme qui continua sa route tranquillement. Les Hobbits prirent la direction de l'ouest et purent découvrir l'architecture agréable et fine des demeures elfiques qu'ils ne connaissaient que trop peu. Puis les maisons se firent plus éparses et ils aperçurent plus loin l'embarcadère. Un immense bateaux d'argent attendait au quai. Il avait trois grands mâts et ses voiles étaient soigneusement pliées et attendaient d'être hissées et de se gonfler sous le vent. Legolas attendait sur le quai mais Gimli restait invisible. Quand les Hobbits arrivèrent auprès de Legolas, ils lui demandèrent où était passé leur ami.
            « Il est affairé à charger la nourriture à bord depuis déjà une heure ! répondit Legolas. Sa gourmandise n'a d'égal que sa robustesse au combat.
            - Oui mais cela fait fort longtemps qu'il n'a combattu. Ce doit être difficile à supporter pour un Nain, dit Merry.
            - Il le supporte plutôt bien, je crois, depuis qu'il a pris goût à l'art et aux mours elfiques car s'il ne dort pas encore dans les hauteurs comme les Elfes des forêts, il aime à contempler les ouvres que nous créons de nos mains. Ce navire, expliqua Legolas, a été construit par des ouvriers Elfes et nous assurera la sécurité lors de notre traversée. Je vous ai dit que je comptais partir ce jour, mais le temps à l'ouest semble méchant. Il y a de hautes vagues à l'horizon et d'épais nuages selon les dires de mes messagers. C'est un mauvais présage pour notre voyage.
            - Nous sommes prêts à attendre s'il le faut, dit Pippin car nous aventurer dans une tempête et y périr ne nous servirait à rien dans notre quête. »
            Les Hobbits s'assirent sur la jetée, balançant les pieds au-dessus de la mer. Ils virent enfin Gimli apparaître sur le pont et rejoindre la jetée par une passerelle de bois.
            « Vous voilà donc réveillés, chers Hobbits, dit-il. Je suis passé tôt ce matin devant votre chambre, mais l'on m'a dit que vous ronfliez encore, alors j'ai cru bon de commencer le chargement du fret. Mais Legolas ne semble pas favorable à ce que nous larguions les amarres aujourd'hui et cela m'attriste. Puisse le temps nous être clément au plus tôt.
            - Je l'espère aussi, dit Legolas, mais si une tempête nous vient de l'ouest, je préfère attendre qu'elle passe plutôt que de nous jeter dans ses bras avides. Croyez bien que je désire tout autant que vous retrouver mes vieux amis mais il nous faut être vivant pour cela et le navire, même de construction elfique, ne saurait supporter une tempête sur la Mer Immense qui dépasse en violence toutes les autres mers ; soyez en sûr. »
            La matinée passa lentement pour les Hobbits. Tantôt ils patientaient au bord de la jetée, tantôt ils se promenaient le long de l'eau, scrutant le ciel gris. Gimli s'efforçait de charger tout le nécessaire pour le voyage le plus vite possible, il faisait des allers et venues sur la passerelle, sans souffler une seconde, et les Hobbits furent étonnés de voir tant de vigueur dans une personne de l'âge de Gimli. Mais le sang de Durin Trompe-la-Mort coulait dans ses veines, il l'avait maintes fois répété, et de plus il était un Nain, ce qui signifiait force et vigueur pour longtemps. La race des Hobbits ne bénéficiait pas d'une santé si éclatante mais grâce à l'eau de Sylvebarbe que Merry et Pippin avaient pu savourer dans la forêt de leur vieil ami Ent, ils pouvaient encore courir et sauter en tout sens quand l'envie les prenait. Cette envie s'était faite de moins en moins fréquente ces dernières années et les deux Hobbits, se remémorant leurs vieilles aventures, ne tiraient aucune joie de ces récits mais plutôt une mélancolie désespérante qui les forçait à quitter la table plus tôt que tous les autres convives et à se coucher, le cour triste. Grâce au projet d'un voyage, d'abord vers l'Ithilien puis ensuite vers les Terres Immortelles, ils retrouvaient bonheur et joie de vivre et pas une journée ne se passait sans qu'il souffre d'une anxiété insoutenable cependant préférable à leur tristesse des soirs pluvieux.
            Puis vint l'heure du dîner sans qu'ils ne s'en aperçoivent, ce qui était rare pour des Hobbits. Legolas, qui avait quitté le port en milieu de matinée, revint les chercher pour les inviter dans sa demeure. D'abord enthousiasmés, Merry et Pippin se rappelèrent tout à coup la Lothlorien et son architecture tout en hauteur. Ils craignirent que certaines maisons Elfes qu'ils n'avaient peut-être pas encore vues au village soient toutes de la même construction mais décidèrent que l'invitation d'un ami tel que Legolas empêchait toute objection. En passant de nouveau dans les ruelles d'Arabar, Merry remarqua que jamais auparavant il n'avait vu ni même entendu parler de maisons elfiques faîtes de pierres et de mortier. Il posa donc la question à Legolas qui lui apprit qu'en effet, les Elfes avaient coutume de vivre au sommet des plus hauts et des plus vieux arbres des forêts les plus anciennes.
            « C'est notre ami Gimli qui a apporté à Arabar la pierre et avec elle l'amitié de tout le peuple Nain que les Elfes avaient perdu depuis longtemps pour de bien sottes raisons. Mais jadis, les peuples des Eldar vivaient comme toutes les autres races dans des maisons au sol.
