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Nouvelles de Nulle Part Ailleurs

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 1: Le Guide
(par Elisabeth Laneyrie, ajouté le 09/09/07 15:17)


Depuis que le gouvernement avait osé insinuer l'idée que le cout de l'extraction de charbon était moins élevé que le prix du pétrole, les bonnes gens sensibles voyaient se redresser le spectre des mines, des corons, et des ombres du roman français Germinal. On s'était remis à parler des grandes catastrophes minières, celles qui avaient couté la vie de tant de mineurs. Une association de descendants des victimes de Bozon a donc profité de l'actualité pour ouvrir un petit musée qui commémorait l'activité de la mine et la catastrophe qui y mit fin.

Bozon est un petit village du Nord Ouest de mon pays, le Pays de Nulle Part Ailleurs. Vous n'avez probablement jamais entendu parler ni du pays, ni de ce village, ce que je veux bien comprendre. Mais, ayant visité ce petit mémorial, je vous raconterais volontier l'expérience tout à fait instructive que j'y fis, si vous êtes disposés à me croire.

Nous étions allés rendre visite à mon petit frère, pensionnaire dans cette région suite à ses innombrables bêtises alors qu'il était collégien (mes parents ayant perdu tout contrôle de la situation), et nous nous proposions de visiter quelque chose pour passer le temps avant de rentrer, et de façon à rentabiliser le voyage. Il faut dire que les visites culturelles, c'est un des dadas de mon père. Son violon d'Ingres, si vous voulez. On pourrait penser qu'un ingénieur informaticien gagne suffisemment bien sa vie pour se passer des musées et soirées à l'opéra, mais mon père possède une vue différente. Et ses deux enfants ont intérêt à suivre. Moi avec un certain intérêt que je m'efforce de dissimuler, et mon frère, avec un ennui apparant. On nous avait donné dans une agence de tourisme une brochure qui annonçait ceci :
"Visitez une mine grandeur nature !
La mine de Bozon, à vingt quatre kilomètres de Lienville a été en partie restaurée pour votre plus grand bonheur. Vous pourrez y descendre et observer les mannequins qui vous retraceront les dures labeurs des mineurs. Vous découvrirez également l'histoire de Bozon et de sa mine, de sa création à la catastrophe qui en marqua la fin."

Il faisait froid ce jour là, et il pleuvait. Nous n'avons pas vu grand chose du village en lui-même : quelques murs de briques, des maisons de mineurs à moitié démolies. A quelques centaines de mètres des derniers baraquements se trouvait une petite construction basse, en brique rose, et au dessus de la porte était inscrit pompeusement : "Mémorial de la mine". Je suppose que la proximité des cimetières militaires devait avoir déteint sur les mentalités, car en lisant le mot "mémorial", je me figurai entrer dans un musée à la gloire des soldats de quelque antique bataille.
Mais avais-je totalement tort ?

Nous sommes entrés là.

A l'intérieur, des objets poussiéreux reposaient derrière des vitrines ; divers outils visant apparemment à creuser ou extraire des roches, des lampes à huile ou à essence datant de diverses époques, des casques de mineurs en plus ou moins bon état. Une petite vieille dame était assise derrière un bureau surélevé et un écriteau annonçait : "Caisse". Elle nous a donné des billets, un petit fascicule, et nous a conduit au bout de la salle, devant un autre mur de brique possédant lui aussi une porte.
-"Vous allez entrer dans le puit, qui en fait n'en est pas un à proprement parler puisqu'il s'enfonce à l'horizontale presque dans le coron. Laissez vous guider par les flèches. A chaque étape vous trouverez des explications sur les écritaux. Je vous souhaite une bonne visite !"

