L’Atlantide ou le mythe révisité par J.R.R. Tolkien
par Gross Anne-Catherine (c)Mémoire de Licence – Option Littérature Française générale et comparée
Université de Haute Alsace
Faculté de lettres
Directrice de recherche : Mme Hélène Védrine

TABLE DES MATIÈRES

 

I. Présentation de l’Atlantis-Númenor : De Platon à Tolkien. 

1) L’Atlantide de Platon
          a ) Timée 24 d-25 d
          b ) Critias 120 e-121 c

2) Le conte des deux Cités
          a ) dans le Timée (24 c-25 d)
          b ) dans le Critias (106 a-121 c) 9

3) L’île de Núnemor de Tolkien

II. Le mythe de l’Atlantide à travers le temps.

     1) Etude parallèle des cités d’Athènes, de l’Atlantide et de Númenor
          a) Tableau représentatif des trois ‘cités’
          b) Un développement propre à Tolkien

III. Naissance d’un nouveau mythe : L’Atlantide cède la place à Númenor.

     1) Les langues de Númenor
     2) La présence elfique sur Númenor
     3) L’Ombre de la Mort chez Tolkien

IV. Le « complexe de l’Atlantide » de J.R.R.Tolkien.

     1. Un travail acharné, ou un souci de perfection :

     2. Le problème des sources de Tolkien
          a) Des sources antiques….
          b) …à des détails plus modernes

     3. Naissance d’une théorie religieuse à partir du monde de Tolkien au Second Âge.

V. Númenor, un rêve qui s’attarde

     1) Une réminiscence du prestige de Núnemor
     2) Le Gondor, à l’image de Núnemor

VI. Conclusion

VII. Bibliographie

Atlantide01

The Ships of the Faithful – Ted Nasmith (c)

« There cannot be any ‘story’ without a fall – all stories are ultimately about the fall – at least not for human minds as we know them and have them. »

« Letter 131 to Milton Waldman », The Letters of JRR Tolkien.

 

Qu’une civilisation grandiose ait pu exister et disparaître subitement, voilà qui a de quoi fasciner. Un nom, l’Atlantide, résume cette histoire ou ce rêve. Le mot évoque une île mystérieuse, baignée par les rayons d’un chaud soleil, et un peuple, fondateur d’une culture brillante et éphémère.

Au IVe siècle avant notre ère, le philosophe grec Platon est le premier à mentionner l’existence de l’Atlantide. Par la suite, la cité fabuleuse inspire divagations et utopies. Vérité historique, transposition poétique de faits réels, allégorie, fiction pure et simple, telles étaient les quatre seules hypothèses possibles, entre lesquelles les modernes, tout comme les anciens avant eux, ont dû faire un choix. On trouve, dans le Timée et le Critias de Platon, la description d’une civilisation différente de la civilisation grecque, et l’histoire précise d’un conflit entre les peuples de l’Atlantide et les peuples Méditerranéens.

Le plan du dialogue du Critias est parfaitement net. Après un préambule renouvelé de celui de Timée, Critias décrit successivement les deux peuples engagés dans la guerre, Athéniens et Atlantes, leur capitale et leur pays. Il énumère les précautions employées par le Dieu, fondateur de l’Atlantide, pour maintenir dans ce pays le règne de la justice et dépeint le cérémonial rituel qui les rend plus solennelles. Précautions insuffisantes, puisque la barbarie triomphe à la fin et développe, chez les rois de l’Atlantide, l’orgueil qui appellera sur eux le châtiment divin. Ici s’arrête brusquement notre texte.

Toutes les probabilités sont pour que Platon ait inventé de toute pièce l’histoire de l’Atlantide. Et rien n’atteste mieux son génie que le choix du nom et la nature de la fiction. Par-delà Athènes, c’est une leçon de morale générale à laquelle nous invite Platon, rejoignant dans sa généralité le message spirituel des dialogues socratiques. On ne saurait servir deux maîtres, l’argent et la vertu. Le premier entraîne irrémédiablement avidité consommatrice, soif de posséder davantage, désir croissant de pouvoir et esprit de conquête. L’homme y perd son âme, et les civilisations en meurent. Peu importe à la suite de quelle catastrophe géologique Atlantide fut engloutie, la cause en est la déchéance morale de ses habitants. Et comme le déluge de l’Ancien Testament, l’anéantissement de l’île est un châtiment de Dieu. C’est encore une fois, par-delà la fable, du destin de l’homme qu’il s’agit : qui préférera la partie mortelle à la partie divine de son être connaîtra l’exclusion du paradis, la chute et le malheur. Mais sans doute peut-on voir aussi dans ce mythe une illustration supplémentaire du pessimisme de La République VIII ou du Politique : l’humanité laissée à elle-même est vouée à la déchéance. Les civilisations les plus belles, les plus prospères et même les plus sages, irrémédiablement se corrompront et dégénéreront. Atlantide fut prospère, elle devient insolente ; l’antique Athènes fut vertueuse, mais que va-t-il en advenir ?

Dans une lettre à Milton Waldman, J.R.R. Tolkien souffre de la pauvreté d’une Histoire propre à l’Angleterre, en opposition à d’autres contrées telles que les pays scandinaves, dont la richesse en mythes et légendes est considérable. Son désir est alors de créer une âme à son pays à travers ses écrits, volonté qui constituera l’objet de toute une vie.

“I was from early days grieved by the poverty of my own beloved country: it had no stories of its own (bound up with its tongue and soil), not of the quality that I sought, and found (as an ingredient) in legends of other lands. There was Greek, and Celtic, and Romance, Germanic, Scandinavian, and Finnish (which greatly affected me); but nothing English, save impoverished chap-book stuff. Of course there was and is all the Arthurian world, but powerful as it is, it is imperfectly naturalized, associated with the soil of Britain but not with English; and does not replace what I felt to be missing.”

L’auteur britannique exprime également dans la même lettre sa croyance en ce que toute histoire relate une chute, et permet ainsi le parallèle entre lui et l’Atlantide de Platon, récit type de la chute de l’humanité sur laquelle Tolkien ne pouvait manquer de se pencher.

“In the cosmogony there is a fall: a fall of Angels we should say. Though quite different in form, of course, to that of Christian myth. These tales are ‘new’, they are not directly derived from other myths and legends, but they must inevitably contain a large measure of ancient wide-spread motives or elements. After all, I believe that legends and myths are largely made of ‘truth’, and indeed present aspects of it that can only be received in this mode; and long ago certain truths and modes of this kind were discovered and must always reappear. There cannot be any ‘story’ without a fall – all stories are ultimately about the fall – at least not for human minds as we know them and have them.”[1]

Lorsqu’il déclare : « I would draw some of the great tales in fullness », il apparaît alors comme presque évident que Tolkien ait choisi d’illustrer sa pensée en se lançant dans la réécriture du célèbre mythe antique de Platon pour en faire son « Atlantis-Núnemor ». Outre le fait de revisiter l’Atlantide de Platon, Tolkien est allé jusqu’à se l’approprier, pour en faire son propre mythe.

L’Atlantide, par opposition à l’Attique, est un pays barbare : elle est barbare par la grandeur démesurée de ses constructions, la fécondité incroyable de ses terres, la décoration trop éclatante de richesse qu’elle donne à ses palais et à ses temples, mais aussi par ses procédés de combat, différents de ceux des Grecs, qui n’employèrent jamais ni chars, ni frondeurs. Enfin, du point de vue politique, l’Atlantide vit sous le régime de la tyrannie.

Du récit des plus techniques de Platon, qui décrit minutieusement l’organisation de son Atlantide, véritable puissance guerrière, Tolkien conserve une certaine base commune, ou une trame qu’il s’aventure à personnaliser. Ainsi, bien que s’inspirant de l’Athènes primitive et de l’Atlantide de Platon, l’auteur anglais se détache du mythe d’origine pour laisser libre cours à son imagination en développant des thèmes qui lui sont caractéristiques, tels que l’amour des langues étrangères et la botanique.

Tolkien soulève également le problème fondamental de la mort et de l’immortalité en ouvrant ses écrits à une tout autre dimension, que l’on trouve cependant chez Platon avec l’intervention des dieux face au péché d’orgueil des mortels, mais qui est bien plus largement enrichie par Tolkien. Il est alors très intéressant de pouvoir retracer les sources de Tolkien relatives à sa personnalisation du mythe de l’Atlantide originel.

I. Présentation de l’Atlantis-Númenor : De Platon à Tolkien.

1) L’Atlantide de Platon

a ) Timée 24 d-25 d

« Nombreux et grands furent vos exploits et ceux de votre cité : ils sont ici par écrit et on les admire. [Lutte d’Athènes et des peuples riverains de la Méditerranée contre l’Atlantide.] Mais un surtout l’emporte sur tous les autres en grandeur et en héroïsme. En effet, nos écrits rapportent comment votre cité anéantit jadis une puissance insolente qui envahissait à la fois toute l’Europe et toute l’Asie et se jetait sur elles du fond de la mer Atlantique.

« Car, en ce temps-là, on pouvait traverser cette mer. Elle avait une île, devant ce passage que vous appelez, dites-vous, les colonnes d’Hercule. Cette île était plus grande que la Libye et l’Asie réunies. Et les voyageurs de ce temps-là pouvaient passer de cette île sur les autres îles, et de ces îles, ils pouvaient gagner tout le continent, sur le rivage opposé de cette mer qui méritait vraiment son nom. Car, d’un côté, en dedans de ce détroit dont nous parlons, il semble qu’il n’y ait qu’un havre au goulet resserré et, de l’autre, au dehors, il y a cette mer véritable et la terre qui l’entoure et que l’on peut appeler véritablement, au sens propre du terme, un continent. Or, dans cette île Atlantide, des rois avaient formé un empire grand et merveilleux. Cet empire était maître de l’île tout entière et aussi de beaucoup d’autres îles et de portions du continent. En outre, de notre côté, il tenait la Libye jusqu’à l’Égypte et l’Europe jusqu’à la Tyrrhénie[2]. Or cette puissance, ayant une fois concentré toutes ses forces, entreprit, d’un seul élan, d’asservir votre territoire et le nôtre et tous ceux qui se trouvent de ce côté-ci du détroit. [Rôle d’Athènes dans la guerre contre l’Atlantide.] C’est alors, ô Solon, que la puissance de votre cité fit éclater aux yeux de tous son héroïsme et son énergie. Car elle l’a emporté sur toutes les autres par la force d’âme et par l’art militaire. D’abord à la tête des c Hellènes, puis seule par nécessité, abandonnée par les autres, parvenue aux périls suprêmes, elle vainquit les envahisseurs, dressa le trophée, préserva de l’escla­vage ceux qui n’avaient jamais été esclaves, et, sans rancune, libéra tous les autres peuples et nous-mêmes qui habitons à l’intérieur des colonnes d’Hercule. [Disparition de l’Atlantide.] Mais, dans le temps qui suivit, il y eut des tremblements de terre effroyables et des cataclysmes. Dans l’espace d’un seul jour et d’une d nuit terribles, toute votre armée fut engloutie d’un seul coup sous la terre, et de même l’île Atlantide s’abîma dans la mer et disparut. Voilà pourquoi, aujourd’hui encore, cet Océan de là-bas est difficile et inexplorable, par l’obstacle des fonds vaseux et très bas que l’île, en s’engloutissant, a déposés. » [3]

b ) Critias 120 e-121 c (Dialogue inachevé)

[La décadence morale de l’Atlantide.] « Or, cette puissance, d’une nature telle et si grande, qui existait alors en ce pays, le dieu la dirigea lui-même contre nos régions, à ce qu’on rapporte, pour quelque raison du genre que voici.

« Pendant de nombreuses générations, et tant que domina en eux la nature du dieu, les rois écoutèrent les lois et demeurèrent attachés au principe divin, auquel ils étaient apparentés. Leurs pensées étaient vraies et grandes en tout; ils usaient de bonté et aussi de jugement en présence des événements qui survenaient, et les uns à l’égard des autres. Aussi, dédaigneux de toutes choses, hors la vertu, faisaient-ils peu de cas de leurs biens : ils portaient comme un fardeau la masse de leur or et de leurs autres richesses, ne se laissaient pas griser par l’excès de leur fortune, ne perdaient pas la maîtrise d’eux-mêmes et marchaient droit. Avec une clairvoyance aiguë et lucide, ils voyaient bien que tous ces avantages s’accroissent par l’affection réciproque unie à la vertu, et qu’au contraire, le zèle excessif pour ces biens et l’estime qu’on en a font perdre ces biens eux-mêmes, et que la vertu aussi périt avec eux. Par effet de ce raisonnement et grâce à la présence persistante du principe divin en eux, tous les biens que nous venons d’énumérer ne cessaient de s’accroître à leur profit. Mais, quand l’élément divin vint à diminuer en eux, par l’effet du croisement répété avec de nombreux éléments mortels, quand domina le caractère humain, alors, incapables désormais de supporter leur prospérité présente, ils tombèrent dans l’indécence. Aux hommes clairvoyants, ils apparurent laids, car ils avaient laissé perdre les plus beaux des biens les plus précieux. Au contraire, aux veux de qui ne sait pas discerner quel genre de vie contribue véritablement au bonheur, c’est alors qu’ils semblèrent parfaitement beaux et bienheureux, tout gonflés qu’ils étaient d’injuste avidité et de puissance. Et le dieu des dieux, Zeus, qui règne par les lois, et qui, certes, avait le pouvoir de connaître tous ces faits, comprit quelles dispositions misérables prenait cette race, d’un caractère primitif si excellent. Il voulut leur appliquer un châtiment, afin de les faire réfléchir et de les ramener à plus de modération. A cet effet, il réunit tous les dieux, dans leur plus noble demeure : elle est située au centre de l’Univers et elle voit de haut tout ce qui participe du Devenir. Et, les ayant rassemblés, il dit » [Le manuscrit de Platon s’achève sur ces mots.][4]

Le mythe de l’Atlantide se trouve à la fois, au début de Timée, et dans un dialogue inachevé, qui, d’après les commentateurs, en est une suite logique, le Critias. Il semble que Platon, dans sa vieillesse, ait conçu une trilogie, dont une seule moitié aurait été rédigée : Timée, Critias et Hermocrate, des noms mêmes de ceux qui devaient en conduire l’entretien. Le premier chapitre de cette trilogie devait porter sur la nature de l’univers et de l’humanité ; le second devait traiter de l’histoire idéale des sociétés humaines, sur le modèle de l’antique Athènes ; du troisième nous ne savons rien. Quoi qu’il en soit, le mythe de l’Atlantide apparaît deux fois dans l’œuvre de Platon. C’est assez dire que ce récit au passé fabuleux a une fonction essentielle dans la pensée des dernières années du philosophe.