            - Oui, confirma Gimli, nul soucis en Terre du Milieu depuis la chute du Seigneur Ténébreux. »
            Merry se surprit à songer à quel point le nom de celui qui fut l'ennemi des peuples libres n'avait plus aucune force. Au temps où l'Ombre s'étendait jusqu'en Lorien depuis le Mordor, le nom de Sauron ne devait être prononcé qu'avec une infinie précaution. Il fallait s'assurer qu'aucun espion à la solde de l'ennemi ne pût entendre la conversation. Cette pensée réchauffa le cour du Hobbit car pour une fois, l'évocation du temps passé ne l'avait pas conduit à penser à la Communauté dissolue, source de chagrin. Le groupe arriva en vue de la maison de Legolas, au bout d'une rue pavée. Cette demeure, celle du maire de la cité et du fils du roi de la Forêt Noire, était d'une magnificence peu commune même pour un ouvrage elfique. Les murs étaient de marbre rose et les rideaux de tissus précieux. Des dalles d'une matière inconnue, transparente, menaient jusque devant la grande porte en mithril. Plusieurs tours montaient très haut dans le ciel comme des flèches d'argent et l'allure générale du palais rappelait vaguement Minas Anor, au sud-ouest. Legolas les conduisit jusque dans la grande salle où un repas les attendait déjà. Merry et Pippin se précipitèrent et découvrirent dans leur assiette de porcelaine un fumet délicieux qui donnerait faim au plus repu des Hobbits. Une portion de lembas leur rappela qu'ils n'en avaient jamais mangé malgré les commentaires de Sam et Frodon. L'occasion se présentait maintenant à eux et ils ne manqueraient pas d'en profiter. Le repas fut le meilleur qu'ils n'aient jamais pris, du moins c'est ce qu'ils dirent à Legolas quand celui-ci le leur demanda car en fait, cette nourriture divine ne convenait pas à des Hobbits. Ils préféraient de loin des mets moins raffinés mais plus goûteux. Le repas de Legolas était certes succulent, mais pas à la manière des Hobbits. Les plats les plus simples leur convenaient, du moment qu'ils étaient pour eux synonyme de sensations pour leurs papilles gustatives. Mais l'atmosphère autour du repas suffit amplement à faire oublier aux Hobbits ce petit désagrément. Legolas, Gimli, Merry et Pippin, enfin réunis autour d'une table depuis tant d'années de séparation, c'était quelque chose qui n'avait pas de prix. Et bientôt, bientôt, pensa Merry, d'autres les rejoindraient pour reformer la Communauté.
            « J'espère que je n'aurai pas le mal des mers, dit Pippin. Les Hobbits ont guère l'habitude de quitter le sol, que ce soit pour voyager par les airs ou par les mers.
            - Soyez rassuré, dit Legolas, mon navire est stable et ne tangue que par grands vents. De plus, le voyage vers les Terres Immortelles, selon la légende, est bien plus qu'une traversée des eaux. Les navigateurs qui suivent une telle route connaissent bien plus qu'un simple voyage. C'est une expérience unique connue de très peu de personnes.
            - Comment pouvez-vous savoir cela, ami Elfe ? demanda Gimli.
            - Le vieux Bombadil est venu lors de l'inauguration d'Arabar. Nous avons passé quelques jours ensembles et il m'a raconté l'amitié qui l'a uni à mon père, il y a bien longtemps, ainsi que de nombreux contes et légendes des Terres du Milieu. Des choses à propos d'Iluvatar et d'Ulmo, celui qui créa tout en jouant de la musique et celui qui commanda aux mers. C'est en fait à lui que nous aurons affaire lors de notre traversée de la Mer Immense et il se peut qu'il ne nous laisse pas passer car nous ne sommes pas tous des Eldar ni des porteurs de l'anneau.
            - Comment le saurons-nous ? demanda Merry.
            - Ulmo saura nous faire voir sa position à propos du voyage. Si les vents sont défavorables, les mers agitées et le ciel orageux, alors la traversée sera difficile ou même impossible. Alors nous saurons qu'il ne nous reste qu'à faire demi-tour, dit Legolas. »
            Les Hobbits restèrent intrigués par ces histoires mais Legolas les tenait de Tom Bombadil et le petit bonhomme qu'ils avaient rencontré longtemps auparavant, même s'il était prompt aux plaisanteries, ne mentirait pas sur de tels sujets.
            « Mais la Dame de Lorien nous a appelés, on ne doit pas nous refuser l'accès aux Terres Immortelles, s'exclama Pippin.
            - Bien vu, Peregrïn, dit Legolas, car c'est justement ce sur quoi je fais reposer tout notre périple. Sans cet appel, jamais je n'aurais tenter une aventure si imprévisible et au dénouement si incertain car rien ne nous permet de profiter d'un sort différent de tous les marins qui ont entrepris ce voyage et qui se sont perdus. Du temps où Valinor, le pays immortel des Valar, était encore de ce monde, tous les Eldar étaient libres de traverser les mers vers l'Ouest, mais aujourd'hui, seuls ceux qui sont dans les desseins de Manwë peuvent accomplir un tel exploit.
            - Puissions-nous être dans son cour, dit Gimli, car les navires et les Nains ne font pas bon ménage. »
            Le repas s'acheva très tard le soir et tous les convives se saluèrent avant d'aller se coucher. Gimli préféra rentrer dans sa demeure pour profiter d'un sommeil réparateur efficace et les Hobbits reçurent une chambre spacieuse dans le palais de Legolas. Ils remercièrent leur hôte qui les laissa seuls.
            « Ceci, mon cher Merry, est une chambre de Hobbit, ou je ne m'y connais pas, dit Pippin.
            - Comme si Legolas avait su qu'un jour nous nous reverrions et que nous devrions passer du temps ici. C'est touchant.
            - Oui, et je compte bien profiter de tout ce confort mis à nos disposition. Bonne nuit ! dit Pippin en plongeant sous les couvertures. Merry était bien plus soigneux et il mit quelques minutes à arranger la couche selon ses goûts. Quand il rendit son bonsoir à Pippin, celui-ci ne l'entendit même pas car il ronflait déjà comme tout bon Hobbit.


LE DÉPART
- CHAPITRE TROIS -

            La nuit fut douce et calme et une bruine matinale lança son air froid à travers la fenêtre ouverte de la chambre et les Hobbits se réveillèrent doucement. Merry se pencha par la fenêtre, encore en tenue de nuit, et sentit la pluie sur son visage. Il huma l'air et se sentit jeune et frais, prêt à affronter mille dangers. Il faillit cependant défaillir quand Pippin lança dans son dos un « Bonjour » tonitruant. Merry sursauta et manqua de peu de passer par la fenêtre tellement son bond fut prodigieux.
            « Comment vas-tu, cher cousin ? demanda Pippin, souriant.
