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Apparence  

 

Archives ; Contes pour l'Hiver ; par François Augureau


Chapitre 1 : Au coin du feu
Lorsque j’étais enfant, mon oncle me racontait souvent des histoires. Je tiens certaines pour authentiques et voici ce qu'il me dit un soir d’hiver devant sa cheminée :

« L’existence des Mages bleus, tu le sais, fut oubliée pendant des siècles et on ignore ce qu'est devenu Radagast. Un temps bien court diraient les elfes mais trop long pour la mémoire des hommes.

Ce n'est que longtemps, très longtemps après leur disparition, au tout début du Sixième Age seulement, qu’Alatar Pallando et Radagast revinrent d'Orient pour un court moment.

On les vit alors pour la dernière fois sur Arda juste avant qu'ils ne repartent définitivement à Valinor. Ils avaient été rappelés vers l’Ouest par l’étoile magnifique d’Eärendil qui s’était mise à briller d’une manière inhabituelle, plus claire et plus intense que jamais auparavant. Et les mages virent là le signe d’un grand événement pour les peuples d’Arda car il était dit que leur mission parmi les hommes prendrait fin avec ce signe et qu‘après leur départ, le souvenir du Grand Ordre des Valar serait perdu.

Sachant que cette heure longtemps attendue était enfin venue, Ils se mirent immédiatement en chemin et firent un long et difficile.

Depuis la fin du Troisième Age, le temps, l’érosion et le travail des hommes avaient considérablement modifié l’aspect de la Terre-du-Milieu et sa géographie n’était plus vraiment celle de l’époque des Anneaux de pouvoir. Il subsistait néanmoins des lieux sur lesquels les années n’avaient pas de prise. Certaines forêts par exemple mais pas celle de Mirkwood où Radagast aurait tant aimé retrouver son ancienne demeure.

Les trois voyageurs la traversèrent mais ils ne trouvèrent plus aucun Elfe, ni les enfants de la Maison de Béorn, et les araignées géantes qui effrayèrent tant la Compagnie des Nains et Bilbo n’avaient laissé pour descendance que des fileuses de bien petite taille.

Poursuivant leur route en direction de l’Ouest, ils arrivèrent à Rivendell, du moins à l’endroit où s’était auparavant dressée la Dernière Maison Simple, mais il n’en restait plus rien, pas même une construction et cette vision emplit le cœur de Radagast de tristesse, et celui de ces compagnons également car il leur avait souvent parlé des rires cristallins et des chants mélodieux dans la maison d’Elrond.

Ils reprirent leur route pleins de chagrin et parvinrent au bout de plusieurs jours à l’orée de la Vieille Forêt et là, la joie revint tout à coup dans leur cœur car le vieux Tom Bombadil y vivait toujours avec Baie-d’Or. Il serait difficile de dire qu’il n’avait pas changé car il était devenu assez gros mais ses yeux avaient conservé leur malice, ses joues étaient encore toutes rouges et sa barbe aussi longue qu’autrefois et bien sûr, il aimait toujours s’habiller de couleurs vives. Baie-d’Or était quant à elle aussi fraîche, rayonnante et belle qu’au premier jour de sa venue en Terre-du-Milieu.

Autour de leur maison, les derniers elfes du Nord de ces régions étaient venus s’installer. Ils n’étaient plus qu’une poignée mais formaient avec Tom une joyeuse compagnie. Leur accueil fut plus agréable encore que les Mages ne pouvaient l’espérer et ils décidèrent de prendre quelques repos chez Tom jusqu’au jour où Radagast vint s’entretenir avec lui : « j’ai fait l’autre nuit un rêve étrange, dit Radagast. Il m’est apparu que le temps n’était pas encore tout à fait venu de notre départ pour le Lointain Occident et j’ai vu dans ce songe que nous devions auparavant rechercher un enfant, et il m’a semblé que c’était un enfant des humains, de ceux qui vivent plus au Sud ».

A cet instant, mon oncle s’arrêta pour bourrer sa pipe...



Chapitre 2 : Deuxième bûche
...Il se leva, remis une bûche dans l’âtre, se rassit et reprit :

« J’ai oublié de te préciser quelque chose de très important. Des trois mages, Radagast semblait encore le plus jeune et Pallando le plus vieux avec sa longue barbe blanche. Mais ce qui va te surprendre c’est qu’ils portaient maintenant d'autres noms qui leur avaient été donnés en Orient, au milieu du Cinquième Age je crois, et qui étaient Gaspard et Melchior, et le nom d’Alatar s’était transformé en Balthazar.

Car, je peux te le dire maintenant, ce sont bel et bien les Mages que Saint Mathieu évoque dans son évangile et dont la tradition dit qu’ils étaient des astronomes-astrologues venus d’Orient. Et c’est seulement au troisième siècle de notre ère que Tertulien, le premier écrivain chrétien de langue latine, les transforma en Rois. Mais je m’écarte de mon histoire ».

