Chapitre 1:
La Chute.
(par
Skiaphoros, ajouté le 30/04/04 04:30)
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Pour Omiklès Drakon et sa douce étoile."...et sombrer à nouveau ainsi des vaiseaux abandonnés à travers le creux dévastateur de la houle de nos chimères, et engloutir la carcasse brisée du navire dans les abysess des mots, dans le chaos de l'indiscible... et se perdre dans la fosse de la création pour que les écueils de l'infini reçoivent une bribe de notre épave... Car je t'aime ô Eternité!"Cela fait désormais plus de six cycles que je chute. Je suis un pituophis melanoleucus lodingi, aussi surnommé vulgairement serpent noir des pins ou serpent taureau, à cause du souffle perçant que je profère quand je me sens agressé. Mes écailles sont fines mais ne luisent pas, mes crochets sont élancés mais n’empoisonnent pas. J’ai été élevé dans un des meilleurs nids à ophidiens du Grand Cosmos Souterrain, jusqu’à l’âge de ma majorité squamate. Puis, comme tous les serpents de ma génération et comme ceux de celles qui nous ont précédés, nous nous sommes mis à « ramper », certains en formation de plusieurs centaines, d’autres, par associations plus restreintes. Pour siffler vrai, ramper n’est pas un terme assez juste pour qualifier notre sensation sinusoïdale lorsque nous glissons sur les diverses surfaces qui constituent notre espace bidimensionnel ; chuter serait sans doute plus adéquat . « Ramper », voilà bien une invective de sujets à pattes qui ne connaissent rien à notre évolution spécifique d’ophidiens ! Quoiqu’il en soit, à la sortie de mon foyer d’apprentissage, j’ai intégré une excellente formation d’une bonne vingtaine de serpents, qui comme moi, s’exerçaient à voler. Parfaitement, vous avez bien lu « voler ». C’est que voyez-vous, il existe chez nous autre reptiles une ancienne saga, qui raconte que dans l’ancien temps, nous savions voler. Je ne sais pas si cette fable de vieux vers plonge ses racines dans une réalité quelconque ; tout ce dont je suis sûr c’est que notre société versatile s’est mis dans la tête de voler derechef. Depuis le berceau jusqu’au décès, nous ne nous nourrissons que d’un seul espoir : cette chimère sacrée qu’est le vol. Nos formations compliquées de jeunes serpents servent également cette intention stérile. Ainsi, après avoir essayé des techniques de chutes libres diverses et variées, notre savoir de jeunes colubridés doit se faire ingérer par le Grand Serpent macassar suspendu au dessus de nos têtes. C’est un gigantesque ver sombre accroché à un plafond invisible, qui irradie une lumière éblouissante. Il est constitué de centaines de milliers de vers qui grouillent et s’agitent convulsivement en Son corps luisant ; et tous participent à l’unisson à cette entreprise fantastique de faire un jour s’élever cette gigantesque masse squameuse. Sa peau resplendit d’une foison scintillante et visqueuse de limaces décérébrées qui furent un jour des ophidiens dignes de cette désignation. Pourtant, malgré la répugnance fort logique que devrait inspirer ce monstre insatiable, tout les jeunes vers aspirent à s’assimiler à Ses profondeurs vitreuses et rassurantes le plus vite possible. Je me souviens qu’à cette époque, mes compagnons de chute ne cessaient de psalmodier cette mauvaise sciotte, ou une de ses nombreuses variantes : « Un jour, quand je serai dans le Grand Serpent Noir, je donnerai tout mon auguste savoir à la progression suprême de notre race, et grâce à mes prouesses magistrales, je nous ferai voler. » Et nous nous efforcions alors d’expérimenter une nouvelle façon de nous effondrer, de sorte que nous puissions connaître les diverses forces d’attractions ou de répulsions qui régissaient notre chute, et parfois aussi nous permettaient de planer. Pourtant, la perspective d’être englouti sous peu par le Grand Serpent macassar, ne me réjouissait pas, au contraire ! Je voyais Son œil solennel et serein contempler nos formations alambiquées avec concupiscence, je voyais