            - Outre le fait que j'ai failli vivre mes dernières secondes et que le temps n'a pas l'air encore très favorable aujourd'hui, je vais bien. Et toi, tu risques bien de te retrouver au sol si tu recommences. » Et Merry, tel un enfant, se jeta sur Pippin pour l'étrangler. Ils roulèrent au sol avec grand fracas et renversèrent les chaises dans leur affrontement. De ses doigts agiles de sculpteur, Pippin lançait des attaques fulgurantes en direction des côtes de Merry qui était très chatouilleux et à chaque fois, il sursautait comme piqué par un fer rouge. Il riait tellement qu'il était tout rouge et commençait à étouffer de rire. C'est alors qu'une silhouette imposante fit irruption dans la pièce et les Hobbits s'arrêtèrent en une seconde. En contre-jour, l'homme paraissait ténébreux et Merry, toujours à la merci de Pippin, le regardait avec inquiétude car cet étrange personnage n'avait rien à faire ici. Puis Gimli parla :
            « Ceci est touchant de vous voir, à votre âge, aussi prompt au rire et aux folies comme des Hobbits de vingt ans. Si je n'avais été aussi endurci par mes combats et ma lignée, vous m'arracheriez une larme.
            - Je veux qu'on sache que c'est Pippin qui a commencé et que c'est toujours ainsi, dit Merry.
            - Je veux bien vous croire, Merry, car j'ai connu Pippin pendant quelques temps et je crois que cela me fut suffisant pour savoir son caractère. Déjà au temps du trouble, il aimait à jouer sans arrêt. »
            Les Hobbits se relevèrent et passèrent un coup sur leur vêtement de nuit. Ils se regardèrent et sourirent, sachant que la bataille interrompue par Gimli ne serait que repoussée et jamais oubliée.
            « Vous m'avez sauvé, Gimli, dit Merry, et je vous en suis reconnaissant. Maintenant, si vous voulez bien nous laisser, je vais occire notre ami. »
            Gimli se retira pour laisser les Hobbits s'entretuer. Mais ceux-ci n'en firent rien et s'habillèrent tranquillement. Leur folie avait passé et aucun des deux ne pouvait savoir quand elle reviendrait. Merry était certain cependant que ce serait chez Pippin qu'elle ressurgirait, comme c'était toujours le cas. Ils sortirent ensuite et trouvèrent Gimli qui arpentait les couloirs en flânant. Il était vêtu d'une longue robe de Nain avec une fine corde à la taille et Pippin en fut encore étonné, bien qu'il l'eût déjà vu la veille et les jours d'avant aussi, mais il ne l'avait connu qu'en armure et en casque et le contraste était fort. Gimli les salua et leur demanda s'ils avaient pu trouver un terrain d'entente. Pippin répondit qu'il avait accordé une trêve à son petit adversaire. Ils montèrent deux paires de marche pour entrer dans le grand hall car leur chambre de Hobbit était légèrement en dessous du niveau du sol, tout comme la demeure de Gimli en ville. Ils trouvèrent Legolas juste devant le palais, dans la grande cour pavée, et lui demandèrent qu'elles étaient les nouvelles pour la journée qui s'annonçait.
            « Le ciel est gris, comme vous pouvez le constater, mais les gens des Ports ont envoyé un messager jusqu'ici et disent que la Mer, loin de nous à l'ouest, est calme et que le ciel est dégagé jusqu'aux limites du regard. Je pense que nous partirons aujourd'hui, et dans une heure au plus tard si vous êtes prêts.
            - Mon ami Legolas, jamais vous ne pûtes faire tant plaisir à un Hobbit qu'en disant ces mots. Pippin et moi allons de suite chercher nos bagages dans votre palais et nous serons prêts dans bien moins d'une heure, croyez-moi. » Mais avant même que Legolas ait pu leur dire un mot, ils couraient déjà tous les deux en direction des grandes portes décorées du palais. Legolas jeta un coup d'oil à Gimli, à ses côtés.
            « Regardez-les gambader comme des enfants, dit Legolas. Qui pourrait croire qu'ils ont cent ans ?
            - Je ne sais s'il s'agit de la nourriture de ce vieil Ent ou si c'est la joie de revoir leurs amis, mais ils ont retrouvé une vitalité dont même moi, tout Nain que je suis, je ne pourrai jamais profiter.
            - Je n'ose pas imaginer quelle pourrait être leur déconfiture si nous ne pouvons pas naviguer sur la Voie Droite, le chemin secret des Terres Immortelles. Puissent les puissants de l'Ouest nous accorder cette faveur. » Les deux Hobbits revinrent bien plus tôt qu'ils ne l'avaient dit avec de nombreux paquets sous le bras. Pippin avait une grosse malle, un cadeau pour Frodon qu'il avait sculpté de ses mains et Merry avait tout son matériel pour tracer des cartes à partir des nouvelles terres qu'ils découvriraient au cours du voyage et au pays immortel lui-même. Déjà, la rumeur du départ des deux fondateurs de la ville, Legolas et Gimli Ami-des-Elfes, s'était répandue et de nombreux Elfes arrivaient pour assister au départ. Legolas chargea un grand cheval blanc des dernières affaires qu'il n'avait pas encore mises dans le navire et ferma les portes du palais. Les clés de la ville furent remises à Relamon, un Elfe de confiance, ami de Legolas qui avait conçu le palais d'Arabar. Il devrait diriger la cité en l'absence de son fondateur et ce jusqu'à son retour. C'était une lourde responsabilité car Arabar était une ville importante en Gondor et la seule digne de ce nom dans les deux Ithiliens. Dans tout le reste du territoire entre le Gondor et le Mordor, on ne trouvait que de petits villages tout à fait confortables et à la population chaleureuse mais ce n'étaient pas des villes à proprement parler. Les quatre compagnons se mirent en marche, avançant à pied à côté du cheval blanc. Tout le long du chemin, on les observa, à la fois attristé et excité à l'idée d'une telle entreprise. Certains cours étaient pourtant assombris car les rumeurs à propos de la Dame de Lorien en détresse enflaient à travers Arabar toute entière et prenaient des proportions inconsidérées.