 

2) Le Conte des deux Cités

a) Dans le Trimée (24 c-25 d)

Socrate s’était entretenu la veille avec Timée et Hermo­crate et, reprenant globalement les conclusions de La République, avait exposé qu’elle était selon lui la plus parfaite constitution socio-politique. Insatisfait pourtant, il se demande si cet État idéal correspond à quelque chose de réel. Oui, répond Critias qui se souvient alors des propos rapportés à son ancêtre par le sage Solon, lui-même inspiré par un vieux prêtre égyptien : Athènes a connu, il y a 9 000 ans, une telle constitution.

L’antique Athènes était alors à l’apogée de son épanouissement et de la gloire. Elle dominait le monde méditerranéen et en imposait à tous par la sagesse de ses mœurs. De l’autre côté des colonnes d’Hercule, en pleine « mer Atlantique », une île d’une extrême puissance, « plus grande que la Libye et l’Asie (Mineure) ensemble », assoiffée de pouvoir, voulut asservir les civilisations du Bassin méditerranéen. Mais le courage et la vertu militaire des Athéniens l’emportèrent sur l’ambition et l’orgueil, et après un certain nombre de cataclysmes, l’île fut submergée par la mer et l’Atlantide disparut à jamais.

Critias se serait montré prêt à continuer son récit, mais tel n’est pas le programme de la journée; il faut commencer par le commencement : l’univers, sa genèse et sa nature ; et ce n’est qu’une fois l’homme inséré dans le monde que l’on essaiera de comprendre l’homme inséré dans sa cité. « Nous avons décidé que Timée, le plus savant d’entre nous en astronomie… parlerait le premier… C’est moi qui prendrai la suite… »: c’est cette suite, logique et chronologique, qui fera l’objet du Critias.

b) Dans le Critias (106 a-121 c)

Nous retrouverons les mêmes interlocuteurs quelques heures plus tard, et la même tonalité générale des débats. Sans attendre, Critias reprend les quelques données du Timée déjà énoncées, et annonce l’objet et le déroulement de son exposé :

« Il y a en tout neuf mille ans depuis que la guerre éclata, dit-on, entre les peuples qui habitaient au-delà des colonnes d’Hercule et ceux qui habitaient à l’intérieur. C’est cette guerre qu’il nous faut maintenant raconter d’un bout à l’autre… Mais les Athéniens d’alors et les ennemis qu’ils combattirent, il faut que je vous les présente en commençant, et que je vous fasse connaître les forces et l’organisation politique des uns et des autres. » [5]

Il apparaîtra par cette mise en parallèle comment ces deux cités, analogues pourtant sur bien des points, sont fondées sur des oppositions significatives, et comment, progressivement gagnée par une avidité et une soif de conquête croissantes, l’Atlantide s’est engagée dans un combat qui lui fut fatal.

Deux séries d’images dominent cette longue description : la terre et la mer. Athènes est une puissance terrienne, vivant des produits de son sol et à l’intérieur de ses frontières, sans excès ni désir d’expansion, dans la stabilité, l’équilibre et l’autosuffisance. Atlantide est une puissance maritime, constamment tournée à l’extérieur d’elle-même, hantée par le désir d’accroître ses richesses par le commerce, et d’étendre ses territoires par la conquête. Peuples de marchands, de marins, de guerriers toujours prêts pour l’agression, c’est la mer qui les enrichira et qui les perdra. Rien n’illustre mieux cette opposition que la belle phrase du Timée qui clôture le mythe :

« Dans l’espace d’un seul jour et d’une nuit terribles, toute votre armée fut engloutie d’un seul coup sous la terre, et de même l’île Atlantide s’abîma dans la mer et disparut à jamais »[6]

Il ne faut cependant pas durcir exagérément l’opposition : l’Atlantide a longtemps vécu, comme l’antique Athènes, de façon pacifique, heureuse et sage, « ses habitants n’avaient que des pensées vraies et grandes en tout point… Toujours maîtres d’eux-mêmes, ils ne s’écartaient pas de leur devoir… » Mais la vertu ne résista pas aux désirs croissants d’or et d’argent et « l’indécence commença ». Zeus décida alors d’intervenir. Et l’on connaît la suite… La suite ne sera d’ailleurs pas racontée ici, puisque le dialogue s’arrête sur la décision de Zeus d’appliquer à ces nouveaux barbares un châtiment exemplaire… [7]

 

3) L’île de Núnemor de Tolkien

Bien que pendant le deuxième âge les principaux acteurs politiques parmi les territoires libres de la Terre du milieu furent encore les elfes, le plus puissant royaume sur Arda en dehors du pays des Valar n’était pas sur la Terre du milieu, mais loin à l’ouest au milieu de l’océan et il appartenait aux hommes. Cette île, Núnemor, mieux connue plus tard sous le nom d’Atalantë l’engloutie, avait été donnée aux hommes par les Valar pour les remercier de leur participation aux guerres contre Morgoth à la fin du premier âge. Le premier roi de ce royaume insulaire créé dans les toutes premières années du deuxième âge avait été Elros le demi-elfe, l’ancêtre direct d’Aragorn dans le ‘Seigneur des anneaux’ et frère d’Elrond le seigneur de Fondcombe dans « La communauté de l’anneau », celui-là même qui guérit Frodon de la blessure reçue d’Angmar, le chef des spectres de l’anneau. A la fin du Premier Age du Soleil, les Valar demandèrent à Elros et à Elrond de choisir leur destin : Elrond décida de rester parmi les Elfes immortels, tandis qu’Elros choisissait de devenir roi mortel des Edains.

Ce glorieux royaume dura 3000 ans au cours desquels il ne fît que grandir en connaissance et en influence. Les marins de Núnemor explorèrent toutes les mers et les terres d’Arda accessibles aux hommes, fondant une multitude de ports et de petits royaumes sur les rives de la Terre du milieu où ils devinrent les ennemis implacables de Sauron, qu’ils purent contenir sans problèmes.

Si ils purent connaître une telle splendeur, c’est en partie parce que les Valar leur avaient accordé une longue vie, ‘trois fois la longueur normale des hommes’ soit environ 200 ans en moyenne. Elros, qui avait été le Númenoréen ayant vécu le plus longtemps, atteignit quant à lui plus de 500 ans puisqu’il avait en plus du sang d’elfe immortel. Ses descendants, qui régnèrent jusqu’à la fin du royaume, eurent eux aussi une espérance de vie beaucoup plus longue que leurs sujets, en moyenne 400 ans. Et le plus beau de l’affaire c’est qu’ils ne connaissaient pas longtemps la vieillesse, ayant une croissance semblable à celle des autres hommes, soit une vingtaine d’années et gardant ensuite la même vigueur jusqu’à ce que la fin approche, qui se produisait très rapidement, les rois passant de la vigueur à la sénilité en une dizaine d’années. Egalement, la proximité de l’île avec Aman, le continent des Valar et des elfes, permettait à ces derniers de venir régulièrement leur rendre visite et leur apporter la connaissance des elfes au fur et à mesure qu’ils étaient prêts à la recevoir. Ces deux facteurs combinés, leur longévité et l’aide des elfes, permirent aux Númenoréens d’atteindre des niveaux de connaissance et de sagesse inégalés depuis par la race humaine.

L’histoire de Núnemor se passa en trois temps:

  1. La période isolationniste : elle dura 800 ans environ, pendant laquelle les Númenoréens se contentèrent d’aménager et de travailler sur leur île pour en faire un endroit heureux et prospère.
  2. La période des explorateurs- aidants: Suivant l’exemple du roi Tar-Aldarion, les rois commencèrent à construire des flottes de bateaux capables d’explorer le monde. Les explorateurs de Núnemor rencontrèrent alors de nouveau les hommes beaucoup plus primitif de la Terre du milieu, et les prenant en pitié leur apportèrent des connaissances et de l’aide dans leur combat contre Sauron, qui avait pris le titre de ‘Nouveau Seigneur Noir’ marchant ainsi sur les traces de son ancien maître Morgoth qui avait été exilé après la grande défaite de la fin du premier âge. Cette période dura 900 ans et se termina avec le roi Tar-Minastir qui envoya pour la première fois des armées de Núnemor sur la Terre du milieu pour aider les elfes dans la première guerre des anneaux, vers la fin du 17ième siècle du deuxième âge. Cette guerre se termina par la défaite sans équivoque de Sauron, le mettant hors de combat dans l’ouest de la Terre du milieu pour plus d’un millénaire.
  3. La période hégémonique: Suite à cette première défaite de Sauron, les rois de Núnemor et la majorité de leurs hommes de confiance devinrent de plus en plus orgueilleux et finirent par envier ouvertement l’immortalité des elfes et des Valar, causant une rupture lente et insidieuse entre les Númenoréens qui jalousaient les elfes, et ceux qui restaient fidèles à leur ancienne amitié. Les rois, qui furent en majorité partie prenante du premier groupe, se mirent dès lors à agir en conquérants sur la Terre du milieu, se servant de leur puissance pour la domination, obligeant les royaumes humains qu’ils avaient autrefois aidé et secouru à leur payer des tributs.

Vers la fin de cette dernière période, Sauron qui avait appris à respecter et à haïr la puissance des hommes de Núnemor, se sentit de nouveau assez fort pour les défier ouvertement, ce qui provoqua la colère d’Ar-Pharazon, le dernier roi de Núnemor et le plus orgueilleux de tous. Il fît alors construire une imposante flotte de guerre, capable de transporter assez d’hommes et de matériel pour mettre Sauron et Mordor à genoux. Une fois cette armée arrivée sur la Terre du milieu, Sauron se rendit compte qu’il n’avait aucune chance de vaincre et changeant de stratégie il se rendit à Ar-Pharazon sans combattre, acceptant même d’aller en otage à Núnemor.
Mais Sauron avait plus d’un tour dans son sac, et une fois à Núnemor il réussit en une soixantaine d’années à convertir le roi et son entourage au culte de Morgoth, utilisant sa langue mielleuse et venimeuse pour répandre des mensonges cousus de fil blanc, destinés à tourner les Númenoréens contre les Valar et les elfes, et du même coup distribuant généreusement son grand savoir et sa science, tout comme il avait tenté sans succès de faire avec les elfes plus de 1500 ans auparavant dans l’épisode de la création des 20 anneaux de pouvoir.

C’est alors donc que le roi Ar-Pharazon dans sa folie décida que le temps était venu pour les hommes de Núnemor de conquérir Aman, la terre des Valar et des elfes. Cette aventure se termina comme il se devait avec la colère des Valar qui reprirent aux Númenoréens ce qu’ils leur avaient donné. L’île fut condamnée à une disparition brutale : les cités et les montagnes s’écroulèrent, de puissants raz-de-marée se déclenchèrent et précipitèrent Núnemor au plus profond des abysses en l’an 3319.
L’autre conséquence spectaculaire de cette catastrophe fut le changement soudain de la forme d’Arda. D’une géographie d’un monde entouré par une Mer immense, Arda passa à une forme sphérique d’où se détachèrent les Terres Eternelles. Les Hommes n’eurent alors plus accès, depuis cette époque, aux Terres Eternelles des Valar et des Elfes. Seuls les Elus et les Elfes furent autorisés à naviguer sur des bateaux magiques pour trouver la Route Céleste Etroite y menant.
Mais, prévoyant les conséquences de la folie de leur roi, une partie des Númenoréens fidèles aux elfes et aux Valar, conduit par les princes d’Andunië, le seigneur Elendil et ses deux fils, Anarion et Isildur, parvint néanmoins à s’échapper sur neuf vaisseaux qui quittèrent Núnemor juste avant son engloutissement pour rejoindre la Terre du milieu. Ces survivants fondirent deux royaumes qui devaient beaucoup faire parler d’eux pendant le troisième âge: Arnor au nord avec Elendil comme roi et Gondor, royaume vassal au sud sous la tutelle d’Anarion et Isildur, ce dernier étant le même qui réussit un siècle plus tard à voler l’anneau unique de la main de Sauron lors de la guerre de la Dernière Alliance des hommes et des elfes.

Ainsi s’acheva, en l’an 3441, le Deuxième Age du Soleil.

II. Le mythe de l’Atlantide à travers le temps

Le choix de la structure des deux présentations précédentes met d’ores et déjà en évidente une opposition indéniable entre les deux mythes de Platon et de Tolkien . Il apparaît en effet que le style du premier soit très différent du second : Platon écrivait le Timée et le Critias dans le but d’être diffusé oralement, et son dialogue semble donc beaucoup plus ‘cru’ que celui de Tolkien qui, quant à lui, se destine à une œuvre davantage littéraire et nous livre ainsi un récit des plus poétiques. Prose qui ne manque pas cependant de suivre les traces de son prédécesseur Platon quant au fourmillement des détails , néanmoins ceux-ci se situent, et nous le verrons ultérieurement, dans de tout autres registres selon que l’on se penche sur les écrits de l’auteur grec ou sur ceux de Tolkien, l’écrivain anglais.
Ainsi, nous voici face à deux auteurs différents appartenant à deux époques très éloignées l’une de l’autre[8], mais qui semblent, chacun à sa façon et dans un but certainement autre, faire cependant le récit d’un seul et même événement.