Ce genre de commentaires n’était pas rare chez ce brave oncle.

« Or donc, poursuivit-il, Radagast, ou Gaspard si tu préfères, parla de son rêve à Tom Bombadil et il lui dit que, d’après sa vision, cet enfant serait Roi et qu’il fallait qu’avec ses compagnons, il lui rende visite et lui fasse des présents dignes de son avènement. Il n’était plus temps de se mettre en quête de mithril mais il pouvait lui-même donner une boite finement ouvragée contenant un encens très précieux et Alatar (enfin, Melchior) avait un petit mais splendide coffret d’or et Pallando pouvait offrir de la myrrhe.

Tom qui l’avait écouté avec attention bondit de sa chaise en riant aux éclats « Je reconnais bien là vos esprits sophistiqués de Magiciens. Vous ne pourriez pas tout simplement lui offrir un jouet puisque ce n’est encore qu’un enfant. Dommage qu’il n’y ait plus de fabrication naine à proximité et je n’en ai pas à vous proposer. Mais au fait, jusqu’où devez-vous aller pour le trouver ? »

« Je l’ignore encore répondit Radagast et je ne sais même pas s’il est déjà né où s’il nous faudra encore attendre des années, mais je crois que le moment de sa venue n’est pas pour tout de suite même s’il faut nous hâter. Et je suis également persuadé que nous ne sommes pas passés chez vous par le simple fait du hasard. Le destin vous a mis sur notre chemin pour que vous nous aidiez à trouver cet enfant ».

Tom se renfrogna : « Je me demande bien comment je pourrais le faire. Je n’ai aucun pouvoir de vision. Mes connaissances en géographie sont très limitées et je n’aime pas m’aventurer hors de mon territoire. Pour tout dire, je ne l’ai pas fait depuis si longtemps que je m’en souviens à peine. Ah, si ! C’était au cours de ces années de paix qui ont suivi la fin du Troisième Age, après les dernières grandes guerres entre puissants dans cette partie du Monde. Nous étions allés, Baie-d’Or et moi rendre visite à ce vieux Sylvebarbe. Quel plaisir nous lui fîmes ce jour-là. Il était débordant d’énergie et riait de tout. Lui aurait peut-être pu vous aider mais la dernière fois que j’en ai entendu parler, on m’a dit qu’il avait fini par devenir arbresque à son tour. »

Radagast insista : « Je n’en connais pas la raison mais si j’ai un pouvoir de prophétie, il me dit que vous devez venir avec nous. N’avez-vous pas envie de connaître cet enfant qui peut devenir Roi ».

« Je n’ai que faire des rois, répondit Tom, vous le savez bien ; mais je viendrai avec vous puisque cela semble si important, ne serait ce que pour lui offrir un jouet à ce bambin, que je fabriquerai moi-même s’il le faut. De l’or, de l’encens, c’est bien des idées de magicien ça ! ». Et il quitta la pièce en bougonnant dans sa barbe. »

La pipe de mon oncle avait fini par s’éteindre...



Chapitre 3: Troisième bûche
...Il la ralluma avec son vieux briquet à amadou puis me dit :

« Il est tard maintenant et tu devrais aller te coucher, je te raconterai la suite demain. »

Je protestai avec véhémence. Impossible bien sûr de dormir sans en savoir plus.

« D’accord repris mon oncle mais je vais devoir abréger un peu le récit, car ta chère mère va encore me faire un sermon sur mes contes « excentriques » comme elle dit.

Sache au moins que Tom, finit par prendre la route, presque à contre cœur. Il disait que ce genre de voyage n’était pas fait pour lui et que Baie-d’Or allait être triste.

En réalité, celle-ci ne voyait pas d’un mauvais œil que Tom se remette à faire un peu d'exercice. Lui qui avait toujours gambadé en sautillant, il avait peu à peu cessé de s’aventurer dans de longues promenades. Il préférait faire d’interminables siestes et discuter des jours entiers avec les elfes qui entouraient sa maison. Bref, ce n’était plus tout à fait le même Tom et son tour de ceinture impressionnant n’était pas vraiment du goût de Baie-d’Or. Elle lui avait dit un jour qu’il allait finir aussi somnolent que le Vieil-Homme-Saule. Son amour pour le vieux Tom n’avait pas changé, bien entendu, mais, au plus profond de son cœur, Baie-d’Or avait envie qu’il se secoue un peu.

Il serait trop long de te raconter toutes les péripéties du voyage de Tom en compagnie des Mages et d’ailleurs, j’en sais fort peu de choses. Ils traversèrent des contrées sauvages, faillirent se noyer en tentant de traverser un grand lac salé, partirent très loin au sud jusque dans des régions complètement désolées, changèrent cent fois de cap, désespérèrent parfois mais jamais ils ne renoncèrent.