            Le cour des Hobbits s'emballa quand les grands mâts du navire elfique apparurent au-dessus des toits des maisons, majestueux et resplendissants comme la grande tour d'Echtelion. Les quais étaient remplis de monde venu assister au grand départ de personnages si importants. Il y avait Legolas, Seigneur d'Arabar, fils du roi Thranduir de la Forêt des Feuilles Vertes, Peregrïn Touque le Thain et Merriadoc Maître Grand Echanson, ainsi que Gimli Ami-des-Elfes, descendant de Durin Trompe-la-Mort, source de la réconciliation définitive entre les peuples des Nains et des Elfes. Tous les quatre avaient été compagnons de Frodon aux Neuf Doigts et membres de la Communauté de l'Anneau. Ils s'en allaient tous là où rares furent ceux qui réussirent, vers le pays immortel au delà de la Mer Immense. L'événement serait encore relaté par ceux qui y assistèrent longtemps après qu'il eût été oublié de la mémoire du monde. Legolas, fier et droit, monta la passerelle menant au navire en premier, suivi de Gimli, puis de Merry et Pippin, heureux, enfin, d'entreprendre ce voyage. L'équipage était assez restreint. On trouvait Gwelor, le capitaine, Ofland, son second, et quelques marins, pas plus d'une quinzaine en tout car les navires de construction elfique sont dociles et d'un maniement facile. Avant même que les amarres soient largués et tandis qu'on installait les dernières affaires dans les chambres, Merry se lia d'amitié avec un matelot nommé Radian qui avait autrefois servi Cirdan aux Havres Gris et il était un de ses proches descendants Eldar. Il avait fait de nombreux voyages et connaissait certaines îles du large des Terres du Milieu. C'est pourquoi durant le voyage, Merry resta de longues heures à écouter les récits et les descriptions de Radian pour tout mettre par écrit, du plus vite qu'il put, et pour ébaucher quelques cartes.
            Gimli se sentit déjà faiblir quand il monta sur le pont supérieur du navire, là où Gwelor tenait la barre. Legolas n'avait pas dit vrai quand il affirmait que son bateau était stable. Au calme plat, Gimli sentait son cour balancer de droite et de gauche, ce qui ne lui fit prédire rien de bon pour les prochains jours, voire les prochaines semaines. Legolas le rejoignit après que tout fût embarqué et tenta de le rassurer. Il avait avec lui de la nourriture elfique et des lembas qui pourraient faire passer le désagrément de la mer. Il avança jusqu'au bord du pont et regarda les vagues se briser sur la coque. Le navire semblait fort et solide, prêt à braver les vents de Manwë et les colères d'Ulmo. Il leva la main en direction des quais et fit un signe d'au revoir à la foule amassée au bord de l'Anduin. Elle lui rendit son geste avec une harmonie presque parfaite et on entendit les cris fuser de toute part. Parmi ces cris, il y eut aussi des « Larguez les amarres » et les cordes épaisses qui retenaient le navire blanc au quai furent détachées et tirées sur le pont principal. On défit les voiles et on les tendit le long des mâts puis elles se gonflèrent comme d'orgueil et le navire s'éloigna du bord avec une vitesse et une puissance qui impressionna tout le monde et Gimli lui-même vacilla sous l'accélération. On manouvra rapidement pour rester au milieu du Grand Fleuve et éviter des risques inutiles. Le grand navire blanc de Legolas descendit le long de l'Anduin à grande vitesse et fut dès la fin d'après-midi au niveau du Cair Andros, grand lieu de bataille contre Sauron. Le capitaine fit passer son bateau par le bras ouest car c'était le chemin le plus court et fit stopper le navire quand les deux bras de l'Anduin se furent rejoints. Aucun port ni aucun quai à l'horizon mais le bateau que le capitaine avait nommé Alquaglar (ce qui signifiait le Cygne Éclatant car sa blancheur illuminait les paysages quand le soleil perdait de son éclat à l'ouest) avait une ancre lourde qui accrochait les fonds avec force et empêchait le navire de dériver. Alors les compagnons se couchèrent chacun dans leur chambre après avoir soupé ensemble et observé l'éclat d'Alquaglar sur les vertes prairies au-delà de l'Anduin. Legolas, bercé par les remouds du fleuve, partit dans le sommeil profond et n'en ressortit que le lendemain matin aux cris et aux bruits, signe que l'activité reprenait déjà. Les quatre compagnons se retrouvèrent sur le pont principal et se souhaitèrent le bonjour.
            « Ce lit n'arrêtait pas de bouger, comme s'il allait se renverser. Une tempête a dû remonter depuis la Baie de Belfalas et agiter le navire, s'exclama Gimli.
            - Vous voilà tout à coup bien sensible, maître Nain, dit Legolas. La nuit fut calme et nul tempête dans les environs car je l'aurais senti si tel avait été le cas. Et qu'en est-il de vous, chers Hobbits ?
            - Eh bien, j'ai dormi bien mieux que je ne l'espérais, en fait. Les vagues m'ont bercé toute la nuit mais j'ai tout de même un détail à changer, dit Pippin.
            - Et je crois que j'ai le même, dit Merry. Je souhaiterais pour la suite occuper la même chambre que mon cousin et ami de toujours car nous n'avons guère l'habitude de nous retrouver éloignés depuis la fin du Troisième Âge.
            - Agissez comme bon vous semble car vous êtes ici chez vous, dit Legolas. » Aussitôt, ils allèrent déplacer les meubles et les affaires de Merry jusqu'à la chambre voisine de Pippin. Pendant le déménagement, Alquaglar repartit et le capitaine annonça qu'ils feraient escales au port de Minas Anor mais qu'ils n'auraient pas vraiment le temps de s'attarder en ville. Legolas espéra qu'Aragorn serait mis au courant le soir et assisterait au départ du matin. Les deux seigneurs étaient très occupées par leurs nouvelles fonctions et ne se voyaient que rarement. Pourtant les aventures dans la Communauté avaient fait d'eux des amis proches dans le malheur. Aujourd'hui que la paix était revenue en Terres du Milieu, ils pourraient en profiter pour se remémorer le passé autour d'un bon repas.
            Et avant le soir, Ofland entra dans la chambre de Legolas avec une colombe à la main. Legolas fut étonné de voir un oiseaux si peu farouche et docile.
            « Voici un oiseau, messager au service du roi Elessar. Il tenait un message autour de ses pattes et s'est posé sur mon épaule tandis que je revoyais mes cartes sur le pont principal. Le rouleau est cacheté et je le remets dans vos mains car ce sont les ordres du capitaine. » Legolas le remercia et décacheta le rouleau. Il lut :
Mes espions ne vous laissent jamais tranquille, direz-vous, mais ils me permirent ici de savoir votre venue proche. Une grande fête sera organisée ce soir, dès votre arrivée. La table sera mise sur les quais pavés et le peuple de Minas Anor festoiera sous la lumière de l'Arbre Blanc. Vous repartirez dès le lendemain matin et j'espère vous revoir dès vos aventures terminées. Puissent le ciel et la mer être avec vous lors de votre périple et qu'Eärendil vous guide.
