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Aux Frontières...

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 1: La Route qui va toujours avant
(par Stéphanie, ajouté le 31/10/04 09:14)


Dors et deviens...
P. Dubois

Je l'attendais depuis un moment sur la pierre au bord de l'entrée, ou de ce que je nommais entrée... Dans l'autre sens, elle était aussi bien sortie ; pour quelqu'un de non averti, il pouvait tout autant ne rien y avoir, ou s'y dresser un palais. Pour moi, c'était une pierre en bordure d'un sentier que je savais être une entrée. Le temps passait comme il passe ici, sans bouger... Seules les herbes folles se couchaient un peu plus au passage de mon bâton, que je faisais rouler entre mes deux pieds, tapant le bout renforcé de mes bottes. Oui, le temps passait, mais rien ne l’indiquait dans le ciel insipide et incolore. J’étais comme prisonnière d’une ritournelle répétée ad infinitam, tout en sachant qu’il ne tenait qu’à moi de m’en échapper, qu’il me suffisait de me lever et de m’avancer. Je ne le faisais pas car je l’attendais. Ç’eut été la marque d’un manque de savoir-vivre certain que de l’abandonner dans l’inconnu après l’avoir inviter à s’y rendre. Je me demande pourquoi, d’ailleurs. Pourquoi je l’avais invitée. Peut-être parce que je craignais de la voir devenir comme tant d’autres, et que je souhaitais préserver un peu de... de quoi, au juste ? De folie ? Oui, pourquoi pas : Ne viennent ici que les enfants, les sages et les fous. C’est ce qu’il y avait inscrit sur un passage que j’empruntai une fois. Mais les enfants n’existent plus de nos jours. On les fait tout de suite adultes. Ils n’en seront jamais non plus. Je ne sais pas ce qu’ils sont, et je dois avouer que l’idée ne me désespère plus. Que soient sauvés ceux qui peuvent l’être ! Et abandonnons aux écrans ceux qui de toute manière ne nous écoutent pas. Les enfants n’existant plus, seuls les fous peuvent encore venir. Prétendre être sage est de la plus pure outrecuidance. Sont sages ceux qui l’ignore. Et l’ignorant, peuvent-ils l’être ? La question est ainsi réglée. Quelle espèce de fous ? La question prend un tour métaphysique. Les moins humains, peut-être. A votre bon plaisir, définissez-moi à votre guise : être de contradictions, je trouverai toujours un biais pour m’évader de vos cases. Et ces questions m’agacent. Je l’attendais donc. Mais je commençais à craindre qu'elle ne se fusse perdue, quand enfin je l'aperçu se rapprocher d'un pas hésitant.