1) Etude parallèle des cités d’Athènes, de l’Atlantide et de Númenor

a) Tableau représentatif des trois “cités”

Athènes primitive Atlantide Numenor
Divinités protectrices Athéna et Héphaïstos qui « s’accordent dans le même amour des sciences et des arts » Poséidon, dieu de la mer Uinen, « la Dame des Mers »; divinité moindre respectée au même titre que les Valars
Origine Des autochtones Les rois atlantes nésde Poséidon et d’une mortelle Lignée d’Elros, premier roi numenoréen né de l’union d’un humain, Eärendil et d’une elfe (immortelle)
Organisation socio-politique Séparation rigoureuse des classes sur le modèle de La République Les mêmes classes, mais progressivement perverties par le goût de l’argent et du pouvoir Harmonie des classes, puis division du peuple de Numenor en deux partis : les Hommes du Roi, que l’orgueil éloigna des Eldar et des Valar, et les Fidèles.
Cité De moyenne proportion, équilibrée dans ses constructions, limitéedans ses besoins Immense empire insulaire, gagné progressivement par une soif de conquête et une avidité hégémonique Immense empire insulaire, gagné progressivement par une soif de conquête et une avidité hégémonique.
Ressources Agriculture et artisanat ; richesses limitées, productionen fonction des besoins, autosuffisance Puissance maritime et commerce extérieur ; profusion de ressources naturelles à laquelle s’ajoute un colossal développement économique et urbanistique (ports, canaux, arsenaux…) Autosuffisance pendant 600 ans, puis développement de l’art de la navigation et donc ouverture sur le monde. Spécificité de la faune et la flore.
Structure religieuse Un temple pour Héphaïstos et Athéna édifié sur l’acropole Un temple « aux hautes murailles étincelantes d’une richesse barbare pour Poséidon,édifié sur la montagne de l’île centrale Un temple à Eru édifié sur la montagne inviolée dite « le Pilier des cieux » de l’île centrale, et surveillé par trois aigles de Mamwë…jusqu’à la venue de Sauron à Numenor et l’édification d’un second temple destiné cette fois au culte de Morgoth, le Dieu Noir dont Sauron est le lieutenant.

Le tableau ci-dessus fait d’ores et déjà apparaître trois rapprochements évidents entre l’Atlantide et Númenor en ce qui concerne leurs divinités protectrices, leur origine et le développement de leur cité. Mais il laisse également entrevoir un développement tout à fait personnel de l’île de Tolkien ; évolution que l’on tentera de préciser un peu plus tard.
Avant cela, il est néanmoins utile de remarquer que Númenor présente certaines similitudes, non plus avec l’Atlantide, mais avec l’Athènes primitive selon Platon. En effet, il est dit que les divinités protectrices de l’Athènes primitives, Athéna et Héphaïstos, « s’accordent dans le même amour des sciences et des arts ». Or, à la lecture d’ « Une Description de l’Ile de Númenor », il est question de « la grandeur de Númenor dans les arts et les sciences ». Il semble alors que le peuple de Númenor a su développer un thème qui fait écho aux Dieux grecs et à l’Athènes primitive plus généralement.
De même, il est dit au sujet de la montagne sacré dite ‘inviolé’, le Meneltarma :

« No bird ever came there, save only eagles. If anyone approached the summit, at once three eagles would appear and alight upon three rocks near to the western edge; but at the times of the Three Prayers they did not descend, remaining in the sky and hovering above the people They were called the Witnesses of Manwë, and they were believed to be sent by him from Aman to keep watch upon the Holy Mountain and upon all the land.»[9]

Il est fait également allusion à une aire située au sommet de la tour du palais, où un couple d’aigles nichait, vivant de la munificence royale, deux milles ans durant.
Enfin, la dernière apparition de ces ‘envoyés’ s’associera à la terrible chute de Númenor, lorsque :

« Then the Eagles of the Lords of the West came up out of the dayfall, and they were arrayed as for battle, advancing in a line the end of which diminished beyond sight; and as they came their wings spread ever wider, grasping the sky. »[10]

Sombre augure de la colère des Dieux et de l’engloutissement de Númenor.
Ainsi, ceux que l’on a montré comme étant les représentants de Manwë, les oiseaux sacrés, nous conduit à un rapprochement avec la déesse grecque Athéna, qui se voit accompagnée d’une chouette. Bien que le type des deux oiseaux diffère, on admettra que l’aigle semble l’oiseau le mieux représentatif de l’idée de puissance et de majesté que suggérait le récit de Tolkien.

b) Un développement propre à Tolkien

  •  La faune de Númenor

On a ainsi aborder le thème de la faune sur l’île de Númenor. A la différence de l’Atlantide, dont il est dit qu’elle comprend toutes les bêtes domestiques ou sauvages connues dans le pays grec, et qui cite en particulier la présence de l’éléphant, la faune de Númenor semble davantage spécifique, ou spécifié : Tolkien a mentionné et même développé dans ses écrits concernant Númenor, une considérable présence des oiseaux. En effet, qu’ils soient des oiseaux de mer ou de rivage, ou de l’intérieur- même des terres, « innombrables étaient les oiseaux de Númenor ». Il est question d’un véritable « foisonnement » de ces volatiles respectés dont on peut citer l’exemple donné par Tolkien des Kirinki, lesquels dit-il, « n’étaient guère plus grands que des roitelets et écarlates avec des voix flûtées »[11]. Un tout autre animal fait alors son apparition sur les terres de Númenor : le cheval. La passion des Númenoréens pour cet animal est telle qu’ils développent tout un art de communication avec leur monture, qui peut s’étendre jusqu’à de la télépathie lorsque le cavalier et son coursier se vouent un profond attachement. Cette relation privilégiée se perpétuera, malgré que Númenor soit tombée, sur les Terres du Milieu et précisément au Gondor, où une partie des survivants de la submersion de Númenor s’établirent.

Atlantide02

Carte de Númenor – Jacques Clavreul (c)

  • La flore de Númenor

Si l’écrivain anglais a choisi de personnaliser ses œuvres notamment au sujet de la faune de Númenor, il a plus encore développé le thème végétale.
Dès l’âge de quatre ans Tolkien sut lire et se montra très doué en langues étrangères, en botanique et en dessin. On ne s’étonnera donc pas de le voir retranscrire son amour tout particulier pour les arbres dans ses écrits ; intérêt très prononcé qui se caractérise dans sa vie intime par de longs moments passés en forêt.
Le centre de l’île qui est aussi le plus habité, le Mittalmar, ne contient que très peu d’arbres, ainsi que le Nord, le Forostar, pays pierreux aux arbres rares et donc, de tous le moins fertile. A l’exception du versant ouest de ce dernier, où se plaisent parmi les bruyères les sapins et les mélèzes.
L’Andustar, ou Terres-de-l’Ouest, qui est en grande partie fertile, foisonne de grands bois avec des hêtres et des bouleaux sur les hauteurs, et des chênes ou des ormes en contrebas.

Afin de compléter cette liste, on relèvera la forte présence de fleurs et de buissons odorants sur les rives du petit lac de Nésinen, alimenté par la rivière Nunduinë qui se jette dans la mer à Eldalondë. On cite alors également le laurinquë aux fleurs enchanteresses, qui quant à lui, prospère dans les Terres-du-Sud-Est, au Hyarrostar, parmi une abondance d’arbres de toutes essences.

En plus d’essences traditionnelles telles que le chêne ou le hêtre, Tolkien a introduit un certain nombre d’arbres, d’arbustes et de plantes herbacées qui contribuent à leur manière à l’ambiance de son œuvre. Les descriptions et les particularités de ces végétaux sont dispersés à travers ses écrits ; le Malinornë en est un bon exemple.

Originaire de Valinor, il a été apporté sur Númenor comme de nombreuses autres espèces par les Eldar. L’espèce a prospéré uniquement dans la région du Nísimaldar où elle a formé de grandes futaies. L’introduction de l’arbre sur la Terre du Milieu se situe aux alentours des années 730 du Second Age, date du deuxième voyage au Lindon d’Aldarion qui donna des graines au roi Gil-Galad. Le Malinornë ne devait jamais se développer sur ses terres et il les offrit à Galadriel qui les sema plus tard en Lothlólorien où l’arbre s’épanouit sous l’effet de la magie elfique de Galadriel. Le seul exemplaire de Malinornë qui poussa en Terre du Milieu hors de Lórien fut celui offert par Galadriel à Sam Gamegie qui le planta dans le champ de Cul-de-Sac à Hobbitebourg, La première floraison eu lieu le 6 avril1420.

  • L’Arbre Blanc et la lignée d’Elros

L’Arbre Blanc a une place particulière dans l’œuvre de Tolkien. En plus de ses qualités ornementales, il n’en existe que peu d’exemplaires et les plus importants d’entre eux reçurent les noms de Galathilion, Celeborn, Nimloth permettant ainsi de les identifier au même titre qu’une personne. Son histoire rejoint celle de la lignée de Númenor et il eut à subir les mêmes assauts du destin qu’elle.

L’Arbre Blanc rentre dans l’histoire humaine avec l’arrivée de Nimloth à Númenor, et n’est au départ qu’un élément décoratif, un présent des Elfes. Cependant il acquiert un nouveau rôle et se retrouve lié à la dynastie des rois par Tar-Palantir qui annonce que si l’arbre périssait, il en irait de même pour la lignée des rois. On peut alors comparer, dans une certaine mesure, les événements marquants : Númenor sombra peu après que Nimloth ait été déraciné. A cette même époque, Isildur est blessé en sauvant un fruit de l’arbre, et ne se rétablit qu’au printemps lorsque la première feuille apparaît. Le parallèle est ici intéressant : dans un premier temps l’arbre est condamné à être abattu, mais Isildur en récupère un fruit (que l’on peut assimiler à un enfant si l’on poursuit l’idée de personnification de l’arbre) ; or, suite à sa blessure il reste mourant durant tout l’hiver (époque où les végétaux caduques donnent l’impression d’être mort). Dans un second temps la plantule rentre en période d’activité au printemps (sorte retour à la vie) et Isildur guérit. Arrive ensuite une période trouble où Elendil et les siens fuient Númenor, puis combattront Sauron. Un nouvel Arbre Blanc est planté au début du Troisième Age qui représente un nouveau départ pour les survivants de Númenor.[12] On note un nouveau dépérissement de l’arbre avec la mort du roi Telemnar et de ses enfants, la couronne passant alors à un neveu. Au décès du roi Eärnur en 2050, qui marque l’interruption de la lignée royale en Gondor, il n’est étrangement pas fait mention de la fin d’un Arbre Blanc : celui-ci ne meurt qu’en 2872, au même moment que Belechtor II l’intendant du Gondor.
L’Arbre Mort ne pouvant être remplacé, il est laissé sur place et ce jusqu’au « retour du roi ». Ainsi, de 2872 à 3919 l’Arbre Blanc disparaît de l’histoire pour ne réapparaître qu’avec l’avènement du roi Elessar. Lors de la découverte de l’arbrisseau, Gandalf dit :

« Here it has lain. hidden on the mountain, even as the race of Elendil lay hidden in the wastes of the North. »[13]

Si d’un point de vue temporel les descendants d’Elendil ont vécu cachés avant que l’arbre ne fasse de même, on retrouve malgré tout cette notion d’histoire parallèle entre l’Arbre Blanc et la lignée d’Elros.

A travers l’histoire d’ « Aldarion et Erendis », Tolkien a abordé le sujet du déboisement massif utile à la construction navale en particulier, mais néanmoins contrôlé par Aldarion lui-même, soucieux du reboisement et d’un maintien des richesses utiles à Númenor. L’auteur semble ici s’être inspiré de la description que fait Platon d’Athènes : Les lourdes charpentes de quelques vieilles maisons ruinées attestent encore l’existence ancienne de la forêt. En effet, le déboisement progressif qui a lentement privé de leur parure sylvestre les cimes de l’Oeta, du Pélion, de l’Hélicon et du Parnasse, avait commencé dès l’antiquité. Platon le constate, mais il en attribue la cause à un cataclysme, quand c’est sans doute la main de l’homme qui, presque partout, a détruit les forêts.

Le problème du déboisement reste également un sujet d’actualité qu’à connu Tolkien lors de son vivant. Ainsi, peut-être a-t-il voulu ouvrir les yeux de l’homme à ce véritable fléau, et lui proposer en quelque sorte un modèle en terme de reboisement et de rééquilibre des richesses naturelles indispensables à la vie.

III. Naissance d’un nouveau mythe : l’Atlantide cède la place à Númenor

1) Les langues de Númenor

Outre la botanique, on a parlé également de la passion de Tolkien pour les langues étrangères.
Très rapidement Tolkien s’intéresse à l’étude des langues et aime en inventer. Ainsi, celui qui veut s’intéresser au écrits de Tolkien ne peut faire l’impasse sur la question des langues. Et cela s’affirme dans le cas de l’île de Númenor, où trois langues sont utilisées : le Quenya, le Sindarin et l’Adunaic.

Le Quenya était le langage des Hauts Elfes de l’Ouest. Les Edains le perpétuèrent à Númenor en tant que langage des anciennes lois et de la sagesse. Il n’était pas parlé à Númenor, mais on l’utilisait pour les noms officiels de lieux ou de personnages importants. Ainsi, ces endroits et ses gens avaient dans un langage courant des noms sindarins ou adunaics, souvent retranscriptif du Quenya.

