Chapitre 10:
La Voix du Diable
(par
Vayrenoth, ajouté le 11/04/02 15:43)
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- Charmeur de poissons ? Elle pose un doigt sur ses lèvres, dissimulant un sourire goguenard. Je caresse distraitement les cordes délicates du bel instrument assis auprès de moi - un violon, un si bel instrument, dont la voix suppliante et presque humaine se réveille dès que mes doigts pincent son ventre fragile. - Charmeur de poissons ? répète t-elle, jeune fille aux pommettes rouges assise à mes côtés. Qu’est-ce que ça veut dire… Tu joues dans un cirque ? Je lève les yeux, écoute le vent dans les feuilles dorées, écoute le murmure en contrebas de la butte où nous sommes assis, en quête d’une réponse, sans succès, jamais. Dans l’eau secrète et scintillante, un être aquatique me rend mon regard. - Amie, dis-je, mon Amie. Je veux jouer pour toi. Elle rit et bat des mains. Je saisis mon instrument au corps de femme - l’instrument du diable, comme on se plaît souvent à dire. Elancé et brillant, l’archet commence à caresser son ventre, lui arrachant une plaintive mélopée, pure et liquide. Les hanches de la fraîche rivière frémissent, bercées d’ombres. Mon Amie balance doucement la tête, les yeux mi-clos, un sourire joue sur ses lèvres roses. Un instant, l’espoir éclaire mon esprit ; ma bouche s’ouvre, je me mets à chanter, un vieil air entendu longtemps auparavant, et, je le pense, célèbre pour de nombreuses raisons.
Les sanglots longs Des violons De l’automne, Bercent mon cœur D’une langueur Monotone.
Je n’écoute plus la musique. Je suis la musique. L’Amie danse devant moi, transportée, pure, liquide, si pâle et si belle, dont les doigts iridescents ne cessent de polir les rochers, vague et frémissante, liquide, pure, liquide, mais ce n’est plus une danse, c’est un combat, un combat sans merci ; non, non, ne fais pas ça, je t’en prie non, ne fais pas ça. La musique s’est confondue avec la rivière. Transcendée, l’Amie n’entend plus mes avertissements. - Tu es allée trop loin, crie-je, tu es trop loin, reviens. Mais comment pourrait-elle m’entendre ? La musique, déjà, n’ondule plus avec elle. Pardon, je ne voulais pas. Qui aurait cru qu’un tel pouvoir résidait en cet instrument, cet objet au corps de femme ? Pourtant je sais que tout ceci point du diable n’est la faute ; seul mon égoïsme, et ma négligence, sont à blâmer. Mais voilà, l’Amie ne voit plus, ne sent rien, elle entend, elle entend sans vraiment écouter, toujours et à jamais et avec avidité, mais il est trop tard, le partage ne s’est pas fait, le lien s’est brisé et je la perds, l’Amie, encore une Amie que je perds, j’ai eu tort de croire à mes rêves, j’ai perdu, une fois encore. Le violon s’est brisé dans mes mains, tuant la Voix du Diable. Je me lève, mes joues ruissellent de larmes : l’Amie n’est plus là, elle ne sera plus jamais là. Je m’approche de la rivière. Un poisson me contemple : ses pommettes sont rouges, ses lèvres roses et humides, et pâles luisent ses écailles d’argent. Un éclat blessant de musique est resté dans ses yeux. Les miens déversent une nouvelle rivière que « celle qui polit les rochers de ses longs doigts » accueille avec gratitude. - Charmeur de poissons, je balbutie. Charmeur de poissons. Je te demande pardon Amie. On m’avait pourtant prévenu à propos de la Voix du Diable, mais je n’ai pas su écouter, je n’ai pas su, je te demande pardon. A Elle, je me suis donné corps et âme. Et j’ai tué notre si belle amitié. Je tombe à genoux. Un poème me vient aux lèvres, et meurt sur la rive noyée de remords :
Mon amour, Mon adorée, Je pourrais sécher mes pleurs Quand je jouerais, Sans les briser, Sur les cordes de ton cœur.
« Sur les cordes de ton cœur »... Déjà le violon reconstitué me tend les bras, souriant comme une amante fidèle. Mais je pense avoir compris la leçon. Je le prends et le dépose délicatement au fond des hanches de la rivière, là où les poissons viendront souvent le taquiner. J’ai trop longtemps délaissé la vie pour l’illusion. J’ai décidé que la chance prochaine serait la dernière. Je trouverai de nouveau l’Amie, la fragile Amie et son cortège de bonheur. Alors, seulement, la Voix du Diable, inoffensive et apprivoisée, retentira pour nous deux. J’enterre en ce jour le charmeur de poissons, celui qui ne plaît qu’aux êtres aveugles et muets. Pardon, Amie. J’ouvre les bras au monde.
( Note : Amie : nom d’un poisson d’eau douce du Nouveau Monde. ) |
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