« Te voilà enfin ! » lançais-je, soulagée. Elle ne me reconnu pas tout de suite. Il est vrai qu’à l’orée des Frontières, la réalité prend un tour plutôt instable. Je ne sais comment elle me percevait, mais à son mouvement de recul, je me doute que je lui offrais un spectacle plutôt déroutant, pénible peut-être... Reflet de la somme de mes identités glanées au long de mes parcours en ces lieux... Nenialba, Ciabora, Morrowdim, Koralenkos, Stjórna, Morlabise... Figures aquatiques, végétales, humaines, animales, hybrides, renvoyées en brisures sur les fils que les Frontières tendaient entre les mondes. Quant à elle, elle était semblable à son apparence dans notre réalité, à peine plus transparente à mes yeux. Elle était encore entière, au contraire de moi qui ai longtemps erré ici... Le prix à payer ; peut-on s’en plaindre ? Si j’ai tant de reflets, c’est que j’ai pu y venir souvent. Que j’en étais apte. Gare à ceux qui ne se sont pas trouvé avant de venir ! Se perdre en soi est le sort le plus courant pour ceux qui ne sont pas enracinés avant de s’élancer ici. Mais mieux vaut ne pas venir en vainqueur céant, ni surestimer son ego. Les Frontières peuvent alors se fermer. C’est en prévoyance que j’ai installé quelque part un havre, toujours prêt à m’accueillir, foyer entretenu, provisions en abondance, fauteuil confortable, et étagères pleines de plumetis d’écriture. L’endroit est agréable, et je n’y mènerai personne. Je tentais de cristaliser l’apparence qui lui était la plus familière, et cet effort me fut pénible ; elle fronçait toujours les sourcils :
« C’est toi ? Que fais-tu ici ? » Elle paraissait totalement déconcertée. Je l'avais pourtant avertie.
« Je t’attendais. Tu as bien pris tes bottes ? Le soir est doux, mais il a plu et les chemins sont détrempés. » Elle s’était souvenue de mes propos, et me montra des bottes de pêcheur cirées et jaunes éclatant. Je ne pu m’empêcher de sourire quand elle me demanda :
« Celles-ci iront ? »
Si je découvrais les crocs de Morlabise, elle ne le vit pas.
« Prends plutôt celles-là. » Je lui en tendais d’autres en cuir ocré, huilées et souples, soeurs des miennes. Provenance directe du Royaume de Riannon, dans lequel j’avais fait une excursion peu de temps auparavant. Il n’y a de cuir plus confortable dans tous les patelins que j’ai visité jusqu’à maintenant. « Elles cadreront mieux avec ce que tu es ici. » ajoutais-je.
« Mais où sommes-nous, justement ? » Elle cherchait vainement un indice dans le paysage vide, qui pourrait la renseigner.
« Tu ne te souviens pas de ce que je t’ai dis ?
— La Route qui va toujours avant ?
— Exactement.
— Mais il y a quatre chemins !
— Ce sont les mêmes. Oublie ton système logique ; ici, il ne fonctionne pas.
— C’est donc pour cela que je me suis perdue tant de fois avant de te trouver ?
— Sans aucun doute. C’est pour cela que je t’ai attendu sur cette pierre : pour te guider. »
Elle tournait encore la tête dans toutes les directions...
« Quand je suis partie, il faisait nuit. Pourquoi n’est-ce que le soir ici ?
— Pour qu’on puisse voir le soleil se coucher. Suis-moi ! »
Je me levai, et fis mine d’écarter un rideau, dans un geste ridiculement théâtral. C’est moi qui m’avançais la première, par prudence, mais je me repérais sans trop de problèmes sur les sentiers qui se traçaient nettement devant moi, ayant fixé à l’avance l’endroit où je comptais me rendre. Il m’attirait à lui, fanal invisible qui m’aidait à choisir notre route. Elle marchait comme un funambule derrière, passablement désorientée. Je le fus aussi, la première fois, mais j’étais seule, et seule j’ai appris à marcher ici. Enfin, pas totalement seule, mais... Appelez ça de l’orgueil, si vous y tenez. En tout cas, il n’y avait pas de présence physique à mes côtés, même si je n’ai pu entrer que par le bon vouloir des Frontières. Je n’étais pas totalement seule, dans le sens où d’autres étaient venus devant moi, et que je les suivais parfois... Le sentaient-ils, l’ignoraient-ils ? Je ne sais. Je n’aurais probablement jamais le loisir de le savoir, car chacun voyage ici sans se mêler aux autres, plus ou moins opaquement suivant l’habitude. Cela fait partie d’une charte inhérente aux Frontières. Je m’abandonnais donc à mon fanal. D’autres étaient en train de faire de même, éclats de couleur et de lumière, initiés aux Mystères des Frontières. Peut-être d’ailleurs ne les appellent-ils pas ainsi : Confins, Faërie, Ombres, Marches Poétiques, Îles merveilleuses... Noms aussi multiples que la sommes de nos identités. Elle les avait perçus, car elle me demanda, chuchotant :