            Ainsi se terminait le message venant d'Aragorn lui-même. Legolas fut réjoui à l'idée de revoir son ancien compagnon de guerre et voisin de royaume. Il alla annoncer la nouvelle à ses amis sur le navire et informa également le capitaine. L'itinéraire ne serait pas changé, le déroulement du voyage ne serait pas perturbé, seulement le départ du lendemain serait sans doute plus dur en raison de la fête et des abus qu'elle ne manquerait pas d'engendrer « notamment chez nos amis Hobbits », murmura Legolas à l'oreille de Gwelor. Et ce dernier ajouta que Gimli aussi ferait honneur au repas. Puis il descendit demander des nouvelles de Gimli le Nain qui humait la brise marine par-dessus la rambarde.
            « Le voyage ne vous éprouve pas trop ? demanda Legolas.
            - Je commence à m'y faire mais je dois avouer que vous venez de trouver le moyen d'éradiquer les Nains à jamais. Si des troubles surviennent à nouveau entre nos deux races, il vous suffira de rejoindre les mers et nous serons vaincus.
            - Voilà une tactique que j'espère ne jamais avoir à utiliser, dit Legolas.
            - Nul grief ne séparera nos deux races, à présent. Nous voilà frères ! s'écria-t-il. » A la mi-journée, les vents se calmèrent et l'Alquaglar ralentit sa folle course sur l'Anduin. Les marins manouvrèrent les voiles pour profiter au maximum des courants d'air. Gimli sentit de nouveau la tête lui tourner à cause des accélérations et des ralentissements successifs. L'Alquaglar était vraiment un navire vif, presque fougueux, et il lui revint à la mémoire sa chevauchée avec Legolas à travers les champs de Gondor. Ce fut sans doute pour lui l'épisode de sa vie le moins agréable.
            Les deux Hobbits avaient appris à s'assagirent au cours de leurs nombreux séjours au pays des hommes et ils prenaient leur repas en même temps qu'eux. Mais aujourd'hui, il était hors de question de suivre Legolas et le reste de l'équipage qui croyaient bon de ne pas déjeuner en prévision du festin du soir. Merry et Pippin furent donc les seuls à prendre le repas de la mi-journée, autour d'une petite table installée sur le pont principal. Les Hobbits riaient en rattrapant leurs assiettes qui glissaient sur la table à cause du mouvement du bateau. Un verre finit par se déplacer jusqu'au delà de la table et roula au sol. Il ne se brisa pas mais tout le vin fut répandu au sol. Gimli les regardait de loin, depuis la proue du navire et ne résista pas longtemps à la vue des mets sur la table. Il prit une chaise dans sa chambre et la plaça juste à côté de celle de Pippin.
            « Je suis décidément faible de volonté car je ne sais résister à l'appât de la nourriture, dit Gimli.
            - Nous espérions vous faire succomber, dit Pippin, et je vois que ça marche.
            - Voilà encore une faiblesse qui pourrait coûter cher. Je parlais tout à l'heure avec Legolas de la faiblesse des Nains au sujet de la mer, et voici que je succombe cette fois à la nourriture.
            - Ne craignez rien, maître Nain, car j'ai longuement étudié les récits des peuples à Minas Anor, dit Merry, et les Nains savent oublier tout le confort et les plaisirs quand il s'agit de se défendre contre le Mal. Ne soyez pas inquiet à ce sujet car je suis certain qu'aujourd'hui encore vous pourriez occire quelques régiments d'Orques si cela s'avérait nécessaire.
            - Puissiez-vous avoir raison ! fit Gimli. En tout cas, l'heure n'est pas à la bataille et profitons de cette tranquillité. »
            Le Nain avait bien parlé et les Hobbits l'écoutèrent donc, replongeant de plus belle dans leur assiette bien garnie. Il y avait de la viande froide et du pain, accompagnée d'une sauce préparée par Ofland. C'était une recette qu'il tirait de ses ancêtres et cette sauce était vraiment délicieuse. Il y avait aussi du fromage et du lait. Les Hobbits avaient refusé de manger du poisson, comme il eût été le cas à bord d'un navire, car Frodon, qui avait pris la suite du livre de Bilbon, lisait tout haut ce qu'il écrivait et à de nombreuses reprises, Merry, Pippin et Sam avaient assisté à ces séances tardives. L'épisode de Gollum les avait particulièrement écouré de cet être informe et sans cour, d'autant plus qu'il avait osé arraché un doigt à Frodon. S'il n'était déjà mort dans les flammes avec son trésor, Merry l'aurait volontiers étranglé de ses propres mains. Sachant de plus qu'il fut un temps où Gollum était un Hobbit comme Merry et Pippin, ils n'en étaient que plus dégoûté encore et refusaient de manger du poisson, dussent-ils mourir de faim dans un gouffre sombre, car ils craignaient de subir d'étranges transformations de leur corps.
            Ils achevèrent leur repas dans la bonne humeur, à peu près comme tous les repas qu'ils avaient pris dans leur vie. Radian, l'ami de Merry, vint les rejoindre à leur table après la fin du repas. Il apportait avec lui une petite fiole d'une liqueur qu'il tenait de Cirdan le charpentier. Il en versa quelques gouttes à chacun et ils dégustèrent lentement tout en bavardant de la vie aux Havres Gris. Radian leur raconta l'arrivée de Gandalf, Frodon et Bilbon, ainsi que de Galadriel, Celeborn et Elrond, tous porteurs des anneaux des Elfes. Mais voyant que cela attristait les Hobbits, il trouva vite un prétexte pour arrêter son récit. Il quitta la table et revint plus tard avec une petite malle en bois bellement sculptée. Il l'ouvrit et dit qu'il s'agissait d'un jeu très ancien qui consistait à avancer des bâtons sur des cases de manière à piéger son adversaire. Le jeu ne plut pas tellement aux Hobbits qui ne virent en lui qu'un autre moyen de mener une guerre. En revanche, Gimli joua avec Radian jusqu'à la fin de l'après-midi. Les Hobbits restèrent à l'écart un moment puis finirent pas rentrer dans leur chambre car le vent se levait de nouveau et que le soleil venait de passer derrière les Montagnes Blanches, à l'ouest. Le navire se retrouva dans l'ombre et la fraîcheur très rapidement. Pippin se mit à travailler sa sculpture pour Frodon et Merry l'observa longtemps manier le ciseau avec une rapidité et une précision qui lui rappela le travail des Elfes.