Nous étions les seuls visiteurs : mon père, ma mère et moi. Mais dès notre entrée dans la galerie, nous fûmes surpris du vacarme et de l'agitation qui y régnait. Nous longions un rail, sur lequel deux mannequins se renvoyaient un charriot empli de charbon. Des outils trainaient.
Plus loin, un autre mannequin consolidait la charpente. Des galeries s'ouvraient à gauche et à droite d'ou nous provenaient des appels et le bruit des outils, mais toutes étaient fermées au public par des grilles.
Alors que j'avançais, j'étais de plus en plus suffoquée par une ambiance pesante, qui n'était pas sans me rappeler les trains fantômes des fêtes foraines qui m'impressionaient tant, quand j'étais enfant. Je regardais avec angoisse les poutres de bois qui soutenaient la galerie. Bien sûr, maintenant, tout était sécurisé. Mais à l'époque, les mineurs ne regardaient ils pas ces mêmes poutrelles avec l'effroi de les voir soudain céder, et le plafond s'affaisser au dessus de leur crâne ?
Nous nous enfoncions de plus en plus rapidement sous la terre, descendants une volée de marche de temps à autre. Les ampoules grésillaient. Etait-ce la présence des mannequins, si vivants, les enregistrements, ou cette ambiance de renfermé ? Nous ne nous sentions pas seuls. Comme si les centaines d'ouvriers qui avaient travaillé et lutté là toute leur vie, il y a un siècle, étaient encore ici, allaient arriver soudain. Comme ci ils parlaient encore, leurs murmures faisant écho sur les voutes. Je m'attendais presque à me faire interpeller par un contremaitre, ou à voir un enfant sortir d'un trou, et je me retournais fréquemment vers la galerie vide que nous laissions derrière. Depuis plusieurs minutes, nous ne pouvions plus apercevoir la porte. Il faisait frisquet, à présent. Nous sommes arrivés à un carrefour ; deux galeries partaient vers la gauche et un trou à droite s'enfonçait vers des profondeurs que l'on n'osait imaginer.

Deux mannequins consolidaient la galerie qui s'ouvrait tout à fait à gauche. Un autre les observait, portant une lanterne en plus de la lampe de son casque. Nous comprîmes que la visite continuait par cette galerie. Mais avant même de nous engager dans la galerie, le mineur qui observait les deux autres mannequins se tourna vers nous et nous dévisagea avec insistance. Puis, il se redressa et s'approcha de nous d'un pas sur. C'est alors que je compris qu'il n'était pas mannequin pour deux sous ; celui ci était un véritable homme, et non pas une machine. d'ailleurs, il prit la parole presque immédiatement.
-"Chers visiteurs, bonjour. Je suis Martinez, et c'est moi qui vous guiderais aujourd'hui dans ce musée grandeur nature, que je suis fier de vous présenter."
Il désigna d'un grand geste la galerie dans laquelle nous nous engagions et déclara d'un air grandiloquent :
-"Permettez moi de vous introduire dans le royaume soutterrain ou tant d'hommes ont vécus, souffert et disparu il y a un siècle."
Il ne manquait pas d'allure, notre guide, malgré sa piètre apparance. Il avait l'air jeune, et pourtant il était très maigre, et précocement ridé. Son déguisement faisait impression : combinaison bleu d'une toile rèche qui devait avoir été imperméable, casque à l'ancienne mode sur le devant duquel brillait une petite flamme. Bien sur, cette luciole misérable n'était pas vraiment nécessaire, puisque ça et là le long de la galerie de petites ampoules diffusaient une lumière rougeâtre. Disons que ça mettait dans l'ambiance. Nous lui emboitâmes le pas, et il commença ses descriptions.