Le Sindarin était à l’origine le langage des Elfes Gris du Beleriand , bien qu’il devint le langage courant de tous les Elfes de la Terre du Milieu à travers le premier et le second âge. Même après avoir été interdit, on continua très largement de le parler, en particulier dans la région du nord-ouest, autour de la ville d’Andunië.

L’Adûnaic trouve ses origines dans le langage humain parlé par les Edains avant qu’ils entrent au Beleriand dans le premier âge. Bien qu’il ne soit pas un langage elfique, il fut tout de même très influencé par le Sindarin. Il a toujours été largement parlé à Númenor, et toujours davantage au fur et à mesure que grandissait la haine des hommes envers les Elfes. Au temps du règne de Ar-Adunakhor , il devint l’unique langage autorisé à être parlé sur Númenor.

Le nom Númenor est un anglicisme du Quenya Númenorë. L’équivalent adûnaic était Anadûnê. L’équivalent sindarin (peut-être Dunador) n’est jamais utilisé, ce qui indique que ceux qui parle sindarin utilisent le nom Quenya. L’île, indépendamment du royaume, était souvent appelée Andor, un mot Quenya (ou Sindarin) qui signifie ‘Le Pays de l’Offrande’. L’équivalent adûnaic était Yôzâyan. Númenor fut également nommée Elenna, la Route de l’Etoile, ou encore Anadûn, l’Occidentale, par les Edains lorsqu’ils y débarquèrent. Enfin, après sa destruction, l’île était fréquemment nommé Atalantë (nom Quenya signifiant ‘l’Engloutie’, ce qui correspond à Akallabeth en Adûnaic.

Les noms des rois précédés de ‘Tar’ sont tous Quenya, ‘Tar’ signifiant ‘haut roi’. Ce n’est que sous le règne du dix-huitième roi, Tar-Calmacil, qu’il devint commun de prononcer les noms des rois en adûnaic. Bien que les citoyens les plus modestes aient acquéri des noms adûnaics bien antérieurement. En effet, il est probable qu’au commencement certaines gens du peuple de Númenor ne parlaient que l’Adûnaic. Le vingtième roi, Ar-Adûnakhôr, fut le premier à prendre le sceptre sous un titre adûnaic, bien que pour des raisons de superstition on continua à entrer dans les tablettes un nom Quenya.

 

2) La présence elfique sur Númenor

La forte présence elfique sur l’île de Númenor est indéniable. On pourrait même aller jusqu’à dire que tout Númenor semble nous renvoyer à l’existence des Elfes. Il est dit de l’île de Númenor qu’ :

« It was raised by Ossë out of the depths of the Great Water, and it was established by Aulë and enriched by Yavanna; and the Eldar brought thither flowers and fountains out of Tol Eressëa. »[14]

Dès le commencement, et avant même que les Edain débarquèrent pour la première fois sur l’île de Númenor, les Elfes chérirent ces hommes bons qui avaient combattus bravement à leur côté dans leur lutte contre le Mal. C’est ainsi que les Eldar ‘préparèrent’ l’île à la venue des Edains en les faisant profiter des richesses de Tol Eressëa, l’île des Eldar, se situant entre Númenor et Valinor, encore plus à l’ouest, refuge et havre de paix des êtres immortelles .Durant une longue période, et ce jusqu’à ce que l’Ombre du Mal envahisse Númenor et que la présence des Eldar sur l’île ne fut plus désirée par les Hommes du Roi, on vit les blanches nefs rapides des Eldar appareiller à Númenor

« And thence at times the Firstborn still would come sailing to Númenor in oarless boats, as white birds flying from the sunset. And they brought to Númenor many gifts: birds of song, and fragrant flowers, and herbs of great virtue. »[15]

Mais les Eldar ne se limitèrent pas à enrichir Númenor et son peuple de leurs présents, plus encore ils leur transmirent leur connaissance et leur savoir- faire. Cependant, un art parmi d’autres ne put être développé par les gens de Númenor qu’avec l’étendue du pouvoir des rois de Númenor aux rives orientales de la Terre du Milieu. Car :

« […]for long all metals in Númenor were precious metals. [The Eldar] brought with them many treasures of gold and silver, and gems also; but they did not find these things in Nú­menor. »[16]

Il est dit ensuite que les Númenoréens aimèrent ces présents pour leur beauté, et que cet amour même dut éveiller plus tard en eux la cupidité. Ne pourrait-on alors pas voir dans cette absence des métaux de l’or et l’argent et des pierreries, la volonté des dieux quant à prévenir une seconde chute des hommes?[17] Et dans ce cas, l’attention des Eldar, qui offrent aux Númenoréens ce que ces derniers ne trouvent pas sur leur île- même, aurait-elle été une erreur ? Il ne semble peut-être pas très juste de parler alors d’erreur, car il ne faut pas oublier que les hommes d’Arda possèdent le libre- arbitre. Or, la faiblesse est humaine…

Ce qui pourrait confirmer l’idée de prévention des dieux d’une éventuelle corruption des hommes de Númenor, en ne se contentant pas de la simple explication de l’amitié hommes- elfes décrite par Tolkien, serait le fait que les Eldar apparaissent en quelque sorte comme des tuteurs :

« It is said that when the Edain first set sail upon the Great Sea, following the Star to Númenor, the Elvish ships that bore them were each steered and captained by one of the Eldar deputed by Círdan. »[18]

Outre leur rôle de guides, les Eldar de Tol Eressëa sont un intermédiaire entre les Valar et les Númenoréens, de par la position géographique de Tol Eressëa , mais aussi le rôle de messager qu’ils remplissent en rapportant notamment aux Valar le trouble grandissant dans le cœur des hommes de Númenor.
Mais la présence elfique est encrée encore bien plus profondément dans l’histoire de Númenor.
On peut tout d’abord s’intéresser à la description faite des hommes de Númenor, que l’on qualifie également de « Rois parmi les Hommes », ce qui se justifie à travers les mots suivants :

« Therefore they grew wise and glorious, and in all things more like to the Firstborn than any other of the kindreds of Men; and they were tall, taller than the tallest of the sons of Middle-earth; and the light of their eyes was like the bright stars. But their numbers increased only slowly in the land, for though daughters and sons were born to them, fairer than their fathers, yet their children were few. »[19]

Une autre caractéristique s’ajoute alors au portrait de ces hommes :

« Those days the Númenóreans were far-sighted […].»[20], don que l’on attribue habituellement au peuple elfique selon Tolkien.

Un fort lien semble alors unir nos deux peuples des hommes et des elfes. Mais cela ne se traduit pas seulement dans les hommes de Númenor en eux-mêmes, mais plus généralement dans toute l’île de Númenor.
On a déjà fait allusion dans cette étude à une quantité innombrable d’oiseaux sur l’île de Númenor :

« When any ship approached the land seabirds in great flocks would arise and fly above it in welcome and gladness[…]. »[21]

Or il a été question dans une citation précédente, des bateaux sans rames des Eldar qui accourraient du soleil couchant comme des oiseaux blancs. Mais remonter à la source de l’oiseau qui est devenu le symbole des elfes, le cygne, nous conduit à Ulmo, le seigneur des eaux. Ainsi, les oiseaux de mers sur les rivages de Númenor rappelleraient la présence d’Ulmo, dont le serviteur Ossë a fait surgir l’île hors de l’eau au commencement du second âge. La présence alors du dieu de la mer fait écho à Poséidon et son Atlantide. Le lien entre les Eldar et Númenor reste cependant intact, car les oiseaux blancs de mer qui accompagnent les nefs elfiques se retrouvent bien sur les rivages de Númenor.
On verra à ce propos une illustration qui achèvera de mettre en évidence le parallèle entre la présence des oiseaux à Númenor et le fait que l’oiseau blanc soit, en quelque sorte un symbole elfique.

En parcourant le chapitre III du « Quenta Silmarillion », ou « L’histoire des Silmarils » dans l’œuvre du Silmarillion de Tolkien, on découvre le récit de la venue des Elfes et la captivité de Melkor. On s’intéressera alors plus précisément à la venue des Elfes.

« It is told that even as Varda ended her labours, and they were long, when first Menelmacar strode up the sky and the blue fire of Helluin flickered in the mists above the borders of the world, in that hour the Children of the Earth awoke, the Firstborn of Ilúvatar. By the starlit mere of Cuiviénen, Water of Awakening, they rose from the sleep of Ilúvatar; and while they dwelt yet silent by Cuiviénen their eyes beheld first of all things the stars of heaven. Therefore they have ever loved the starlight, and have revered Varda Elentári[22] above all the Valar. »[23]

Ces êtres d’une incroyable beauté et de haute taille furent aimés par Oromë[24] qui les surnomma :

« […]in their own tongue Eldar, the people of the stars; but that name was after borne only by those who followed him upon the westward road. »[25]

Au temps où se dressait Númenor, Terre de l’Ouest au beau milieu de l’océan, on parla également d’un grand seigneur elfe sur les Terres du Milieu : on apprend ainsi qu’Ereinon, tel était son nom, avait reçu le nom d’éloge de « Gil-Galad » qui signifie « Etoile radieuse »,

« because his helm and mail, and his shield overlaid with silver and set with a device of white stars, shone from afar like a star in sunlight or moonlight, and could be seen by Elvish eyes at a great distance if they stood upon a height. »[26]

Ainsi les Eldar, ou Elfes de l’ouest, devaient voir toute leur existence symbolisée par les étoiles. Symbole que l’on retrouve et qui hante véritablement l’île de Númenor.
On remarquera tout d’abord la forme géographique de l’île représentant une étoile à cinq branches.[27] L’astre dont il est question apparaîtra également dans l’histoire d’ « Aldarion et Erendis », lorsqu’à leur mariage les Eldar apportèrent maints présents dont l’elanor ,dont ils couronnèrent chaque invité à la table du soir. L’elanor était une petite fleur d’or, en forme d’étoile. De plus, les espèces d’arbres amenées sur Númenor par les Eldar et qui ont été décrites par Tolkien, telles que le Mallornë ou l’Arbre Blanc rappellent par leurs teintes celle des étoiles.
Le cinquième roi de Númenor, Tar-Meneldur, voua une véritable passion aux étoiles et au savoir céleste, à l’image de l’amour que les Elfes portent aux étoiles…

Au commencement de leur existence, lorsque les Elfes quittèrent la Terre du Milieu pour rejoindre Valinor, Terre Immortelle de l’Ouest, ils s’organisèrent en trois légions dont une n’est pas sans rappeler les Núnemoréens : la grande légion des Teleri, qui durant leur long périple vers l’Ouest tombèrent amoureux de la mer. On se plaît alors à penser que les Núnemoréens seraient des descendants lointains des Teleri.[28] De certains descendants des Teleri qui s’installèrent sur les rivages des Terres du Milieu, on dit que « their hearts were turned towards the West »[29], nostalgie très présente également dans le cœur des Núnemoréens quand il est dit « Eastward they must sail, but ever west their hearts returned. »[30]

Mais le fait que l’on retrouve la lumière des étoiles dans les yeux des hommes de Núnemor et que leur apparence se conformise à celle des Eldar peut s’expliquer par la présence de sang elfique qui coule dans les vaines des Núnemoréens. Néanmoins, on a mis en évidence une présence elfique bien plus considérable qui envahit l’île destinée à l’origine aux hommes. Il naît alors une impression que, sous la trame de l’histoire de Númenor, Tolkien a voulu davantage traiter des elfes que des hommes. Quoi qu’il en soit, le lien à présent certain entre ces deux peuples se voit conforté par les mots de Tolkien dans une lettre à Milton Waldman :

« The contact of Men and Elves already foreshadows the history of the later Ages, and a recurrent theme is the idea that in Men (as they now are) there is a strand of ‘blood’ and inheritance, derived from the Elves, and that the an and poetry of Men is largely dependent on it, or modified by it.”

“Of course in reality this only means that my ‘elves’ are only a representation or an apprehension of a part of human nature, but that is not the legendary mode of talking.”[31]

Ces quelques mots de Tolkien apportent alors une nouvelle lumière sur la nature de la présence elfique que l’on a tenté auparavant de mettre en exergue. En tant que représentation de la partie ‘bonne’ de l’homme, les Elfes apparaissent donc comme des modèles pour les hommes. Bien que ceux-ci possèdent le libre- arbitre, et qu’ils soient donc libre de choisir entre la partie bonne ou la mauvaise de leur être, il semble que les Núnemoréens soient volontairement pris dans un courant elfique, qui permet de revenir à une première hypothèse, de prévention de la déchéance des hommes tombant sous le joug de l’Ombre.

Les Edains ont jadis su s’élever en combattant sur les Terres du Milieu aux côtés des Elfes contre le Mal, ce qui leur valu leur existence sur Númenor. Leur bonté et leur courage les avaient rapprochés de la beauté du peuple elfique. Néanmoins, le destin de ces deux peuples, tous enfants d’Iluvatar, diffère : ce qui amènera ainsi l’Ombre de la Mort sur les hommes de Númenor.

L’unique présence de fer et de bronze sur l’île de Númenor, métaux propres à la fabrication d’armes, et qui pourrait laisser entrevoir le développement d’une civilisation guerrière telle l’Atlantide de Platon, n’a pas su réellement démontrer son utilité chez Tolkien, où l’orgueil qui s’est traduit tout comme chez Platon par une soif de conquête et de puissance, a seul développé un désir ardent d’immortalité, ou de toute puissance, qui a amené les Núnemoréens à braver l’Interdit des Valar en voguant vers les Terres Immortelles de l’Ouest, audace qui leur valu la submersion de l’île et de la quasi- totalité de ses habitants. La corruption de l’homme par les richesses dues au pouvoir a été suffisante chez Platon à la destruction de l’Atlantide, à la différence de Tolkien qui a poursuit l’évolution du Mal.