            Quand la nuit commença à se faire plus profonde, Pippin dut allumer une chandelle pour continuer à travailler sur le bois. Merry avait commencé la lecture d'un livre qui parlait des gens de Durin et de la construction ancestrale de la Moria que l'on appelait avant Hadhodrond ou Khâzad-dûm en langage des Nains. Gimli lui avait dit qu'un jour prochain, il déciderait de redonner à la Moria sa splendeur d'antan car la dernière fois qu'il la vit, envahie d'Orques et de mort, il avait été submergé par un océan de tristesse, sans compter que la Communauté y avait perdu son principal guide, Gandalf le Gris. Merry se dit qu'il aimerait bien voir la Moria restauré comme les gens de Durin l'avait connue car il avait senti sa grandeur alors même qu'elle était dévastée et à demi effondrée. Soudain, une grande lumière d'une blancheur inhabituelle embrasa la chambre de Merry et Pippin. Les Hobbits sortirent sur le pont où déjà, tout l'équipage observait l'ouest. En se penchant par dessus bord, Pippin vit la coque de l'Alquaglar étinceler de mille feux et il fut frappé de stupeur par la beauté des paysages. Il n'avait jamais vu la grande tour d'Echtelion de loin. Lors de son séjour à Minas Anor avec Merry, il ne voyait que sa lumière réfléchie sur les paysages alentours, mais vue depuis l'Anduin, elle prenait une toute autre dimension. Les eaux du Grand Fleuve s'enflammaient et la tour chassait les ombres jusqu'à des milles à la ronde. Alquaglar avança jusqu'aux grands quais et y accosta. Les gens de Minas Anor attrapèrent les cordages et les nouèrent solidement aux quais. On lança une passerelle et l'équipage descendit. On leur fit bon accueil et les quais étaient illuminés de toutes les couleurs par des lampions. On avait installé de longues tables avec des chaises où les convives prendraient place. D'autres tables étaient couvertes de nourriture. Il y avait de quoi tenir un siège et les Hobbits en furent réjouis. Un grand tapis de velours épais rouge avait été déroulé des quais jusqu'aux grands sièges du roi et de la reine de Minas Anor. Ils se levèrent pour accueillir leurs invités. Legolas descendit le premier de l'Alquaglar et alla saluer Aragorn et Arwen, la reine de la race des Elfes depuis que la Dame de Lorien avait quitté les Terres du Milieu au début du Troisième Âge.
            « Cher Legolas, s'écria Aragorn à la vue de son vieil ami, enfin vous revoilà chez nous.
            - Diriger une ville est une chose à laquelle je n'étais pas habitué malgré la position de mon père. Mais aujourd'hui nous nous rencontrons et passerons une agréable soirée.
            - Malheureusement, il vous faut repartir dès demain car vous semblez pressé par le temps.
            - Oui, en effet, dit Legolas. Nous pensons qu'on nous demande sur les Terres Immortelles mais nous n'en sommes pas encore certains. Nous verrons en temps voulu ce qu'en pense le maître des vents. »
            Aragorn salua les Hobbits qu'il avait déjà vus lors de leur dernier passage à Minas Anor, puis Gimli fit la révérence devant la Dame.
            « Relevez-vous donc, Maître Nain, car vous n'avez plus à prouver votre respect envers les Elfes. Je suis heureuse de revoir celui par qui nos deux races se sont réconciliées en dépit du danger et de la menace constante du Mordor. Soyez le bienvenu dans la Grande Cité Blanche et je vous souhaite de passer la plus fabuleuse soirée.
            - Grand merci, ma Dame. Puissiez-vous rayonner sur les terres et réjouir les cours tristes, dit Gimli, puis, à Aragorn : bonjour, Roi des Hommes.
            - Bonjour à vous, Gimli. » dit Aragorn. Puis ils allèrent prendre place autour de la grande table et le repas fut rapidement servi. Des ménestrels jouaient de leurs instruments mais les éclats de voix des convives suffisaient à créer une ambiance. Il y avait là le roi et la reine, l'équipage et les passagers de l'Alquaglar, les proches du couple royale et plusieurs hautes personnalités de la ville. On demanda aux cinq anciens membres de la Communauté de l'Anneau de raconter tous leurs périples à travers la terre du milieu. Nombreux étaient ceux qui, parmi les convives, avaient lu l'ouvrage de Gimli dont plusieurs exemplaires avaient été recopiés et circulaient librement dans tout le pays. Mais cela ne leur suffisait pas puisqu'ils avaient avec eux l'auteur de cette épopée historique qui racontait la guerre de l'Anneau de l'intérieur. Gimli succomba donc aux demandes et se mit d'abord à décrire la tension qui régnait au gouffre de Helm avant l'attaque des Orques. Mais le but de son récit n'était pas tant de relater la bataille mais plutôt d'écrier son admiration pour les Grottes Étincelantes qui plongeaient dans les montagnes derrière Cor-le-Fort. Toute l'assemblée resta en admiration devant Gimli. Celui-ci s'était laissé lui-même emporté par l'énergie de son discours et il était monté sur la table, renversant les verres et les plats sous les acclamations de la foule. Aragorn souriait car lui aussi se sentait réjoui de voir Gimli si vigoureux. Il criait presque en terminant le récit des combats qu'il avait menés contre les Orques, il agitait ses bras en de grands mouvements de moulinet et sautillait sur la table branlante qui manquait de s'effondrer à chaque saut. L'auditoire restait ébahi car le Nain donnait une force vitale à cet affrontement terrible où le Rohan avait failli être vaincu par les bandes désordonnées des Orques. Seule l'arrivée des Ents avait pu renverser le sort de la bataille. Une ombre mystérieuse plana au-dessus de la table quand Gimli évoqua ces étranges êtres que nul n'avait vu en action. Tout le monde restait muet. Sans aucun doute, ils accordaient crédit à leur conteur mais ils se montraient perplexes à l'évocation de si anciennes formes de vie.