-"Les deux ouvriers que vous voyez là sont des charpentiers ; ils consolident la galerie. Comme vous l'imaginez, ces consolidations étaient essentielles. Ici nous avons des poutres en bois, solides, mais dont le défaut était de pourrir en cas d'humidité, comme c'est le cas dans cette mine. Les ouvriers ont en effet percé à jour plusieurs ruisseaux souterrains, et vous observerez dans plusieurs endroits l'humidité suintant sur les murs. Cette humidité n'apparut cependant dans les mines qu'au bout de plusieurs années d'exploitation. Il faut croire que le creusement des galeries n'était pas sans effet sur les cours d'eau souterrains.
Ces poutrelles en bois auraient été plus solides si elles avaient été faites de chêne ; dans ce cas néanmoins, l'exploitation serait revenue beaucoup trop chère. Le bois a été supplanté par un nouveau matériaux au début du vingtième siècle : un alliage de métal qui s'oxydait aussi vite que le bois pourrissait. Les recherches pour trouver un métal peu couteux et assez résistant furent lancées par le gouvernement en 1921, mais n'aboutirent jamais véritablement, puisque les mines de Bozon furent délaissées dès 1927 suite à la Grande Catastrophe."

Nous le suivions maintenant dans la galerie, et il nous donnait quelques détails tant qu'il n'y avait rien à voir :
-"Vous ne l'ignorez peut-être pas, mais les mines de Bozon étaient dans ce pays la principale source d'approvisionnement en charbon. Après la Catastrophe minière de 1927, il fallut importer de France et de Belgique une grande partie de notre charbon, ce qui appauvrit considérablement le pays et contribua à une aggravation de la crise des années trente. Il existait plusieurs mines à Bozon, toutes furent fermées entre 1927 et 1930. Immaginez l'état du marché de l'emploi dans cette région."

Nous parvenions à un trou étroit, dans lequel seul un enfant aurait pu se faufiler. Justement, un enfant mannequin y était à demi immergé. Notre guide nous annonça que les enfants étaient payés, comme les femmes, deux fois moins chers que les hommes. Ils gagnaient dix francs à la journée, à partir de dix ans. Avant cela, ils se rendaient à l'école de la mine.
-"Vous avez sans doute remarqué les ruines avant d'arriver à la mine. Il s'agissait d'anciennes maisons d'ouvriers. Elles étaient relativement confortables pour l'époque, et possédaient souvent l'eau courante. Le propiétaire des lotissement était presque toujours le propriétaire de la mine. En fait, le dernier propriétaire en date, Hervé Missono, possédait tout le village hormis l'église et l'école. Seuls les travailleurs à la mine vivaient ici. En quittant l'école ils entraient à la mine, qui leur fournissait une maison, des activités pour leurs enfants, et parfois même une femme, les assurances étaient de Monsieur Missono, même l'enterrement était payé par Monsieur Missono.
- Il devait être riche ?
- Disons qu'il a perdu plus que ses employés le jour ou les mines ont fermées. En dehors des mineurs qui ont perdu la vie dans ses mines, bien sur..."
Notre guide avait ajouté ces derniers mots avec un sourire sarcastique. A l'entendre, il ne portait pas ce Monsieur Missono dans son coeur.

-"Toute ma famille a travaillé ici. Nous avons toujours vécu là... et nous sommes aussi morts ici. Ici... C'est un endroit qu'on ne peut quitter comme cela, monsieur..." dit-il à une question de mon père.

Mon père, il faisait son intéressant. Il commençait à poser tout un tas de question, sur le mode de vie des mineurs, la technique d'extraction du charbon, comme si les fascicules offerts à l'entrée ne répondaient pas à toutes ces questions. En mon fors intérieur je songeais d'ailleurs que si un guide nous était fourni, ce n'était ni pour nous donner l'occasion d'étaler notre science, ni pour poser des questions à laquelle une lecture assidue des documents en notre possession aurait pu répondre. C'était clairement pour que justement, nous lui posions ce genre de questions auxquels les manuels d'histoire ne fournissent pas de réponse. Je décidai de me lancer.

- Monsieur... La Catastrophe de 1927, elle était due à un coup de grisou ?
Le guide se retourna vers moi, et il me sembla que dans son regard éteint brillait une nouvelle flamme. Son visage maigre et torturé se durcit un instant, comme s'il cherchait la réponse appropriée.
- Non, mademoiselle. Il s'agissait d'un glissement de terrain.
- Et... Il y a eu beaucoup de morts ?
- 106. Est-ce assez, pour vous ?
- Pourquoi ce glissement de terrain a-t-il suspendu l'exploitation des mines de la région ?
- Je vais vous montrer pourquoi.