 

3) L’Ombre de la Mort chez Tolkien[32]

Quelles sont les différences et les points communs entre la mort des elfes et celles des hommes ?
S’il existe une grande proximité entre les deux races, la grande différence de leur mort, c’est-à-dire leur relation au temps, s’explique par la liberté. L’homme est affranchi du temps, il a une « freedom from time »[33]. Ce pouvoir-quitter le temps, c’est-à-dire quitter Arda, mourir, explique que l’homme est un étranger en ce monde. Les hommes sont des êtres « strange and free ».[34] Etrang(er)eté et liberté disent la même chose. Et cette liberté dont parle Tolkien n’est qu’un autre nom de la finitude. Quitter le monde comme le font les humains, c’est user de sa liberté. Les hommes doivent connaître un autre destin, connu d’Ilúvatar seul. Ils seront éternels, ce qui est la vraie immortalité, et ne doivent donc pas tenter de devenir immortels en la chair. L’immortalité des hommes passe par l’acceptation de la mort. On n’échappe pas à la mort, c’est-à-dire qu’on ne devient pas immortels, autrement qu’en passant par la mort. C’est précisément cette réception de la mort que Sauron a perverti chez Tar-Calion, menant Númenor à sa perte.
Tolkien l’a dit, la confusion entre l’immortalité des hommes et celles des elfes est l’œuvre de l’Ennemi. La confusion induite par Sauron était facilitée d’autant que les rois de Númenor approchaient de la vie elfique. Ainsi ne connaissaient-ils quasiment plus la maladie et vivaient jusqu’à trois fois plus longtemps que les autres humains. Seule la mort faisait encore la différence, car en Aman (Terres Immortelles), le monde apparaissait comme aux hommes sur terre, mais sans l’ombre de la mort imminente.
La tentation de devenir comme les elfes pouvait donc être écoutée d’une oreille complaisante puis concupiscente. C’est ce que fit Tar-Calion ou pour l’appeler par son nom adânaic Ar-Pharazôn, dernier roi de Númenor.
La mort humaine est qualifiée tantôt de punition tantôt de don divin, elle suscite donc la peur ou l’espoir. Ainsi les Avalai, c’est-à-dire les elfes qui habitent près de Valinor, disent-ils aux hommes :

« The Eldar, you say, are unpunished, and even those who rebelled do not die. Yet that is to them neither reward nor punishment, but the fulfilment of their being. They cannot escape, and are bound to this world, never to leave it so long as it lasts, for its life is theirs. And you are punished for the rebellion of Men, you say, in which you had small part, and so it is that you die. But that was not at first appointed for a punishment. Thus you escape, and leave the world, and are not bound to it, in hope or in weariness. Which of us therefore should envy the others? »[35]

L’ombre de la mort n’est peur que si l’on conçoit la mort comme punition. Le travail de l’ombre consiste à faire s’équivaloir l’ombre à la peur et au désespoir. Il est dit dans Akallabêth que :

« The Doom of Men, that they should depart, was at first a gift of Ilúvatar. It became a grief to them only because coming under the shadow of Morgoth it seemed to them that they were surrounded by a great darkness, of which they were afraid. »[36]

La mort fait peur parce qu’on la conçoit confusément. Ce qui fait peur dans la mort lorsque l’on est sous l’emprise de l’ombre, c’est l’ombre elle-même. L’ombre, c’est-à-dire Melkor ou ses lieutenants, répand la peur. Et il ne peut le faire que parce que lui-même éprouve de la peur et a peur de la mort.

Mais si la mort est un destin, la peur de la mort, l’ombre de la mort ne l’est pas. La preuve en est qu’a contrario certains hommes peuvent encore garder l’espoir et ne pas succomber à la peur : la mort est alors voulue. La peur (de la mort- punition) n’est que l’ombr(ag)e de l’espoir, mais « la mort, au sens punitif, est regardée comme un changement d’attitude par rapport à elle : peur, répugnance. Un bon Núménóréen meurt librement quand il sent qu’il est temps de le faire .C’est très exactement ce que fait, le dernier, Aragorn en rendant le don.[37]

IV. Le « complexe de l’Atlantide » de J.R.R.Tolkien

1) Un travail acharné, ou un souci de perfection

Tolkien avait la passion de la perfection pour toute chose écrite, que ce soit de la philologie ou des contes. Cela venait de son lien sentimental avec son œuvre, qui ne le laissait rien faire d’autre manière que la plus sérieuse. Rien n’allait à l’imprimerie qu’il n’eût revu, corrigé et maintes fois poli.

Lorsque Tolkien prit sa retraite, il se consacra à la révision de ses romans, et particulièrement du Silmarillon, ou apparaît l’ « Akallabeth », mot adunaic (de Núnemor) signifiant « L’Engloutie » et titre du récit de la Submersion de Núnemor. Cette étude se sera principalement inspirée de l’ « Akallabeth » en question et d’ « Une Description de l’Ile de Númenor » issu du recueil des Contes et Légendes inachevés traitant du Second Age, selon J.R.R.Tolkien. Néanmoins, on ne peut omettre de rappeler ici que ‘l’île engloutie ‘ a été l’objet de plusieurs autres écrits de la main de Tolkien En effet, dans ses réécritures, Tolkien s’est aventuré à aborder le même thème de départ, mais de diverses manières : de la description au récit, on cite alors également « The Lost Road », où deux voyageurs dans le temps, le père et le fils, découvrent la mythologie du « Silmarillion » et retournent au pays de Núnemor. « The Lost Road » fut abandonné (« grâce à ma lenteur et à mon incertitude », dit Tolkien) peu après que les voyageurs eurent atteint Núnemor. Mais Tolkien revint au thème du voyage dans le temps pour introduire la légende de Núnemor quand il se mit à écrire « The Notion Club Papers ». Les Inklings eux-mêmes (déguisés) forment le décor, et cette fois, ce sont deux professeurs d’Oxford, membres du club littéraire qui donne son titre à l’histoire, qui par­tent explorer le temps. Comme la précédente, cette histoire s ‘arrête après l’introduction et ne décrit le voyage que très superficiellement. Outre ces quatre principales références, le récit de Núnemor reste présent à travers tout les écrits de Tolkien, et se fait sujet de lettres dans ses correspondances.

 2) Le problème des sources de Tolkien

a) Des sources antiques…

La croyance en l’existence d’îles situées à l’extrémité de la terre, du coté de l’Occident est fort ancienne.
On la trouve chez les Égyptiens, chez les Grecs, chez les Celtes et elle est passée dans toute la littérature du moyen âge.
Les peuples anciens que nous venons de citer, croyaient qu’au Couchant, après la « mer dangereuse » se trouvaient des îles qui étaient le séjour des morts, (particulièrement des justes) et où ces bienheureux coulaient une vie exempte de soucis en compagnie des dieux primordiaux et des divinités de la mer.

L’histoire de l’Atlantide est une de celles qui marquent avec le plus d’évidence la relation entre légende de la Grèce antique et fiction née de l’imagination de Tolkien. Le récit, fait par ce dernier, de « Akallabêth ou la chute de Nûmenor » est une recréation de la légende de l’Atlantide. C’est là un cas très particulier : Tolkien s’em­pare d’une légende antique et la réécrit de façon à faire croire qu’elle est l’histoire véritable servant de socle au mythe. Afin que le lecteur ne s’y trompe pas, l’auteur nous dit qu’en langue « haut-elfe », Nûmenor s’appelle Atalantë.
Tolkien a souvent mentionné qu’il éprouvait un complexe de l’Atlantide, sous la forme d’un « terrible rêve récurrent de la Grande Vague qui s’élève à l’infini et revient, inéluctablement, balayer les champs et les arbres ». On dirait, semble-t-il, que pour son esprit ce souvenir est enraciné dans sa race : l’engloutissement de l’Atlantide, cette catastrophe antique.
En plus d’une circonstance, il a dit qu’il croyait avoir hérité ce rêve de ses parents, et qu’il avait ultérieurement découvert que son fils Michael en avait hérité à son tour. Dans Le Seigneur des Anneaux, il attribue ce rêve précis à Faramir, fils du der­nier intendant du Gondor. Toutefois, en écrivant « La chute de Númenor », Tolkien découvrit qu’il s’était débrouillé pour exorciser ce rêve perturbateur, qui à l’évidence ne s’était plus manifesté depuis que l’auteur avait donné à l’événement un ton dra­matique en écrivant son propre récit de la catastrophe.
A l’origine, la légende de l’Atlantide est née du Timée de Platon, dialogue entre un prêtre d’Égypte et Solon, législateur d’Athènes. Le premier affirme que la plus puissante civilisation que le monde ait jamais connue existait neuf mille ans aupara­vant, dans le royaume insulaire d’Atlantis, d’une superficie comparable à celle de l’Espagne, et sis dans la mer d’Occident, au-delà des Colonnes d’Hercule. Atlantis étendait sa domination sur toutes les nations d’une Europe incluant la Méditerra­née ; mais l’orgueil sans bornes de ce peuple puissant le conduisit à un conflit avec les immortels. Pour finir, un gigantesque cataclysme, né d’une éruption volcanique suivie d’un raz-de-marée, fit sombrer l’Atlantide dans la mer.
Tolkien utilise la légende rapportée par Platon à titre de canevas pour « La chute de Númenor ». Il semble toutefois s’être refusé à faire comme tant d’auteurs, c’est-à-dire à raconter banalement, en style dramatique, une histoire fondée sur la légende. A titre d’exemple, à l’évidence il n’entendait pas paraître se contenter d’ajouter quelques petites touches personnelles avec détails à l’arrière-plan, autant dire compiler trente siècles d’histoire détaillée, de sociologie, de géographie, d’his­toire naturelle, de linguistique, avec une biographie de Númenor à la clé.
Fait curieux, il se trouve que le fondateur du dernier royaume perdu de Tolkien, Númenor, est lié à un autre mythe grec, sans rapport. Elros, le premier roi, et son jumeau Elrond étaient fils d’un être humain, donc mortel, et d’une vierge elfe, immortelle. Ces jumeaux demi-elfes furent contraints, par le mélange des sangs, à choisir leur peuple et leur destin : monde mortel des hommes ou monde immortel des Elfes. Elrond se décida pour l’immortalité et finit par être Seigneur Elfe d’Imla­dris. Elros, son frère, opta pour la mortalité et devint le roi fondateur de Nûmenor.
Elros et Elrond peuvent se comparer à Castor et Pollux, issus d’un mythe grec. Ces héros sont les fils jumeaux de Léda, femme et mortelle, et de Jupiter, dieu et immortel. En ce cas, Castor est homme et mortel, Pollux dieu et immortel. Quand le premier est tué au combat, le second éprouve une immense douleur car il ne pourra jamais plus être uni à son frère, pas même au monde des ténèbres. Zeus les prend en pitié et les transforme en une constellation, les Gémeaux, jumeaux célestes.
Les frères de Tolkien ne sont pas réunis par une projection dans les étoiles ; il existe cependant un lien constellé avec leur célèbre père Eärendil le marin – à l’ori­gine personnage secondaire d’un mythe teutonique, associé par Jacob Grimm à l’étoile du matin. Dans les récits de Tolkien, Eärendil le marin a lié le Silmaril à sa proue. Son vaisseau volant parcourt le firmament pour l’éternité, semblable à l’étoile du matin, et guide marins et voyageurs.
Dans Le Seigneur des Anneaux, au siège du Gondor, un épisode reflète avec exacti­tude l’atmosphère de Thésée et du Minotaure, mythe grec. Le héros athénien Thé­sée s’embarque sur un bâtiment aux voiles noires, portant le tribut, pour la Crète où ce jeune prince, en même temps que d’autres Athéniens du même âge, sera livré au monstrueux Minotaure dans le palais du roi Minos, et sacrifié. Lors du départ, Thé­sée promet à son père, roi d’Athènes, pour le cas où il parviendrait à tuer le Mino­taure, libérant ainsi son peuple de l’esclavage, d’envoyer des voiles blanches en signe de victoire. Mais l’ivresse du triomphe lui fait oublier sa promesse, et c’est la tragé­die ! Son père aperçoit, rentrant au port, le bateau aux voiles noires. Croyant son fils mort et son peuple toujours esclave, le roi, d’une haute falaise, se jette à la mer.
Dans Le Seigneur des Anneaux, alors que se poursuit le combat aux Champs du Pelennor et que le sort est incertain, Denethor, intendant du Gondor, voit les vais­seaux à voiles noires de la flotte corsaire ennemie remonter le fleuve Anduin. A cet instant est tué le fils aîné de Denethor, et ce dernier croit son autre fils en danger de mort. Avec raison, il estime que ces renforts portés par des vaisseaux à voiles noires vont rendre impossible la défense du Gondor ; alors, fou de douleur et de désespoir, il se suicide.
Tout comme le père de Thésée, Denethor est victime d’une tragique erreur. Il ignore qu’Aragorn a capturé la flotte corsaire aux voiles noires, et que celle-ci désormais porte les alliés du Gondor vers le champ où la bataille tourne maintenant en faveur du royaume. Athènes gagne sa liberté et Thésée succède à son père ; le Gondor de même assure la sienne et Faramir succède à Denethor.

