| Unharmed you have walked by shadows, dark yet unclouded and, Silence has stood around thy rough body as a gentle hand
« Tu pleures, petit frère ? – Non. – Si, tu pleures. – C'est juste pour être en harmonie avec Octobre. – Fermes la fenêtre, tu vas prendre froid. – Mais j'aime bien l'odeur de la pluie et du vent. – C'est bientôt ton anniversaire, tu sais. – Je voudrais un gâteau à l'ananas et à la crème anglaise. – Bien sûr, petit frère. »
Ma grande sœur est folle, je crois. Ça n'est pas grave, et puis elle s'occupe bien de moi, mais les gens ne sont pas très gentils avec elle. Ils se moquent parce qu'elle n'est jamais très bien coiffée et qu'elle ne sait pas arranger sa robe comme il faut, et aussi parce qu'elle prend soin de moi alors que je ne suis qu'un bon à rien. Les gens d'ici ne savent pas ce qu'est un poète ; moi non plus, mais au moins je fais tout ce que je peux pour le découvrir. Bien sûr c'est complètement inutile de lire toute la journée, et de griffonner des mots insensés, et ça ne rapporte pas beaucoup, rien en fait. Les après-midi d'octobre s'étirent ; ça s'assombrit, ça pleut, ça vente, tout comme j'aime. Tout est vert très foncé, il y encore des taches de couleurs, et par endroit un peu de brun doré, et tout cela luit sous les gouttes larges et lourdes. L'air est enfin respirable, libre des orages moites d'août. C'est tout ce que je voudrais dire dans la poésie, mais ce n'est pas vraiment bon, les mots ne sortent pas comme il devrait. Je fais toujours tellement de taches, et mes doigts saignent en noir. Je crois qu'un poème doit être poisseux, à la fois collant et liquide, comme de l'urine, du sperme, des larmes, du sang, tout doit dégouliner de sécrétions intimes, brûlantes avec un arrière-goût amer. Les mots doivent coaguler, mais pas trop. La musique, elle, doit être délétère, incandescente comme le blues ou un album des Doors. Quel jour sommes nous ? Un calendrier c'est aussi déprimant qu'une montre, alors je n'en ai pas. Ah oui, bien sûr ! Treize octobre. Funeste date. Treize octobre 1066. Demain, il y aura bataille. Faire le ménage sur le bureau. Je pousse les papiers, les livres, les crayons. Un recueil de poésie vient de s'écraser sur le parquet, et un porte-plume roule tant bien que mal jusqu'à le rejoindre. Le champ de bataille est prêt, j'aligne mon armée. Tout plein de petites figurines bariolées qui se mettent en rang comme elles peuvent. Je tire mon épée. Il y a une inscription presqu’illisible gravée dans une plaque d'argent sur la lame. Je ne sais pas si Fingall est un nom très saxon, mais qu'importe. Ce n'est pas tant pour un peuple que je combattrai, mais un monde. Je sais bien que tout cela est absurde, car les choses changeront quelque soit l'issue du combat. La date n'est qu'une coïncidence bricolée après-coup par les historiens. Tout ce que j'espère, c'est mourir avec honneur pour défendre le commencement.
« Tu as sorti tes petits soldats ? Tu crois qu'Harold pourrait gagner, cette fois. – Non, Harold ne peut pas gagner. – Il ne devrait peut–être pas se battre, alors. – Il y a des fois où on lutte pour la victoire, et d'autres fois… – Pour que les gouttes d'Octobre soient chaudes et salées. »
Ma sœur comprend tout par moment. Je sais ce qu'elle a posé sur la table de chevet, sans avoir besoin de l'avoir vu. Comment a t–elle pu deviner. Je ferme les yeux et me retourne. C'est tellement réel dans mon esprit que j'ai peur que ça ne perde de sa matérialité si je soulève les paupières. Finalement, je regarde. Et voilà. Un verre de whisky et un tube d'aspirine. En partant, elle a mis de la musique. Le tourne-disque crache, toussote, et finalement c'est parti. When the music's over. Je lâche deux cachets au dessus du liquide ambré. Ils tombent en m'éclaboussant, coulent, puis nagent un instant, erratiques, entre deux eaux, avant de revenir en surface, effervescents et joyeux, où ils rebondissent contre la paroi dans une course elliptique insensée. Je me penche jusqu'à ce que mes yeux soient au niveau du rebord du verre. Des gouttelettes ambrées sautent et chatouillent mon nez. Alors il n'y a plus que des bulles qui aèrent le bronze en fusion. Je bois lentement, avec un glaçon. Le soleil se couche, sans éclat, et la nuit fait la part belle à l'eau qui brille faiblement sous les étoiles nuageuses. Tout est triste, et c'est bien.
Le soir après la bataille, je suis allongé, nu, sur mon lit. Je serre tant que je peux mon épée, mais elle est pleine de sang, et ça glisse. Je suis tout couvert d'entailles sur le côté, et ça coule, le drap boit à satiété, je sens les battements de mon cœur le long des plaies. Ma sœur en assise à côté de moi, elle me soigne. De temps en temps, comme à un rapace aux ailes brisées, elle me donne un petit morceau de lard cru, et je lèche ses doigts luisants de graisse. Je sens ses lèvres chaudes et humides tout contre mon oreille, elle chante doucement.
O ! sweetest sweet, and fairest fair, Of birth and worth beyond compare Thou are the causer of my care, Since first I loved thee…
Il y a des livres éparpillés dans la pièce, et de temps en temps le vent s'engouffre par la fenêtre entrouverte, et fait voler les feuilles mortes de mes lamentations qui couvrent le tapis. Sur le bureau, il y a des toutes petites flaques de sang séchées, et les petits soldats s'y reposent, renversés.
Le lendemain, je suis malade, et c'est bien ainsi. La pluie morne et monotone tape le carreau, dehors est immergé. Mon lit est une forteresse imprenable, avec des couvertures pour hautes murailles, et trois épais oreillers pour mâchicoulis. J'écarte le drap qui emmitoufle ma tête, et voici une meurtrière. Elle a déposé pour moi un plateau, avec une purée et du jambon coupé en fines lichettes. Les pommes de terre ont un arrière–goût de marrons, une bouchée suffit. Je ferme les yeux, ça tourne, je me plaque aux murs d'une chambre distordue, et revient à moi. J'ouvre le Seigneur des Anneaux au premier chapitre. Tout ce que Tolkien a jamais pu écrire n'a qu'une seule raison d'être : pour que notre cœur s'emplisse de mélancolie au long des cent premières pages. Parce que la première phrase est la dernière joie du monde. Le dernier souffle avant la grisaille éternelle. Il n'y a de vraie beauté que morte. |