Nous avons encore parcouru une cinquantaine de mètres, et le guide s'était remis à répondre à la mitraille de question que mon père lui lançait. Un nouveau carrefour s'ouvrit à nous.
Le chemin de droit était convenablement éclairé, et on distinguait le son des outils plus loin, qui indiquait que la visite continuait dans cette direction. D'autant plus que l'ouverture suivante, étroite et sombre, était obturée par une grille semblable à celles que nous avions déjà dépassées. Nous nous attendions à prendre la voie de droite, mais le guide s'arrêta devant la grille.

-Vous avez de la chance de m'avoir croisé aujourd'hui, je ne travaille pas tous les jours. Je vais vous faire visiter une galerie qui n'est pas ouverte au grand public, mais cette promenade sera fort instructive, croyez moi.
Il sorti un clé d'une poche de sa combinaison et ouvrit la grille. Le boyau n'était pas éclairé. Il brandit sa lanterne en avant, et une lueur fugitive dévoila une galerie moins bien entrenue que les précédentes, mais construite sur le même modèle.

Pendant quelques cent mètres, nous avançames dans les profondeurs de la terre, n'entendant rien d'autre que notre souffle. Des rails rouillés couraient entre nos pieds. Enfin, nous arrivâmes au bout de la galerie. Nous étions alors loin des parties éclairées, et le boyau tournant sans cesse vers la gauche, nous ne distinguions d'autre lumière que la lanterne du guide. Je me sentais devenir plutôt claustrophobe.
Le guide nous fit taire, et écouter soigneusement. Je tendis l'oreille, sans savoir qu'écouter, et sans percevoir le moindre son au départ. Puis je perçus un faible glougloutement.
- Vous entendez ?
- C'est un cours d'eau, dit mon père.
- Exact. Un cours d'eau dévastateur. Examinez maintenant le fond de cette galerie.

En fait de fond, il s'agissait plus d'un éboulement.

- Que s'est il passé ?
- Vous savez que nul n'est à l'abri d'un coup de grisou dans ces mines. Ils ne présentent pourtant pas le seul danger des mines. A vrai dire, personne n'aurait pu prévoir ce qui arriva ce jour là.
Il existe bien un cours d'eau souterrain dans les environs. Sa présence avait été détectée, mais suite à une erreur, on le pensait plus profondemment enfoui sous terre. Or, il court actuellement à vingt mètres sous nos pieds.
- Vingt mètres, c'est beaucoup.
- Pas dans ce cas, cher monsieur. Car ce qui est arrivé, c'est qu'au bout d'un certain temps, le sol s'est tout simplement affaissé sur une longeur de cinquante mètres. La nature de la terre, la configuration du terrain était telle que le fleuve a du se creuser un autre passage, plus vers l'ouest. L'accident est survenu si rapidement que les mineurs n'ont pas eu le temps de revenir en arrière. Or, cette galerie était particulièrement exploitée à ce moment...
- La configuration du sol est elle la même dans toute la région ?
- C'est à ce moment là que tout fut révélé... Oui, il existe un grand nombre de rivières souterraines dans les environs, et cela rend la percée de nouvelles galeries très dangereuses. Après cet accident, les mineurs refusèrent de descendre à nouveau. Le gouvernement mena sa propre petite enquête, et finalement le parti socialiste, en arrivant au pouvoir, décida la fermeture des mines qui présentaient des risques. Autant dire de presque toutes... Les mineurs au chômage émigrèrent souvent en Belgique ou en France, fuyant la crise générale qui s'abattait sur l'Europe. Les mines françaises sont restées exploitables jusque dans les années soixantes, fournissant en charbon notre pays. Et puis notre source d'energie changea et s'en fut fini des vieilles mines. Bozon fut définitivement rayé des mémoires...

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Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.