Tolkien, partant de la Bible, trace dans le Silma­rillion un parallèle entre ses Elfes et les tribus hébraïques de Moïse. Comme le peuple de Moïse, les Elfes sont un « peuple choisi » qui endure les terribles épreuves d’une migration de masse vers une « Terre promise ». Le « Grand Voyage » des Elfes à travers les étendues sauvages de la Terre du Milieu les conduit vers Eldamar, leur Terre promise au sein des Terres Immortelles ; tout comme les Hébreux vont vers Israël, Terre promise aux Juifs. Les deux voyages sont comparables en ce qu’ils exé­cutent une mission divine : pour les Elfes, ordre du dieu Manwë, pour les Hébreux, ordre du dieu Yahvé. Bien plus tard, Tolkien présente une grande migration, celle des Elfes Noldor effectuant leur retour en Terre du Milieu, qui elle aussi rappelle l’Exode hébreu. Toutefois elle en diffère en ceci qu’à l’inverse de Moïse, conducteur du peuple hébreu agissant sur l’ordre de Yahvé son dieu, Fëanor, conducteur charis­matique des Elfes, agit contre l’ordre du sien, Manwë.
Tolkien utilise certains termes bibliques de nature à établir un lien entre Elfes et Hébreux. Il n’est pas moins évident que ses Númenoréens, mortels, ressemblent aux Égyptiens de la Bible. Il établit cette correspondance, sans ambiguïté et même en détail, dans une lettre de la fin des années cinquante.

« The Númenóreans of Gondor were proud, peculiar, and archaic, and I think are best pictured in (say) Egyptian terms. In many ways they resembled ‘Egyptians’ – the love of, and power to construct, the gigantic and massive. And in their great interest in ancestry and in tombs. (But not of course in ‘theology’ : in which respect they were Hebraic and even more puritan – but this would take long to set out: to explain indeed why there is practically no oven ‘religion’, or rather religious acts or places or ceremonies among the ‘good’ or anti-Sauron peoples in The Lord of the Rings.) I think the crown of Gondor (the S. Kingdom) was very tall, like that of Egypt, but with wings attached, not set straight back but at an angle. The N. Kingdom had only a diadem .Cf. the difference between the N. and S. kingdoms of Egypt. »[38]

La destruction de Núnemor fait écho, dans une certaine mesure, au cataclysme rapporté par la Bible, quand l’armée du pharaon d’Egypte poursuit les Hébreux de Moïse fuyant vers la Terre choisie. Ignorant le commandement du dieu hébreu, le Pharaon et sa puissante armée sont engloutis par les eaux de la mer Rouge. L’épisode peut se comparer à l’aventure du roi de Númenor dont la flotte suit les routes maritimes des elfes en direction des Terres Immortelles. Ignorant l’ordre du Vala, le roi de Númenor et sa puissante flotte sont engloutis par les eaux de la mer d’Occident.

Que Platon ait lu des textes d’Hérodote relatifs à l’Egypte, certaines expressions du Timée suffiraient à le démontrer. Mais, tandis qu’Hérodote est surtout soucieux de montrer les différences entre les usages grecs et les coutumes déconcertantes des Egyptiens, Platon, fort sans doute de ses observations personnelles[39], relève au contraire, entre les Grecs d’autrefois et les Egyptiens du temps de Solon, des analogies propres à imposer l’idée d’un contact ancien entre les deux peuples.
Ainsi dans le Timée, les institutions primitives d’Athènes reproduisent celles de l’Egypte ;Mais il n’est plus question de cette filiation dans le Critias. C’est alors à l’image des Athéniens primitifs de Platon que Tolkien a reproduit une analogie entre les Núnemoréens et le peuple d’Egypte, néanmoins tel qu’il apparaît dans la Bible.

A la mort de sa mère, lorsque Tolkien avait à peine treize ans, il fut pris en charge par un prêtre catholique, le père Francis Morgan. Son appartenance à la religion catholique ne fut pas sans effet sur les écrits de Tolkien.
Ainsi, sans que l’auteur y fasse explicitement allusion dans quelque écrit que ce soit, apparaît cependant à deux reprises le thème biblique du déluge.

« Le Seigneur vit que les hommes étaient de plus en plus malfaisants dans le monde , et que les penchants de leur cœur les portaient de façon constante et radicale vers le mal.[…] Il se dit : « Il faut que je balaye de la terre les hommes que j’ai créés, et même les animaux, grands ou petits, et les oiseaux. Je regrette vraiment de les avoir faits. Mais Noé bénéficiait de la bienveillance du Seigneur.[…] Noé était un homme droit, fidèle à Dieu ; Il vivait en communion avec Dieu. »

Dieu dit à Noé :

« Je vais provoquer une grande inondation, pour anéantir tout ce qui vit. Tout ce qui se trouve sur la terre devra périr. Mais je prend l’engagement de t ‘épargner. »[40]

Ce qui fut fait : Seul Noé, et ceux qui se trouvaient dans l’arche avec lui, survécurent aux eaux qui montèrent jusqu’à recouvrir entièrement les plus hautes montagnes.

Cet épisode de la Genèse fait écho à deux événements dans la littérature de Tolkien, qui caractérisent le début, puis la fin de son Second Age.
Lorsque les Valar eux-mêmes vinrent pour détruire Melkor, le dieu sombre, de leur guerre dite ‘de la Colère’, Bélériand, alors investit par les forces du mal, tout entier fut démantelé et englouti par la mer au début du deuxième âge du soleil. Elros, figure de Noé, né en 442 du premier âge du soleil sur la côte de Bélériand, conduisit alors, au début du second âge, les Edains survivants à Núnemor et devint leur premier roi. Lui, et toute sa lignée connurent , tout comme l’image biblique qu’ils incarnent, une durée de vie nettement supérieure à celle du commun des mortels. Tous furent béni des dieux.
De même, la fin du deuxième âge fut marquée, en l’an 3319, par l’engloutissement de Núnemor, dont seul échappa Elendil le Grand, ainsi que ses deux fils Anarion et Isildur, à la tête des ‘ fidèles ‘ qui avaient refusé d’abandonner les Valar et les Eldar. A bord de neuf vaisseaux, ils naviguèrent vers l’est et les rivages de la Terre du Milieu au moment du cataclysme qui changea la face du monde.
Elros et Elendil constituent deux représentations de la figure de Noé qui s’ajoutent au répertoire des influences du christianisme dans la littérature tolkienienne.

Dans tous les cas, l’eau apparaît dans toute sa puissance comme l’élément purificateur du Mal.
Ainsi, les océans du monde de Tolkien sont la demeure d’Ulmo, seigneur des océans et maître de l’eau sous toutes ses formes, servit entre autres par deux esprits de la mer : Uinen, la dame des eaux calmes, et son époux Ossë, le seigneur des vagues. Le puissant royaume d’Ulmo témoigne d’une pureté qui ne fut jamais souillée sous la plume de Tolkien ; Ce qui traduit en quelque sorte l’amour que Tolkien porta à la mer de son vivant.

b) … à des détails plus modernes

Tolkien semble néanmoins avoir subi l’influence de faits historiques relatifs à l’époque actuelle.
On tentera alors, sans aucune prétention toutefois, de rétablir quelque liens que l’on a cru entrevoir dans la légende de Núnemor.

De leurs premiers voyages sur les Terres du Milieu, les Núnemoréens apparurent aux yeux des Hommes Sauvages comme des bienfaiteurs divins, apportant avec eux des présents et la connaissance, et repartirent en laissant derrière eux maintes légendes à propos des rois et des dieux venus du soleil.
Cela n’est pas sans rappeler l’épisode de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb en 1492, où les Indigènes, selon leurs croyances, assimilèrent la venue des Européens par la mer au débarquement prophétique de leurs dieux.

Dans « Une Description de l’Ile de Núnemor », on trouve au sujet des Núnemoréens :

« Axes and spears and bows they had, and shooting with bows on foot and on horseback was a chief sport and pastime of the Númenóreans. »[41]

On retrouve alors ici l’image des Indiens d’Amérique, connus pour leur habilité dans l’art de l’équitation et de la guerre, à travers l’usage d’arcs ou encore de hachettes et autres armes tranchantes.

Dans le Critias de Platon, il est dit au sujet de l’Athènes ancienne que les femmes participaient au service guerrier. A l’inverse, la femme, outre Clito qui s’unit à Poséidon pour engendrer la lignée des rois atlantes, est absente du récit platonicien de l’Atlantide. On en vient alors à la légende de Núnemor de Tolkien, où non seulement la femme est présente, mais devient également souveraine. Tolkien semble alors reconnaître la femme en tant que telle : celle-ci n’apparaît pas sous le costume d’un homme, mais dans toute sa beauté, sa grâce et sa sensilbilité.

On rappelle ici également le thème du déboisement, que l’on retrouve plus précisément dans la partie botanique consacrée précédemment à Núnemor de Tolkien, et qui soulève un problème persistant depuis l’antiquité jusqu’à nos jours.

 

3) Naissance d’une théorie religieuse à partir du monde de Tolkien au Second Âge

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Carte extraite de The Atlas of Middle-earth Karen Wynn Fonstad (c)

La carte géographique ci-dessus met tout d’abord en exergue une certaine similitude géographique entre l’île de Núnemor de Tolkien et l’Atlantide de Platon. En effet, qu’elle se situe à l’ouest du détroit de Gibraltar selon Platon, où à l’ouest des rives des Terres du Milieu selon Tolkien, la position de ces deux îles semble pour le moins identique chez les deux auteurs, et conforte l’idée qu’il s’agit là du récit d’une seule et même île qui fut l’Atlantide à l’origine, et qui devint Núnemor sous la plume de Tolkien qui, à partir de la base de l’Atlantide aurait très largement développé le mythe. Ainsi, Tolkien s’est approprié l’Atlantide pour en faire son propre mythe sous le nom, parmi tant d’autres, de Núnemor.
Pour accéder au monde de Tolkien, le problème clé n’est pas tellement celui du lieu mais celui du temps.

« Le théâtre de mon récit, écrit-il, est cette terre où nous vivons à présent. Seulement, la période de l’histoire est imaginaire. L’action se situe au nord-ouest de la Terre du Milieu, qui équivaut en latitude au littoral de l’Europe et au rivage septentrional de la Méditerranée. »

On a déjà pu voir que Tolkien ne s’est pas contenté de reprendre le monde de Platon, mais l’a ouvert à une toute autre dimension qu’est la présence divine à l’intérieur même de la sphère terrestre. Celle-ci se caractérise par des terres situées à l’ouest de Núnemor : le vaste continent occidental d’Aman où se trouve Valinor, le « pays des Valar », second domaine des Valar et des Maiar, qui succéda à Almaren, île détruite antérieurement. Le continent d’Aman, « Béni » en langue elfique quenya, constitue les Terres Immortelles des immortelles Valar, Maiar et Eldar.

La composition du monde de Tolkien au temps de Núnemor illustre alors une nouvelle théorie religieuse, selon laquelle Tolkien aurait voulu symboliser différentes étapes sur le chemin vers le paradis. Ainsi, en observant la carte jointe représentative du monde au second âge de Tolkien, apparaissent des paliers en quelque sorte, débutants à l’est (Terre du Milieu) pour se rapprocher, au fur et à mesure du déplacement, des Terres Immortelles ou du Paradis situé à l’ouest, du côté du soleil couchant. On mettra alors en évidence trois stades différents avec néanmoins une faible sous division dans le dernier :

  • Les Terres du Milieu, domaine où prolifère le Mal : les créatures démoniaques se multiplient, les hommes se laissent corrompre…Tolkien parle même d’une race de monstres, les orcs, qui seraient à l’origine des elfes corrompus, dont l’apparence hideuse témoigne. Seuls des êtres bons parmi les hommes et les elfes perdurent dans l’espoir qu’un jour le mal pourra être anéantit, en réminiscence d’un bonheur originel qui fut perverti.
  • L’île de Núnemor, don des dieux à ces hommes bons dont il a été question, qui ont lutté courageusement aux côtés des elfes des Terres du Milieu contre l’invasion maléfique, qui avait à sa tête Morgoth le Dieu Noir. Les Núnemoréens, dont le premier roi fut Elros, connurent une espérance de vie nettement supérieure à celle du commun des mortels, et prospérèrent sur leur terre insulaire au large des côtes des Terres du Milieu, douée d’une incroyable richesse à l’attention des Edains. Núnemor est en chemin sur la route qui mène au paradis d’Aman.
  • Le vaste continent occidental d’Aman, domaine et refuge des êtres immortels Valar, Maiar et Elfes. De ce continent se détache Tol Eressëa, qu’il est nécessaire de définir :

Dans les premiers âges d’Arda, il y avait une grande île au milieu de la Grande Mer de Bele­gaer qu’Ulmo le Vala, seigneur des océans, déracina et transforma en île flottante qui lui servit de vaste navire. Le vaisseau d’Ulmo transporta les elfes vanyar et noldor du Grand Voyage depuis la Terre du Milieu jusqu’aux Terres Immortelles. Au moment du départ, une portion de l’île s’échoua au large de Beleriand et s’en sépara pour former l’île de Balar. Les Vanyar et les Noldor arri­vèrent néanmoins à bon port et l’île d’Ulmo retourna à Beleriand pour transporter les Teleri, les elfes marins. De nombreuses années s’étaient écoulées depuis le pre­mier voyage, et dans l’intervalle les Teleri en étaient venus à tant aimer la mer qu’Ossë, l’esprit maia maître des vagues, persuada Ulmo de ne pas continuer la tra­versée, mais d’ancrer l’île dans la baie d’Eldamar. Bien qu’en vue des Terres Immortelles et de leurs frères d’El­damar, les Teleri furent pendant un âge des étoiles sépa­rés de leurs parents, et c’est à cette époque que l’île reçut son nom, Tol Eressëa, l’« île solitaire ». Leur isolement ne prit fin que lorsqu’on enseigna aux Teleri la construc­tion navale. Ils devinrent maîtres des mers et allèrent où bon leur semblait. Certains partirent construire la cité teleri d’Alqualondë à Eldamar, d’autres restèrent sur Tol Eressëa et dans sa cité portuaire d’Avallônë, qui donnait sur l’est. Ces derniers commercèrent avec les Nûmeno­réens et leur apportèrent présents et connaissance, pen­dant le deuxième âge du soleil, avant le changement du monde ; leur tour blanche d’Avallônë pouvait être aper­çue, scintillant dans la mer Occidentale, depuis le plus haut sommet de Nùmenor.