les ophidiens qu’Il engloutissait avec une délectation absolue… Nonobstant cette vision d'épouvante qui me semblait toute personnelle, la plupart d’entre eux ne semblaient pas effrayés pour un sou, par cette digestion forcée. J’en ai bien vu quelques uns qui grimaçaient, se trémoussaient ou même sifflaient d’affolement au passage entre les crochets solénoglyphes et rutilants du monstre. Toutefois, leur résistance semblait être rapidement maîtrisée, puisque rares étaient ceux qui frétillaient encore après l’ingestion fatidique, et encore plus rares ceux qui gigotaient assez pour se faire rejeter par cet incommensurable rassemblement de vers. On appelait les vers déjetés, squamates proscrits. Ils étaient considérés comme des moins qu’humains, et la bile saumâtre qui les englobait lors de leur bannissement parachevait d’humilier ces misérables créatures. Pourtant, bien qu’ils soient généralement conspués par le reste de mes semblables, je ne pouvais m’empêcher, déjà, d’admirer leurs sauts effarants et les ricochets stupéfiants qui les entraînaient toujours plus bas contre les parois trans-horizontales du grand gouffre. D’ailleurs, maintenant que je tombe sans remords, seul à travers les abysses infinies de ce gouffre impérissable, ne suis-je pas devenu l’un d’entre eux, ne suis-je pas moi aussi un vers récalcitrant, impropre à la consommation du Grand Orvet ?
Tout a commencé vers la fin du premier cycle de mon école de chute ascensionnelle pour longs pituophis. J’ai vu le grand vers recracher un de mes semblables, un melanoleucus lodingi. Mes autres associés persiflaient sans scrupules contre la pauvre âme ; le spectacle d’une expectoration de serpent a toujours, il est vrai, quelque chose de risible et fascinant à la fois : la gorge du Grand Serpent commence à s’allonger et enfler tant et si bien qu’elle expulse en une fraction de seconde les pauvres ophidiens indigents, qui sont projetés en un sifflement strident et à une vitesse prodigieuse vers les tréfonds de l’Inconnu. Pourtant, ce jour-là, j’ai trouvé cette chute magnifique et j’ai envié le moins qu’humain et j’ai désiré atteindre les tréfonds de l'Inavouable. Alors, à la surprise de mes compagnons de chute planée, j’ai décroché. Les premiers temps, j’ai bien fait semblant de m'assimiler à d’autres formations, mais je me leurrais aussi bien que j’abusais de la patience de mes confrères de fortune, car au fond, je ne voyais plus les abysses comme une déchéance définitive, mais plutôt comme la promesse grisante d’un avenir incertain et irréalisé. Alors, j’ai lâché les formations une bonne fois pour toutes et j’ai sombré seul dans cet abîme qui me désirait tant et qui chuchotait au creux de mes pensées : « Tu voleras par toi-même. »
Au début, la sensation de chute libre a quelque chose de prodigieux : sans attaches et sans remords, le plaisir en est si vif, mes mouvements semblaient si libres de toutes contraintes grégaires, que j’ai cru le murmure des abysses et mon souhait enfin réalisés. La certitude de voler m’étreignait si parfaitement que j’ai eu l’impudence de m’autoproclamer premier serpent volant d ‘Epsilon. C’est une erreur que beaucoup de jeunes ophidiens commettent pendant les premiers temps de chute libre. Si nous savons parfaitement être interdépendants dans le sein grouillant du Grand Serpent, nous ne sommes pas pour autant seuls à parcourir l’espace infini qui nous éloigne de Sa masse obscure. On croit toujours être seul à tomber, à voler artificiellement… Jusqu’au jour où, au détour d’un rocher saillant qui jonche les falaises escarpées de nos existences, on aperçoit au loin un autre congénère, qui tombe similairement, qui éructe sa haine contre le Grand Serpent noir, et qui se nourrit aussi des restes de déjections qu’Il expulse constamment, quant un vieux vers a passé son temps et est devenu aussi inutile qu’un humain. Alors, le Grand Serpent le laisse macérer quelques saisons dans Ses cavités rances pour vers défectueux et au bout d’un certain temps, il l’expulse assez rudement pour abréger ses douleurs et aller nourrir les serpentins. Nous sommes une société ophiophage. Quant à l’histoire des cavernes âcres pour vieux vers, je l’ai appris d’une façon assez singulière…