            Depuis quelques minutes, Aragorn regardait d'un oil l'assiette de Gimli encore pleine et fumante. Les invités mangeaient lentement tout en écoutant Gimli mais celui-ci se fatiguait à reproduire le moindre de ses gestes comme s'ils avaient été gravés à jamais dans sa mémoire. Aragorn se pencha vers Arwen et lui murmura quelques mots à l'oreille qu'elle fut seule à entendre. Puis Gimli arriva à la fin de son histoire, regarda l'assemblée émerveillée et se passa un mouchoir sur le front. Il se sentait épuisé comme s'il avait refait le combat de Helm. Mais en quelques sortes, c'est ce qu'il venait de faire. Il se retourna et vit son assiette pleine.
            « Maintenant, comme tout bon soldat, je vais prendre ma ration bien méritée. » Et il se rassit à sa place, plongeant sa cuillère en bois dans le ragoût fumant. Arwen regarda alors à son tour Aragorn et sourit en acquiesçant. Effectivement, comme il l'avait dit à son épouse, il paraissait étrange que Gimli se détache aussi longtemps de son assiette. Merry et Pippin, eux, avaient déjà terminé leur assiette. Ils s'étaient dit d'attendre que Gimli commence son repas avant d'entamer le leur mais l'odeur avait fait vaciller leur détermination. Ils étaient cependant certains que Gimli comprendrait parfaitement.
            La soirée fut réussie selon Legolas et Gimli, mais les Hobbits regrettaient les fusées de Gandalf. En Terres du milieu, c'est ce qui manquait le plus. Chaque grande fête comptait Gandalf parmi ses invités et il s'amusait comme un jeune Hobbit à envoyer sa magie dans les hauteurs du ciel, pour le plus grand bonheur de tous. Depuis qu'il avait disparu du pays, plus aucune fête ne profitait de sa connaissance du feu. Selon les archives, il devait rester encore quelques Istari dans les Terres du Milieu mais, s'ils existaient vraiment, ils devaient rester cachés quelque part à l'Est. Quant à Radagast, le seul qui était connu des foules, il avait disparu et c'était Gandalf qui l'avait vu pour la dernière fois, juste après lui avoir appris que Saroumane lui offrirait aide et conseil dans la lutte contre le Mordor, et le trahissant par là-même.
            La fête prit fin très tard finalement, et Legolas ne pouvait se résigner à rejoindre sa couche même si le départ le lendemain n'en serait que plus difficile. Il fêta avec ses amis de voyage jusqu'à ce que la place se vide et que le brouhaha diminue. Aragorn invita ses invités dans la tour d'Echtelion, dans une petite pièce au décor agréable. Aragorn, Arwen, Merry, Pippin, Gimli et Legolas prirent place autour de la table.
            « Vous projetez réellement de rejoindre Valinor ? demanda Aragorn.
            - Eh bien nous allons en effet tenter une traversée de la Mer Immense, dit Legolas.
            - Oui, même si ce ne fut jamais fait par d'autres que des Elfes ou des porteurs de l'Unique, nous croyons pouvoir y arriver car Galadriel nous a appelés dans notre sommeil, dit Pippin, et Merry souhaite ardemment revoir ses anciens camarades de la Communauté de l'Anneau, et moi aussi.
            - La Dame a besoin de nous voir, c'est chose certaine, fit Gimli. » Aragorn les regarda chacun leur tour, scrutant au plus profond de leur âme.
            « Vous savez à quel point Valinor reste inaccessible à des êtres tels que vous, dit Arwen. Le voyage peut être dangereux.
            - Mes amis semblent très décidés, Aragorn, et nous pensons que cela pourrait suffire à convaincre les Valar, dit Legolas.
            - Et vous, le croyez-vous, Legolas ? demanda le roi. Pensez-vous que la détermination d'un être suffit à faire pencher la décision des Valar d'un côté ou d'un autre ?
            - Je n'aime pas penser le contraire, mon ami. Mais j'ai moi aussi ressenti l'appel de la Dame.
            - Vous perdez de votre sagacité et de votre perspicacité, mon ami Elfe, fit Arwen. Cela m'étonne de vous, enfant d'une grande lignée. » Legolas se sentit inquiété par les paroles d'Arwen. En effet, il se sentait plutôt faible de volonté. Ce n'était pas normal, surtout pour un Elfe. Pour le reste de la soirée, Legolas ne se sentit pas bien. Arwen l'avait blessé, non pas dans une intention mauvaise, mais en lui ouvrant les yeux sur un terrible changement qu'il ne pouvait s'expliquer. Peut-être avait-il souffert d'orgueil en dirigeant l'Ithilien. Faramir était prince de l'Ithilien depuis la chute de Sauron et Legolas avait pris sa place quelques années après. C'est Aragorn qui l'avait décidé car selon lui, Faramir était imprévisible. Son père, corrompu par le palantir, son frère, Boromir, tenté de dérober l'anneau à Frodon, étaient autant d'indices qui faisaient douter le roi du Gondor de la place de Faramir à la tête de l'Ithilien. Legolas s'était senti gêné d'occuper un tel poste, et Aragorn aussi d'avoir à expliquer sa décision à son peuple. Pourtant, cela avait été tel et ne pouvait être changé.
            « Je vous souhaite beaucoup de courage pour cette traversée, dit Aragorn.
            - Puisse la lumière d'Elendil guider votre route vers l'Ouest. » fit Arwen. Ils se levèrent et allèrent se coucher. Il leur faudrait à tous une bonne nuit de sommeil avant de reprendre le voyage le lendemain matin.


UN ÉVÉNEMENT INATTENDU
- CHAPITRE QUATRE -

            Tout le monde s'endormit rapidement, le ventre plein et le cour joyeux. Seul Legolas resta allongé dans sa couche, ressassant sans cesse les paroles d'Arwen. En tant qu'Elfe de haute lignée, fils du roi de la Forêt Noire, il se devait d'approcher la perfection échue à sa race, ou du moins de s'y essayer. Il voulait changer, il voulait à nouveau avoir une bonne image auprès d'Arwen car il semblait l'avoir perdue. Il se sentait troublé et cela l'empêchait de trouver le sommeil. De leur côté, les Hobbits y plongèrent plus vite que jamais. Le repas avait été copieux, celui du midi aussi et le vin avait coulé à flot. Si l'eau de Sylvebarbe n'avait coulé dans leur gorge, ils auraient presque été fatigués. Quant à Gimli, il rêva longuement de la bataille dont il venait de faire le récit à tous les convives. Il l'avait presque oublié au fil des années mais l'atmosphère de la soirée lui avait petit à petit remis en mémoire les événements aux frontières du Mordor.