Le passage souligné semble alors identique à l’histoire de Núnemor, à la seule différence que leur ouverture sur le monde fut la cause de la déchéance des hommes de Núnemor, à l’inverse des Teleri qui ne connaissaient pas la faiblesse humaine. On a donc ici le même récit, synonyme de prestige lorsque ses sujets sont des elfes, ou de corruption et de chute lorsque ceux-ci sont des hommes, bien qu’ayant été distingués auparavant par leur vertu, du commun des mortels. Quoi qu’il en soit, on retiendra que Tol Eressea est détachée du continent d’Aman et se situe ainsi très légèrement à l’est de ces terres, bien que faisant parti des Terres Immortelles. Ce léger décalage s’explique alors par le fait que les Teleri se soient en quelque sorte laisser séduire à travers leur voyage vers le paradis par un élément qui les attache à la terre et les empêche de s’exiler définitivement vers l’extrême ouest. Tol Eressea se conforte alors dans son rôle d’intermédiaire entre les mortels et les immortels, et constitue une sous- division à l’intérieur même de ces Terres Immortelles du Paradis.
Dans une autre version de la chute de Núnemor, « The Drowning of Anadune », Tolkien a d’ailleurs choisit de détruire par la colère des dieux non seulement Núnemor, mais également Tol Eressea…

Ces différents paliers que l’on s’est entâché de faire apparaître, correspondent alors à des degrés de pureté des êtres qui les rapprochent plus ou moins du paradis occidental.
Néanmoins ce paradis est à jamais perdu pour les hommes : le continent d’Aman est alors une représentation biblique du paradis perdu.

« For in those days Valinor still remained in the world visible, and there Ilúvatar permitted the Valar to maintain upon Earth an abiding place, a memorial of that which might have been if Morgoth had not cast his shadow on the world. »[42]

De même, à maintes reprises Tolkien exprime la nostalgie des Núnemoréens envers ce paradis perdu, sentiment qui grandit au fil du temps pour devenir une soif ardente d’immortalité à mesure que ces hommes gagnent en puissance et en gloire. Mais les hommes étaient voués à un destin post mortem connu d’Illuvatar seul, et leur entreprise vers le continent d’Aman fut donc couronné d’échec, mais plus encore conduit à la chute de tout Núnemor.
Tolkien fait allusion à ce sujet, dans ses lettres, à une première chute des hommes avant Núnemor, mais sans plus d’explication.

« The Downfall of Núnemor, the Second Fall of Man (or Man rehabilitated but still mortal) brings on [a] catastrophic end. »[43]

Il apparaît alors le fait que les hommes auraient été à l’origine des êtres immortels dont la chute s’apparente à celle d’Adam et Eve, bannis du paradis pour s’être laissé corrompre par le malin. Ce scénario se reproduit une seconde fois à Núnemor, lorsque le roi Ar-Pharazôn se laisse séduire par Sauron.
Cela confirme l’idée que les Terres Immortelles de Tolkien sont une image du paradis perdu par la faiblesse humaine. Tolkien semble avoir voulu mettre en exergue une chute perpétuelle de la race humaine, une reproduction sans fin de la scène originelle d’Adam et Eve chassés du paradis.
Ainsi, la vertu des hommes leur value de se rapprocher du paradis en s’établissant sur Núnemor, et une fois de plus ils s’en éloignent par la corruption. Le libre- arbitre semble être alors, outre le fondement, le problème fondamental de l’homme.

V. Númenor, un rêve qui s’attarde

1) Une réminiscence du prestige de Núnemor

Les survivants au cataclysme qui détruit à jamais l’île de Núnemor furent Elendil et ses fils, à la tête des Fidèles. De tant de richesses englouties, seuls purent ainsi être sauvés l’Anneau de Barahir et le sceptre d’Andunië.

Dans les Contes et légendes inachevés II en effet, la note 2 au chapitre intitulé « Une description de l’Ile de Númenor » contient quelques lignes de Tolkien au sujet des trésors de la lignée royale. Il précise alors la transmission de l’anneau de Barahir :

« The King’s sword was indeed Aranrúth, the sword of Elu Thingol of Doriath in Beleriand, that had descended to Elros from Elwing his mother. Other heirlooms there were beside: the Ring of Barahir; the great Axe of Tuor, father of Eärendil; and the Bow of Bregor of the House of Bëor. Only the Ring of Barahir father of Beren One-hand survived the Downfall; for it was given by Tar-Elendil to his daughter Silmarien and was preserved in the House of the Lords if Andunië, of whom the last was Elendil the Faithful who fled from the wrack of Númenor to Middle-earth. »

On trouve également dans le Silmarillion une description de l’anneau de Barahir :

« His words were proud, and all eyes looked upon the ring; for he held it now aloft, and the green jewels gleamed there that the Noldor had devised in Valinor. For this ring was like to twin serpents, whose eyes were emeralds, and their heads met beneath a crown of golden flowers, that the one upheld and the other devoured; that was the badge of Finarfin and his house ».[44]

Le symbole du pouvoir des Seigneurs d’Andunië était un sceptre, tout comme le symbole du pouvoir royal dont on a aucune description, et qui disparut avec Ar-Pharazôn. Le sceptre d’Andunië est décrit quant à lui comme une barre d’argent, « a silver rod », peut-être faite en mithril. Elendil l’amena sur la Terre du Milieu, où il devint le symbole du pouvoir des rois d’Arnor. A cet effet, il est connu habituellement sous le nom de Sceptre d’Annuminas, selon la capitale d’Arnor.

Ainsi, l’anneau, de façon prémonitoire, passe dans la Maison qui maintiendra l’alliance avec les Eldar ; De même que le sceptre qui fut sauvé de la submersion de Núnemor n’est pas le sceptre royal, mais celui des Seigneurs d’Andunië : ce qui annonce d’ores et déjà un nouveau départ pour ces derniers Núnemoréens sur la Terre du Milieu, qui rétablira la vertu et ainsi la puissance originelles de ces hommes. Tout ce qui avait alors, d’une façon ou d’une autre, été corrompu sur Núnemor paraît avoir sombré avec l’île. Ne restent que quelques hommes bons pour perpétuer le souvenir de sa grandeur. Toute trace du Mal qui a envahit jadis la terre pure de Núnemor semble ici avoir été effacée, et sa présence même ainsi, d’une certaine façon, nier.

Ne peut–on pas alors imaginer l’hypothèse selon laquelle on aurait soulevé, à travers la chute de Núnemor, une erreur originelle des dieux qui n’avaient pas prévu le scénario qui eut malheureusement lieu, et qui auraient voulu effacer tout preuve de leur manquement, en permettant tout de même aux Fidèles de restituer et de rappeler la vertu des Edains en laquelle ils avaient cru? Tolkien voulait –il dénoncer le tort des dieux de son univers à négliger le sang humain, et donc corrompu à l’origine selon la Bible, qui se mêlait au sang pure des Elfes dans les veines des Núnemoréens ?

L’homme semble, à ce stade de la chute de l’empire insulaire de Núnemor, irrémédiablement perdu… La faiblesse des hommes qui causa la chute de Núnemor se retrouvera d’ailleurs en la personne d’Isildur qui se laissera séduire, après la défaite de Sauron, par son anneau de pouvoir et connaîtra ainsi la mort. Seul le roi Elessar, descendant des seigneurs núnemoréens, rétablira bien plus tard, à l’époque de la guerre de l’anneau au troisième âge, l’honneur et la gloire de ces hommes d’exception qu’étaient les Núnemoréens, avant leur soumission fatale aux forces obscures à l’œuvre. C’est alors très symboliquement que l’elfe Elrond, le frère d’Elros (premier roi de Núnemor) transmet le sceptre d’Andunië au roi Elessar lors de son couronnement. La pureté de la lignée d’Elros qui s’était manifestée en les Seigneurs d’Andunië du temps de la chute de Núnemor se retrouve alors en les mains d’Elessar (« pierre elfique »), roi légitime du royaume réuni de l’Arnor et du Gondor.

De même Elessar ou Aragorn, l’héritier d’Isildur, reçoit également d’Elrond l’anneau de Barahir qui fut porté jadis par Elros et qui constitue le plus vieil objet connu de la Terre du Milieu : un anneau sans pouvoir, mais riche de symboles.
Comme pour d’autres points (notamment celui de la juste pensée de la mort), c’est Aragorn qui va donner à cet anneau sa plus haute signification. En effet, lorsqu’ Aragorn et Arwen se retrouvent en Lórien[45], ils échangent leurs serments. Aragorn donne alors l’Anneau de Barahir à Arwen, la fille d’Elrond[46]. Cet anneau est devenu une alliance, signe d’amour entre un Humain et une (Demie-)Elfe. Leur union est capitale dans l’œuvre de Tolkien, car elle relie toutes les doubles lignées issues des unions entre Eldar et Humains (c’est d’ailleurs grâce à ces lignées croisées que les Humains ont reçu une infime partie de sang elfique, à l’origine de l’inspiration faërique). Elle est l’ultime (ré)union. L’anneau, jadis symbole de l’amitié entre les deux races, est désormais l’alliance de leur dernière union.

2) Le Gondor, à l’image de Núnemor

A une époque sombre, alors que peu d’espoir demeurait et que la puissance de Sauron semblait sans limite, les hommes du Gondor connurent leur plus grande gloire.

« Au Gondor se mobilisèrent des chevaliers dignes des guerriers de l’ancien temps. A Minas Anor, ils portaient les heaumes couronnés d’argent et de mithril, arborant les ailes blanches d’oiseaux de mer. »[47]

Un détail nous semble alors étranger au souvenir de Núnemor : la présence d’argent et de mithril qui couronne les heaumes des cavaliers, car il fut dit que tout métaux précieux était absent de Núnemor jusqu’à l’expansion de son pouvoir à la Terre du Milieu.

Dans « La Compagnie de l’Anneau »[48], Gandalf dit que la Moria était le seul endroit au monde où l’on pouvait trouver du mithril. Ce qui est tout à fait justifié, car Núnemor n’existait plus et les Terres Immortelles avaient été détachées des sphères du monde d’Arda. Car du temps de l’île de Núnemor, sur laquelle on se centre ici, on trouve, bien que cela soit contraire à ce qui fut dit auparavant quant à l’absence de métal précieux à l’intérieur même de l’île, la présence de mithril.

Mithril est un mot composé de ‘mith’ qui signifie ‘gris’ et de ‘ril’, ‘éclat’, et constitue ainsi un métal argenté rare et magique, car doué d’une résistance quasi- absolue. Son existence sur l’île de Núnemor se précise avec le règne du quinzième roi, Tar Telemmaitë.

« Tar Telemmaitë was born in the year 2136, and ruled for 140 years, until his death in 2526. Hereafter the Kings ruled in name from the death of their father to their own death, though the actual power passed often to their sons or counsellors; and the days the descendants of Elros waned under the Shadow. This King was so called because of his love of silver, and he bade his servants to seek ever for mithril. »[49]

Note de l’auteur à ce propos :

« For that metal was found in Númenor. – In “The Line of Elros” (p.232) Tar-Telemmaitë, the fifteenth Ruler of Númenor, is said to have been called so (i.e. “silver-handed”) because of his love of silver, “and he bade his servants to seek ever for mithril. »

Il semble alors que le mithril ait bien été une richesse propre à l’île de Núnemor, bien que très peu commentée par l’auteur.
Malgré le fait que le sous-sol de Núnemor n’égale pas celui de l’Atlantide de Platon, où les métaux précieux tels que l’or et l’argent abondent, on retrouve néanmoins à travers le mithril, un parallèle certain à ce métal atlante dont on ne connaît plus que le nom : le cuivre de montagne ou l’orichalque.

VI. Conclusion

Pour comprendre la chute de Núnemor, il est nécesaire de connaître la perception de la mort à travers les écrits de Tolkien. Les Valar étaient des êtres spirituels, et ainsi immortels. Les Eldar étaient des êtres de chair, mais qui étaient également immortels (ils pouvaient être tués au combat, mais ils ne mourraient pas de mort naturelle, ni ne succombaient à la maladie). Les Edain, devenu les hommes, étaient biensûr mortels. Au fur et à mesure que l’orgueil des Dunédains grandissait, ils commençèrent à envier la vie des Eldar. Cette envie s’intensifia avec le temps jusqu’à devenir une haine de toutes choses elfiques, et il en résulta la persécution de tout Núnemoréen qui maintenait un contact avec les Eldar ( « les Fidèles »). L’orgueil et la peur se combinèrent ainsi pour amener Númenor au terme de son existence.

Où la faute des Núnemoréens se situe-t-elle donc ?
Serait- ce le péché d’orgueil, ou une volonté toujours croissante de puissance et de domination ?
La corruption des Núnemoréens par Sauron qui les a convertis au culte de Morgoth le dieu noir ?
L’action de braver l’Interdit des Valar en voguant vers les Terres Immortelles ?

Un terme répond ici à cette question et se retrouve à travers chacune de ces réponses : il s’agit en effet de l’hubrys, ou le fait que les Núnemoréens n’acceptent pas la place qu’Iluvatar leur a donné dans le monde, et aillent contre l’ordre des choses en désirant devenir des Elfes à part entière.

Selon Maurice de Gandillac[50], il ne faut pas oublier que, dans la mytho­logie grecque, l’ascension de l’homme est souvent punie par les dieux eux-mêmes, comme une marque, l’hybris. Icare est précipité au sol. Les géants qui entassent deux montagnes l’une sur l’autre sont finalement rejetés, et Prométhée est puni avec la cruauté que l’on sait. Il faut norma­lement que chaque sorte d’être demeure à son niveau propre.