« Quels sont les fantômes que l’on croise de temps à autres ?
— Des Arpenteurs, comme nous. Chacun est une brume pour les autres. Avec le temps, on perçoit mieux les formes, mais elles restent floues.
— Alors pourquoi est-ce que je te voie normalement ?
— Parce qu'on voit toujours mieux les gens que l’on connaît. Et l’amitié est une des meilleures formes de connaissance. Et aussi parce que je m’efforce qu’il en soit ainsi. Le voudrais-je que hop ! Tu ne me vois plus. » C’était cruel, mais j’avais envie de jouer la cabotine fantasque, et je me transposai dans un autre mode d’où je pouvais la voir, et elle non. Effectivement, elle eût un sursaut, et lança un « hé ! » effrayé, tournant sur elle même pour tenter de me retrouver. Je ne jouai pas plus longtemps, et me rendis de nouveau à ses côtés, ramenant avec moi quelques nuages pour couper court à ses questions.
« Hm ! Il commence à pleuvoir. » fis-je l’air de rien, sortant la main de ma poche. « Et évidemment tu n’as pas pris de cape. » dis-je en la regardant en coin. Le calcul réussit et elle ne me questionna pas.
« Je ne savais pas. Je suis partie un peu à l’improviste, alors…
— Ce n’est pas grave. Prend celle-ci.
— Comment fais-tu ? D’où sors-tu tout ça ? Les bottes tout à l’heure, la cape maintenant, et bientôt la guitare ? Qu’est-ce que j’ai dis de drôle, que tu sourisses comme ça ?
— Ton système logique. Tu as lu les Corto Maltese avant moi, pourtant. » Ce n’était pas la seule raison, et je me moquais un peu de moi-même aussi. Aucunequestion de sa part eût été préférable, mais la nature humaine étant, hélas, ce qu’elle est... Vous pouvez appeler ça une pirouette insensée.
« Nous sommes dans un rêve ? » poursuivit-elle.
« Nous sommes aux Frontières. Et comme nous sommes amies, nous pouvons nous y rejoindre. » Explication un peu courte, mais les dissertations n’ont jamais été mon fort. « Nous arrivons au carrefour. Il faudra prendre la route à droite.
— Je ne vois qu’une route qui file tout droit.
— Vraiment ? Vu ainsi, effectivement, j’ai bien fait de t’attendre pour te guider. Je vois trois sentiers devant nous. Si tu suis celui de gauche, tu finis par redescendre vers le sud. Tout droit, tu arrive à un paysage de plaines et de champs cultivés. Celui que l’on va prendre conduit à la Grande Mer. » Description tout ce qu’il y a de sommaire, mais c’était en gros la vérité. Pouvais-je lui décrire les Monts de Cristal et leurs torrents fleuris ? Les longues ombres des haies entre les prés où viennent goupils et jacquelins ? Les gours et les marmittes du Fort qui paresse entre les joncs ? Je voulais lui apprendre à voir, pas lui offrir un guide détaillé.
« Tu y es déjà allée ?
— Non. » C’était à moitié vrai... Mais la plage était longue, la marée basse, et je n’avais pas osé traverser le sable pour la trouver. « J’en ai peur. Je crois que je ne poursuivrai ce chemin jusqu’au bout que lorsque j’aurai fini d’explorer tous les sentiers. Ce qui n’est pas demain la veille, je l’espère. Mais en même temps... Oui, en même temps, je t’avoue que j’ai envie d’entendre le souffle de ses vagues puissantes, et puis peut-être aussi de la traverser... On murmure — mais ce n’est peut-être que le vent, note — qu’au-delà les Frontières continuent, mais qu’on ne peut en revenir. Ou encore que ce sont les Îles Eternelles, auxquelles ne viennent que les morts, ou qu’il n’y a rien, que l’on tombe dans un néant gris dont on ne peut sortir, si la Mer ne nous a pas avalé avant. Chht ! Écoute… Un oiseau. Je ne connais pas son chant.
— Je n’entends rien. » Elle secouait la tête. « Tiens, c’est drôle : je ne sens rien non plus. Ça devrait sentir la terre mouillée, pourtant, s’il a plu comme tu dis.
— Les ajoncs surtout. Mais je suis ici depuis plus longtemps que toi ; j’ai toujours un coin de mon esprit qui erre ici. Au fil du temps, tes perceptions s’étendront. C’est à droite maintenant. Tu vois le bosquet au bout, sur la petite butte de terre ?
— Je ne vois pas grand chose ; tout est dans la brume. La forme noire, un peu sur la droite ?
— Oui. J’y viens souvent. Les Frontières sont le seul endroit où je puisse encore écouter le silence. Parfois je le trouble un peu en chantant ou en jouant de la musique. Mais les oiseaux me pardonnent et les pierres m’écoutent. Le soleil ne va pas tarder à se coucher. Viens vite, c’est plus beau de là-bas. »
Nous pressâmes un peu le pas, et arrivâmes à temps pour l’ouverture du ballet. Etait-elle déçue ? J’ai oublié comment on voit les choses au début. Mais je ne pu que chuchoter, tendue, en voyant une première alouette s’élancer :
« Regarde... »