Je m’apprêtais à dévorer une vieille vipère, croyant avoir à faire à la carcasse alléchante d’un de mes semblables, quand je constatais avec stupeur que cela bougeait encore faiblement. Je m’approchais pourtant doucement d’elle, son sifflement était rauque et faible. Elle me dit : « Petit, ne me dévore pas. » Ses yeux suppliants eurent raison de moi et de ma jeunesse impétueuse. « Tu vois le rocher aiguisé qui se dresse là-bas ? Aide-moi à m’empaler dessus. » Alors j’ai fixé le rythme de ma chute sur le sien et nous avons progressé de concert vers la cime affilée qui offrait sans aucun doute un sépulcre plus que satisfaisant pour vers fatigués de l’existence. D’ailleurs je remarquais qu’un grand nombre de squelettes étaient amassés à sa base. Avant qu’elle n’aille s’écraser sur la saillie, la vieille femelle m’a raconté qu’elle avait été chuteur aussi durant sa jeunesse, puis elle s’était lassée. Elle avait trouvé un serpent avec qui fonder un foyer. Ils s’étaient posés dans un des renfoncements de la falaise, mais finalement, le Grand Serpent les avait engloutis, comme tout les autres qui avant eux, s’étaient cru à l’abri de Son regard incisif dans une des profusions de saignées des falaises. Elle me confia alors : « De tout les serpents qui se posent sur la falaise, nul ne peut Lui échapper, à croire qu’Il est friand de serpents récemment établis. Pourtant, si un jour toi aussi tu es las de tomber, réfugie-toi dans les branches. Il n’ose jamais s’y aventurer depuis le jour, où un crotale un peu plus fourbe que la normale, a manqué l’y étouffer en le faisant se tordre à travers les subdivisions d’une ramure colossale. Cependant souviens-toi, les arbres sont denses et étouffants, ils ne satisfont pas à une bonne majorité d’entre nous, car ils se révèlent bien souvent être une prison plus astreignante que le Grand Ver Lui-même. Et puis, tu sais, se faire ingérer n’est pas chose si terrible dès lors qu’on est pas trop allergique à la foule et qu’on a renoncé à la chimère du vol tout en feignant d’y participer. » Alors elle me conta son expérience dans les entrailles du Grand Orvet, ses déboires et ses succès, les classes de vol qui y régissent, le sort avantageux des serpent du haut, majoritairement composés de pythons… Et puis aussi, comme je vous l’ai conté quelques mètres plus haut, elle me narra la puanteur des excavations pour les plus âgés, où elle avait perdu son ami, et où elle avait feint de mourir aussi pour se retrouver agonisante mais libre, une dernière fois hors du Grand Serpent... Quant elle eut fini, nous nous trouvâmes assez proches de la saillie. J’attendis son assentiment, puis je lui administrai un violent coup de queue au niveau de son épicentre annulaire. Elle plongea la tête la première vers la cime. Elle s’y empala prestement, sans un sifflement, sans un soubresaut, sans même un dernier soupir. Derrière elle, les lambeaux de sa mue retombaient lentement comme un voile de dentelle si bien qu’on aurait pu croire que des plumes d’ange ondoyaient insidieusement sur ses écailles de cobalt. J’avais faim, mais je ne la dévorais pas par respect pour cette vieille vipère, qui avait voulu mourir libre, dont je connaissais le destin, mais dont j’ignorais le nom et même la sous-espèce… Depuis ce jour, je pris conscience des autres squamates qui chutaient tout autour de moi, j’avais feint de les ignorer jusqu’alors pour ne pas souiller ma superbe et mon assurance délicieuse d’être son altesse sérénissime, sainte majesté de la chute… Mais je devais me rendre à l’évidence et partager cette course incommensurable soumise aux vents contraires, avec les autres serpents qui, comme moi, avaient choisi la chute.
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