On peut alors élargir le débat et citer également Chanoine Plagneux[51] quant à une lutte perpétuelle du Bien et du Mal, en l’homme soumis à sa propre volonté.

« Encore une fois, c’est le Nouveau Testament, qui nous fournit la clé de l’Ancien. En particulier le dialogue d’Eve avec le serpent ne se comprend tout à fait que référé au dialogue de Marie avec l’Ange de l’Annonciation. Le « Oui » de Marie à l’Ange de Lumière correspond exactement au « Oui » d’Eve à l’Ange de Ténèbres. De même l’Adam de la Genèse ne s’éclaire que par le nouvel Adam, par celui dont saint Paul déclare (Philip., lI, 6 sq) qu’ « étant en forme de Dieu, il ne tint pas jalousement à s’arroger la divinité, mais se fit homme, humble, obéissant jusqu’à la mort, en raison de quoi Dieu l’a élevé et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom, à savoir Seigneur et Jésus ». Le texte grec porte Kyrios, c’est-à-dire le mot qui, depuis les Septante, traduit Yahvè, le titre divin de l’Ancien Testament. Tous les exégètes s’accordent à voir là une allusion au premier Adam, à celui qui, contrairement à Jésus, n’étant pas Dieu, a voulu s’arroger cependant la divinité. D’autre part, le récit de la Tentation, dans les Synoptiques, implique, lui aussi, un renvoi implicite à la tentation d’Adam. C’est ce qui donne tout son sens à ce texte obscur. Saint Irénée a bien vu que le Christ, qui récapitule toute l’histoire humaine et qui la porte en lui, rejette l’appel du démon et dit à Dieu le Oui qui rachète le monde. La Croix, pourrait-on dire, n’est, quelle que soit son importance, que la réalisation extérieure du Oui prononcé au moment de la tentation.

Origène, dans une autre perspective, interprète la Tentation comme le prototype de la lutte permanente du chrétien contre le diable, ce combat qu’Evagre le Pontique représente en termes tout à fait réalistes, avec intervention de bêtes sauvages qui frappent l’homme, qui le font rouler à terre. Ce combat spirituel est une réalité indéniable, même lors­qu’on considère, avec certains théologiens, que le Christ a payé au démon la juste rançon de l’homme. .Jusqu’à la fin des temps, l’homme entendra en lui l’appel du diable. Le salut est assuré, mais chaque indi­vidu reste ici-bas l’enjeu d’une lutte où se renouvelle indéfiniment la tentation première, celle de Satan et celle d’Adam. »

Dans toutes ses fictions, Tolkien utilise le procédé littéraire qui a sa préférence. Il élabore une sorte d’« histoire prototype » qu’il encourage à regarder comme « l’événement réel susceptible d’expliquer ultérieurement et de manière plausible des contes et des légendes bien connus appartenant à de nombreuses nations.
La création, suivie de la submersion de Númenor, ce puissant royaume insulaire, est une tentative délibérée d’écrire « l’histoire vraie » qui se trouve derrière le mythe de l’Atlantide.
Nous ne voulons pas suggérer que Tolkien se contente de cueillir des figures dans les mythes et les légendes. L’imagination créatrice est une chose complexe : l’esprit de Tolkien a été poussé à créer des personnages originaux et des événements qui résonnent avec une puissance et une profondeur héritées de leur source.
Ici réside un des aspects les plus accomplis du génie de l ‘auteur. Pour fouiller le puits profond du mythe, de la légende, de la littérature et de l ‘histoire, il a combiné les qualités naturelles d’un conteur, la capacité inventive et la technique d’un universitaire. Il a insufflé la vie à des traditions antiques qui seraient, sans lui, demeurées inconnues, à jamais, de millions de lecteurs aujourd’hui.
Toutefois l’on doit, bien clairement, saisir que le processus créatif de Tolkien n’est pas une simple coordination de traditions anciennes. Son art n’est en aucune façon une simple imitation ; son écriture est plus riche, plus profonde, plus accomplie que l’antique tradition qu’elle redonne.

VII. Bibliographie

  • Timée-Critias, œuvres Complètes Tome X, Platon. Texte établit et traduit par André Rivaux. Edition Les Belles Lettres., Paris 1956.
  • Timée-Critias, Platon, Notes de Luc Brisson. GF Flammarion.
  • Un continent perdu, l’Atlantide, Otto Silbermann. Les Editons Genet, 1930.
  • The Silmarillion, J.R.R. Tolkien. Edité et préfacé par Christopher Tolkien, Harper Collins Publishers, 1994.
  • The Silmarillion, J.R.R. Tolkien. Edité et préfacé par Christopher Tolkien, traduction de l’anglais par Pierre Alien, Christian Bourgeois éditeur, illustré par Ted Nasmith, 1998.
  • Unfinished Tales of Nuúmenoz and Middle-earth, J.R.R. Tolkien. Texte informatique.
  • Contes et légendes Inachevés, Le Second Age, J.R.R. Tolkien. Introduction, cartes et commentaires par Christopher Tolkien, traduction de l’anglais par Tina Jolas, Christian Bourgeois éditeur, 1982.
  • The Letters of J.R.R. Tolkien. Une sélection éditée par Humphrey Carpenter avec l’assistance de Christopher Tolkien. George Allen & Unwin London. Texte informatique.
  • The Lord of the Rings, J.R.R. Tolkien. Harper Collins Publishers, 1995.
  • Le Seigneur des Anneaux, J.R.R. Tolkien. Edition complète avec appendices et index, traduction de l’anglais par Francis Ledoux, Christian Bourgeois éditeur, illustrée par Alan Lee, 1992.
  • The Lost Road, History of Middle-Earth, vol.5, J.R.R. Tolkien. Edité par Christopher Tolkien. Harper Collins Publishers, 1993.
  • Sauron defeated, History of Middle-Earth, vol.9, J.R.R. Tolkien. Edité par Christopher Tolkien. Harper Collins Publishers, 1993.
  • Morgoth’s Ring, History of Middle-Earth, vol.10, J.R.R. Tolkien Edité par Christopher Tolkien. Harper Collins Publishers, 1993.
  • Dictionnaire des langues Elfiques vol.1, Encyclopédie de la terre du Milieu, Tome 1, Edouard Kloczko. Tamise Productions, illustré par Jérôme Poupinet, 1995.
  • J.R.R Tolkien : une biographie, Humphrey Carpenter. Traduction de l’anglais par Pierre Alien, édition revue par Vincent Ferré, Christian Bourgeois éditeur, 2002.
  • L’Anneau de Tolkien, David Day. Traduction de l’anglais par Jacques Georgel, Christian Bourgeois éditeur, illustrée par Alan Lee, 2002.
  • Tolkien : l’encyclopédie illustrée, David Day. Traduction de l’anglais par Pascal Aubin, Octopus France, 2002.
  • Tolkien : les univers d’un magicien, Nicolas Bonnal. Les Belles Lettres, 1998.
  • Entretiens sur l’Homme et le Diable. Sous la direction de Max Milner, Mouton.
  • La sainte Bible. Traduction de l’hébreu et du grec, Alliance Biblique Universelle, 1993.
  • La Bible de Jérusalem. Traduction sous la direction de l’Ecole biblique de Jérusalem, Les Editions du Cerf, 1973.
  • Dictionnaire des Mythologies, Myriam Philibert. Maxi-Livres-Profrance, 1998.
NOTES 

[1] Ainsi que la citation précédente : « Letter 131 to Milton Waldman », The Letters of Jrr Tolkien by Humphrey Carpenter, GEORGE ALLEN & UNWIN.
[2] Libye est le nom général pour désigner la partie de l’Afrique située à l’ouest de l’Égypte. La Tyrrhénie (plus tard Étrurie) désigne l’Italie occidentale.
[3] Platon, OEuvres complètes, t. X, Timée, texte établi et traduit par Albert Rivaud. © Les Belles Lettres, Paris, 1956.
[4] Platon, Ouvres complètes, t. X, Critias, texte établi et traduit par Albert Rivaud. © Les Belles Lettres, Paris, 1956.
[5] Critias 108 e-109 a ; trad. Rivaud.
[6] 25 c.
[7] Le dialogue s’arrête brutalement sur la décision de Zeus. Le reste du texte a-t-il été perdu ? Le projet de trilogie aurait-il été interrompu par la rédaction des Lois? Platon est-il mort avant d’avoir pu achever le Critias? A-t-il renoncé pendant la rédaction à son sujet principal – la guerre des Athéniens contre les Atlantes -, estimant que l’essentiel était bien dans la présentation des deux cités ?
[8] On retrouvera Platon approximativement au IV e siècle avant Jésus Christ, et J.R.R. Tolkien au XX e siècle après Jésus Christ.
[9] « I A Description of the Island of Númenor », Unfinished Tales, Part 2, The Second Age.
[10] « Akallabêth », The Silmarillion, page 334. Harper Collins Publishers, 1994.
[11]« Likewise within the lands the birds of Númenor were beyond count, from the kirinki that were no bigger than wrens, but all scarlet, with piping voices […] », « I A Description of the Island of Númenor », Unfinished Tales, Part 2, The Second Age.
[12] Emblème des Dúnedains, l’Arbre Blanc figure sur l’étendard déployé par Aragorn ainsi que sur les surcots des gardes de Minas Tirith.
[13] « The Return of the King », The Lord of the Rings, livre 6, chapitre V The Steward and the King, page 950.
[14] « Akallabêth », The Silmarillion, pages 312-313. Harper Collins Publishers, 1994.
[15] « Akallabêth », The Silmarillion, pages 315-316. Harper Collins Publishers, 1994.
[16] « I A Description of the Island of Númenor », Unfinished Tales, Part 2, The Second Age.
[17] « The Downfall of Númenor, the Second Fall of Man (or Man rehabilitated but still mortal), brings on [a] catastrophic end […] », « Letter 131 to Milton Waldman », The Letters of Jrr Tolkien by Humphrey Carpenter, GEORGE ALLEN & UNWIN.
[18] « I A Description of the Island of Númenor », Unfinished Tales, Part 2, The Second Age.
[19] « Akallabêth », The Silmarillion, page 313. Harper Collins Publishers, 1994.
[20] « Akallabêth », The Silmarillion, page 315. Harper Collins Publishers, 1994.
[21] « I A Description of the Island of Númenor », Unfinished Tales, Part 2, The Second Age.
[22] Vala, reine des étoiles.
[23] « Valaquenta », The Silmarillion, chapter 3, page 56. Harper Collins Publishers, 1994.
[24] Vala, surnommé « le chasseur ».
[25] « Valaquenta », The Silmarillion, chapter 3, page57. Harper Collins Publishers, 1994.
[26] “II Aladarion et Erendis», Unfinished Tales, Part 2, The Second Age.
[27] Voir carte de Númenor, page 23.
[28] Ce qui se voit justifier par le fait que l’arrière arrière grand-père d’Elros, premier roi de Númenor, fut Elwë, également premier seigneur des Teleri.
[29] « Valaquenta », The Silmarillion, chapter 3, page 62. Harper Collins Publishers, 1994.
[30] « Akallabêth », The Silmarillion, page 316. Harper Collins Publishers, 1994
[31] « Letter 131 to Milton Waldman », The Letters of Jrr Tolkien .
[32] Certaines des idées développées sur ce thème de l’Ombre de la Mort se sont inspirées d’un article de Michaël Devaux, paru dans La Feuille de la compagnie, N°1, les éditions de l’Œil du Sphinx © 2001.
[33] « Letter 208, From a letter to C. Ouboter, Voorhoeve en Dietrich, Rotterdam 10 April 1958. », The Letters of Jrr Tolkien.
[34] « Ainulindalë », The Silmarillion, page19. Harper Collins Publishers, 1994.
[35] « Akallabêth », The Silmarillion, page 318. Harper Collins Publishers, 1994.
[36] « Akallabêth », The Silmarillion, page 318. Harper Collins Publishers, 1994.
[37] « Le Retour du Roi », Le Seigneur des Anneaux,, Jrr Tolkien.
[38] « Letter 211 To Rhona Beare, 14 October 1958 Merton College, Oxford », Letters of Jrr Tolkien.
[39] cf. les Lois, Platon.
[40] De même que la citation précedente, Genèse 5-7.
[41] « I A Description of the Island of Númenor », Unfinished Tales, Part 2, The Second Age.
[42] « Akallabêth », The Silmarillion, page 315. Harper Collins Publishers, 1994.
[43] « Letter 131 to Milton Waldman », The Letters of Jrr Tolkien .
[44] « Valaquenta », The Silmarillion, chapter 19, page 200. Harper Collins Publishers, 1994.
[45] En l’an 2980 du Troisième Age selon Tolkien.
[46] Appendice B du Seigneur des Anneaux de Tolkien. Le fait que la Lórien soit la demeure de Galadriel, sœur de Finrod, dépasse peut-être la simple coïncidence : le roi elfique Finrod avait offert au premier âge l’anneau à Barahir, un seigneur des hommes, en signe d’alliance entre les deux peuples.
[47] TOLKIEN, l’encyclopédie illustrée, par David Day. Edition Octopus, 2002.
[48] Book II “The Fellowship of the Ring”, chapter IV. The Lord of the Rings, Jrr Tolkien.
[49] « III The line of Elros : Kings of Númenor », Unfinished Tales, Part 2, The Second Age.
[50] Discussion sur « L’influence païenne sur l’Angélologie et démonologie chez St-Augustin », Entretiens sur L’Homme et le Diable, édité chez Mouton, page 65.
[51] Discussions sur « le bon et le mauvais ange – considérations sur le destin », Entretiens sur L’Homme et le Diable, édité chez Mouton, page 74.
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