            C'est Aragorn qui resta à veiller le plus tard aux côtés d'Arwen. Il pensait au projet ambitieux de Legolas. Lui, un Elfe, aurait pu aisément rejoindre Valinor. Mais c'était folie que de vouloir emmener avec lui des Hobbits et un Nain, tout cela uniquement parce qu'ils avaient tous fait un rêve. Il était certes étrange de partager le même rêve mais de telles coïncidences ne devaient pas être prises au sérieux tel qu'ils le faisaient.
            « C'est étrange que Legolas ait de tels desseins, dit Arwen.
            - En effet, cela m'intrigue. Mais il semble impossible de les détourner de leur projet. Les Hobbits souffrent de l'absence de leurs amis. Ils vécurent des aventures avec Frodon et Sam qui les lièrent les uns aux autres comme rien d'autre ne saurait le faire.
            - L'amitié est quelque chose de prodigieux mais la rupture est déchirante. Les Hobbits sont résistants de corps et d'esprit, mais ils ont le cour sensible aux aléas de la vie, dit Arwen.
            - C'est Legolas qui m'inquiète. Les Elfes passent pour être de la race la plus endurante à tous les maux de la Terre du Milieu. Ils peuvent courir pendant des jours, veiller toute la nuit, subir maints désillusions et maints chagrins et leur volonté est réputée inflexible. Je me demande ce qui le pousse à céder de la sorte à une émotion passagère, dit Aragorn.
            - Mais laissons-le agir comme il le souhaite. Nous verrons de quelle sorte agiront les Valar. » Puis ils s'endormirent côte à côte, bercé par le bruit du vent dans les sculptures du sommet de la tour d'Echtelion.
            Le Gondor tout entier dormait d'un sommeil tranquille. Nulle menace, nul danger ne mettait en péril la paix nouvelle que connaissaient les habitants du territoire. Le ciel était encore découvert et ponctué de milliers de pointes brillantes. A l'ouest, une brillait plus que les autres. Selon les légendes de la Terre du Milieu, il s'agissait d'un Silmaril, porté au front de Feanor sur son navire le Vingilot. Il guidait les voyageurs vers les Terres Immortelles, du moins ceux qui en étaient dignes. Loin à l'Est, au-delà de la chaîne de l'Ephel Duath, le Mordor était encore synonyme de crainte et de peur. Pourtant, disait-on, l'herbe verte recommençait d'y pousser, les arbres à nouveau se couvraient de feuilles, les animaux sauvages repeuplaient les plaines dévastées. Oradruin, la Crevasse du Destin, avait peu à peu cessé son activité et le grondement sinistre qui s'élevait chaque journée jadis s'estompait au fil des saisons. Tout cela était signe du retour des jours heureux en Terre du Milieu. Ce qui n'avait pas changé depuis la chute de Sauron était la grande tour d'Orthanc. Elle s'élevait toujours, dans la vallée de l'Isengard, jusqu'à des hauteurs vertigineuses. Ses pointes noires acérées agressaient le ciel clair. Le mal qui avait résidé dans ses murs était par certains côtés bien pire que celui qui occupait les terres du Mordor. Sauron était mauvais dès les premiers jours du monde, mais Saroumane avait été un grand sage dans la jeunesse de la Terre du Milieu et sa trahison avait été bien plus grave que les agissements de Sauron. Depuis lors, Orthanc et ses murs noirs indestructibles gâchaient le paysage de la vallée de l'Isen.
            A l'approche du petit matin, un grondement sourd agita les herbes qui poussaient tant bien que mal dans les vallées du Mordor. Le sol fut agité comme une mer sous les assauts du vent. Tel une vague, une secousse terrible ébranla les forêts jusqu'aux territoires du Gondor et de l'Ithilien et jusqu'aux frontières australes de la Forêt Noire. Bien que d'une rare violence, ce tremblement de terre ne fut plus qu'un faible grondement quand il atteignit les constructions. Celles-ci, de construction elfique, résistèrent aux mouvances du sol. Dans toute la zone touchée, on se réveilla en sursaut et prêt à prendre les armes au premier appel. Mais il n'y avait cette fois-ci aucun ennemi. La nature s'ébrouait de temps en temps comme un vieillard endormi sur sa chaise au coin du feu.
            Gimli sauta en bas de son lit, jambes écartées, sa main cherchant avidement la hache qu'il n'avait plus tellement l'habitude de tenir. Il ne l'avait pas oubliée, certes, mais elle attendait bien loin de lui, dans les cales de l'Alquaglar. Il l'avait emportée davantage pour le folklore que dans l'idée de s'en servir. La secousse avait fait trembler les meubles de sa chambre mais rien n'était cassé. Gimli était moins effrayé par le tremblement de terre que par le rêve qu'il faisait avant d'être réveillé. Il se voyait à bord de l'Alquaglar voguant sur nue mer déchaînée, agitée par des vents terribles venus de l'Ouest. Il sortit de sa chambre et croisa Merriadoc dans les couloirs de la Tour d'Echtelion.
            « Qu'était-ce ceci, Gimli ? demanda Merry.
            - Que sais-je ? Un tremblement de terre, j'imagine.
            - Je n'en ai jamais connu de toute mon existence d'aussi violents.
            - Je n'en ai connu que très peu dans ma vie, et il est vrai que celui-ci fut assez violent. » Ils croisèrent Arwen dans les étages supérieurs. Elle descendait au pied de la tour pour s'assurer que tout allait bien. Elle lança quelques paroles pour les rassurer mais ne s'arrêta pas. Les gens de Minas Anor s'agitaient dans la ville. Il n'y avait rien de grave mais quelques personnes avaient perdu l'équilibre et s'étaient blessés légèrement.



            Suite : On ne sait pas quelle est la cause séisme, mais on en vient à savoir qu'il fut plus fort près du Mordor. Les voyageurs de l'Alquaglar y voient un mauvais présage, Aragorn dépêche une patrouille en Mordor pour inspecter les lieux.