Leur périple avait au moins du bon pour le vieux Tom qui, au bout de quelques semaines, avait retrouvé une taille presque normale. Malheureusement, il ne pouvait plus enfiler la plupart de ses habits qui étaient devenus trop grands, sauf une tunique toute rouge et trop chaude qu’il maintenait avec une large ceinture.

Pendant les veillées, Tom se mettait parfois à l’écart pour tailler de petits morceaux de bois. Il n’avait pas oublié son idée de fabriquer un jouet. Et il en fit effectivement deux qu’il brandit un matin d’hiver, dans le désert, sous le nez des Mages en disant : « Voilà mon cadeau, c’est un pistoléabouchon et une locomotivavapeur ».

« Mais qu’est-ce que c’est ? » demandèrent les Mages interloqués et qui n’avaient jamais vu de pareilles choses.

« A vrai dire, je n’en sais rien, répondit Tom, mais ça me semble parfait comme jouets ».

Les Mages n’osèrent le contredire. Ils avaient d’autres soucis en tête que de savoir ce qu’étaient un pistoléabouchon et une locomotivavapeur. Ils venaient d’avoir un long débat car leur observation quotidienne des astres aboutissait à la conclusion que la naissance de l’enfant était toute proche. Ils l’ignoraient mais ils étaient dans une oasis toute proche de la région qu’ils avaient cherchée en vain pendant des mois.

Leur quête allait enfin aboutir...


Chapitre 4: Bûche de Noël
Ils le dirent à Tom et celui-ci sauta de joie.

Il se mit à courir dans tous les sens en chantant et en sautillant s’éloignant petit à petit du campement sans s’en apercevoir. Et tout à coup survint une tempête de sable qui l’enveloppa et l’éloigna encore des Mages. Radagast cria pour le rappeler mais il était trop tard. Tom ne les entendait plus. Il était au milieu d’une nature qu’il ne connaissait pas du tout.

Lorsque la tempête cessa, il était à des kilomètres de distance et il ne pouvait retrouver son chemin.

Les Mages le cherchèrent longtemps jusqu’au moment ou Alatar pressa ses compagnons « il nous faut maintenant choisir entre notre mission et la recherche de Tom Bombadil et je pense malheureusement que notre quête est prioritaire ». Les autres l’approuvèrent plein de tristesse.

Tu connais en partie la suite, dit mon oncle.

Gaspard, Melchior et Balthazar trouvèrent l’enfant qu’ils cherchaient dans une grange allongée dans de la paille et ils lui firent l’offrande de l’encens, de l’or et de la myrrhe. Et de la fin de leur voyage, on ne sait rien. Sans doute ont-ils fait voile vers Valinor. Et la prophétie s’est accomplie, les Valar ont été oubliés pendant très longtemps, jusqu'à ce qu’un navigateur... Non, ça, c’est encore une autre histoire que je te raconterai une autre fois. car tu dois plutôt te demander ce qu’il advint du vieux Tom.

Eh bien figures-toi qu’il finit par retourner chez lui où Baie-d’Or l’attendait pleine d’inquiétude. Il avait piètre mine, tout amaigri et flottant dans sa vieille tunique, et il était surtout triste de n’avoir pas pu offrir son cadeau : ses deux merveilleux jouets.

Il fallut peu de temps à Baie-d’Or pour le réconforter et lui redonner un peu d’embonpoint mais Tom demeurait cependant songeur.

Un soir de l’automne suivant, il dit à Baie-d’Or « Les Mages avaient raison, j’avais ma part dans cette mission. J’en devine aujourd’hui l’importance et je ne l’ai pas accomplie. J’ai échoué et maintenant il est trop tard. Je ne vois qu’un moyen pour me rattraper et je prends à partir d’aujourd’hui l’engagement suivant : Dorénavant, tous les ans à la date anniversaire de ce jour où j’aurais dû offrir mon cadeau, je parcourrai le vaste monde pour donner des jouets aux enfants, et je remettrai sur moi en souvenir ma tunique toute rouge et toi, ma douce Baie-d’Or, tu me feras un bonnet de la même couleur pour que je n’attrape jamais froid ; je remettrai aussi mes grandes bottes et ma ceinture. Les Elfes qui sont ici, s’ils le veulent bien, m’aideront à fabriquer des jouets en quantité suffisante pour tous les enfants d’Arda et si les Valar peuvent m’entendre, ils m’aideront à remplir cette promesse en me donnant des ailes ou un chariot plus rapide que le vent ». Baie-d’Or lui sourit tendrement et il n’en parlèrent plus ce soir-là.

Le lendemain matin, comme Tom ouvrait les volets de sa chambre, il vit près de l’écurie du regretté Gros Balourd, un traîneau magnifique et six paires de rennes tout fringants et harnaché de grelots dorés. Il sut alors que les Valar l’avaient entendu.

Et tu sais maintenant ce qu’est devenu Tom. Et tu sais aussi qu’il a depuis repris un peu d’embonpoint ».

Et voilà ce que me raconta mon oncle un soir d’hiver, un soir de Noël si je me souviens bien...