Etoffe de silence...

Que vit-elle ? Sans doute ce que l’on perçoit quand on n’est pas aiguisé par la connaissance. Comme si l’on écoutait pour la première fois les Feuilles mortesde Debussy sans avoir jamais entendu de piano ni de longues pièces musicales. Le temps d’un temps calibré pour la radiodiffusion, puis l’attention diminue et l’ennui vient. Mais quels délices pour les initiés ! Quels ocres se révèlent sous les doigts amoureux effilant la mélodie ! Je m’arrachai au silence musical, lui écourtant l’épreuve :
« Allez, viens, on rentre.
— Déjà ? » Etait-elle sincère, ou n’était-ce que pour me faire plaisir ?
« Oui. Une petite marche de nuit pour admirer les joyaux de l’Enflammeuse, et retour au bercail.
— Mais je pourrais revenir, au moins ? » Non, sincère... l’air vraiment désireux de refaire la balade.
« Bien sûr. Tu connais le chemin maintenant. » J’affectai un certain optimisme. Il lui sera difficile de revenir, car elle devra abandonner une bonne partie de ses convictions actuelles pour retrouver l’état d’esprit nécessaire. Une silhouette bleue agita le bras dans notre direction ; j’aimais beaucoup le tissu moiré de sa jaque. « Regarde, encore un Arpenteur. Et poli, il nous fait signe.
— Tu le connais ?
— Sans doute » souris-je en agitant le bras à mon tour ; « On finit par connaître tout le monde ici. Mais je ne peux pas te dire son nom. » Je n’en avais pas du tout envie, en fait, même si je le connaissais. Ce serait à elle de faire connaissance avec ce monde ; je ne lui servirai que d’introductrice.
« C’est étrange. Complètement irréel. Illogique. » marmonnait-elle. C’est quelque chose à ne pas prononcer ici... trop dangereux, et je pressais le pas, la coupant :
« Ou peut-être est-ce une autre logique. Peut-être que le réel est ici et l’illogisme là-bas. Qui sait ? Regarde cette constellation : il est plus facile d’y voir un papillon que Cassiopée, non ? Et celle-ci, elle ressemble plus à une faucille qu’à un ours.
— Vrai. » Elle ne paraissait pas convaincue. Avais-je commis une erreur en l’emmenant ici ? Elle semblait plus désireuse de démonter le mécanisme que de le vivre simplement. Et risquait de se voir condamner l’entrée de cette manière. Ne resterait que la frustration. Les Frontières ont leur fonctionnement propre. Je soupirai de soulagement en voyant enfin notre porte. J’avais été bien inspirée de l’y mener durant le temps du sommeil ; il adoucit les choses...
« Et voici la pierre d'entrée.
— Flûte, on est déjà revenu au point de départ. Combien de temps a-t-on marché ?
— Je l'ignore... Probablement tout ce qui restait de la nuit. Parfois, j'ai cette impression, mais il ne s'est en fait déroulé que quelques minutes. Pour aujourd'hui, je pense que le jour se lève... Ton réveil ne va pas tarder à sonner.
— Chic... Vu ce qui m’attend... Je te rends ta cape et tes bottes ?
— Non, garde-les pour les prochaines fois. Dors bien !
— Plutôt bon réveil, non ?
— Si tu l’estimes ainsi. En général, j’ai plutôt l’impression de me rendormir.
— Je verrai. Que ton sommeil te soit doux, alors !
— A toi aussi ! » Mais j’en étais moins persuadée. Elle aurait l’impression de se réveiller. J’avais encore été trop enthousiaste. Quand elle eu disparu de ma vision, je me retournai une dernière fois... Les sentes palpitaient toujours derrière moi, prêtes à m’accueillir... Qu’écrirait un scribouilleur assit sur la pierre, attendant de pouvoir se lever à son tour pour partir ?

« Et le léger bruissement des larmes du ciel s’éteignit, alors que les deux silhouettes se dissipèrent sur les Frontières. »

Il n’avait pas cessé de pleuvoir, en effet.


Voir le chapitre 1 sur 5



Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.