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A la recherche de Gollum

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 10: La capture de Gollum
(par Kévin, ajouté le 29/11/04 12:40)


Eärenya, 29 Víressë T.A. 3017
ou jeudi 1er mai de l’an 3017 du Troisième Âge



Huit années s’étaient écoulées, à espérer ce qui allait arriver aujourd’hui. Cependant, la manière dont elle s’était déroulée ne fut pas des meilleures : je m’en souviendrai toute ma vie, lutte acharnée de plusieurs minutes… Mais revenons-en au début de la journée…


Au moment où j’ouvris les yeux, une aveuglante lumière me les fit plisser. Je mis ma main en visière, avant de me lever et de préparer mes affaires. Je me restaurai, puis repartis en direction de la route. Il était facile d’observer une grande partie de l’environnement à partir du sentier, puisque d’immenses collines et vallées s’étendaient autour de moi. Au sud-est, s’élevaient dans une épaisse couche de nuages noirs les Monts de l’Ombre, qui paraissaient dominer la région toute entière de leurs pans acérés. Au nord, au-dessous d’une brume transparente impénétrable, s’étendaient les Marais des Morts jusqu’aux collines de l’Emyn Muyl. La route se déroulait devant moi, disparaissant au sommet d’une colline, après avoir serpenté sur plus de deux milles. Je continuai mon chemin, à travers les plaines dépourvues de végétation, pendant toute la matinée.
Cependant, la journée ne se passa pas comme prévu : en plein milieu de l’après-midi, alors que j’arrivai au sommet d’une colline particulièrement haute et escarpée, qui offrait un panorama sur le paysage encerclé par les Marais des Morts, les plaines de Dagorlad, le Mordor et l’Ithilien, j’aperçus loin devant moi un épais nuage de poussière. Je m’arrêtai brusquement, et observai méticuleusement l’horizon. Il ne me fallut pas longtemps pour me rendre compte qu’une immense armée ennemie au pas élevait derrière elle ce nuage. Je ne pouvais en connaître le nombre, mais je savais toutefois que ce ne pouvait être des Orques : le simple fait que cette armée marche au pas annulait d’office qu’elle en soit composée, les Orques faisant fi de tous les styles d’une bonne armée. Cet immense groupe se révéla en fait être composé d’Orientaux, qui venaient apparemment agrandir les rangs de la cité de Minas Morgul. Le bruit qu’ils produisaient s’élevait et résonnait dans les airs, dans un vacarme qui se faisait de plus en plus assourdissant.
Mon cœur fit un bond dans ma poitrine, et je me mis à chercher un endroit où me cacher. A ma droite comme à ma gauche, se déployait une terre aride, sans végétation, où il n’existait aucun moyen de se dissimuler. Où que je me place, ils finiraient par me trouver ; je décidai alors de partir au plus vite vers le nord-ouest. Mais à peine eus-je levé le pied, qu’un grondement lointain et puissant se fit entendre. Je sursautai, et m’aperçus qu’il provenait de l’armée, qui se rapprochait maintenant dangereusement. Des Orientaux m’avaient aperçu, frêle silhouette isolée au sommet d’une haute colline, et avaient sonné l’alerte. Le nuage devint plus dense, et je compris qu’ils s’étaient mis à me pourchasser : leurs hurlements parvenaient clairement à mes oreilles, ainsi que le martèlement de leurs pas. Je descendis alors la colline vers le nord-ouest, faisant tout pour garder mon équilibre et ne pas tomber à terre. L’armée continua à me pister pendant un peu plus d’une heure, à travers des collines de plus en plus vallonnées. Je m’essoufflais rapidement, mais m’éloignais petit à petit d’eux, à en juger par l’intensité des cris, qui devenaient de plus en plus faibles. Ils finirent par s’évanouir, et je continuai à courir pendant plusieurs minutes. Alors, brusquement, comme je descendais d’une nouvelle colline, le terrain vallonné se transforma en une immense étendue plane : la lisière des Marais des Morts se présentait à moi.
Le crépuscule tombait, derrière quelques petits nuages roses orangés, et un silence de mort s’installa. Seule une brise malveillante rôdait sur la vaste étendue de boue, d’herbe et de brume, et animait les quelques touffes de végétation qui poussaient à la surface de l’eau, elle-même ridée par le léger souffle. Les Marais des Morts avaient été autrefois le terrain d’une bataille titanesque, à la fin du Second Âge, lors de la Guerre de l’Anneau. Ici gisaient maints corps déchus, elfes, hommes et Orques, qui hantaient ce lieu maléfique et désolé. Pour seul paysage, les Montagnes de l’Ombre et les Monts Cendrés s’élevaient au loin, éclairés faiblement par les rayons persistants du soleil. Je fixai vaguement l’étendue des marais, qui se déroulait jusqu’à l’horizon, puis décidai de les contourner par l’est.
Après une longue marche qui me parut être une éternité, la nuit commença à envahir la Terre du Milieu. Je décidai de m’arrêter pour passer la nuit, lorsque cette pensée fut balayée par une voix aiguë. Elle était lointaine, et semblait triste, presque désespérée :
- Laisse-nous tranquilles ! Nous ne voulons plus te voir ! Nous ne voulons plus t’entendre !
L’individu était en train de pleurer, mais au bout de quelques secondes, ses pleurs cessèrent brusquement. A cet instant, j’aurais juré que les paroles qui suivaient provenaient de la même bouche. Elles n’étaient toutefois plus empreintes de douleur et de peur, mais d’une certaines colère et méchanceté. Pourtant le timbre de la voix était identique :
- Mais tu ne peux pas te débarrasser de moi. Je suis toi.
Je m’étais arrêté sans m‘en rendre compte, raide comme un piquet, et m’étais surpris en train d’écouter la conversation. Cette voix me rappelait quelqu’un, mais je ne pouvais lui donner un nom. Cependant, lorsqu’il émit de petits crachats tels de bruyants toussotements en prononçant « Gollum ! Gollum ! », le nom me revint comme une flèche en plein cœur. Bizarrement, je me mis à écouter la conversation avec plus de ferveur :
- Non, laisse-nous ! C’est à cause de toi si nous avons été pris par Lui !...
- Mais on nous a relâchés, et nous sommes libres !
- On a été torturés, mon Précieux, oui, torturés…
Il se fondit dans de longs gémissements, qui furent coupés par la deuxième voix en colère :
- OUI ! Torturés nous avons été, mais on a dit qui nous a volé le Précieux !
- Non, c’est pas tes affaires ! Laisse-nous tranquilles !
- Sale petit voleur !!
- Non, tais-toi ! Va-t-en !
- Il nous l’a volé ! Mais les sales Orques vont s’occuper de lui, maintenant. Nous leur avons dit où il était, le voleur ! Gollum ! Gollum !!!
- Mais ils vont garder le Précieux, et on sera encore plus malheureux ! Oui ! Malheureux nous sommes, très malheureux !
De nouveaux sanglots jaillirent, et la voix renifla avec dédain. Quelques secondes s’écoulèrent, dans des plaintes de plus en plus étouffées. Puis, un clapotement se fit entendre, suivi d’un cri de grande colère :
- SALE PETIT VOLEUR ! IL NOUS L’A VOLÉ ! SALE PETIT HOBBIT !
Je tressaillis légèrement. J’étais certain que Mithrandir ne se trompait pas sur ses hypothèses, mais entendre dire de la bouche de Gollum que M. Sacquet lui avait bel et bien volé l’Anneau était une toute autre chose. La voix triste commença à se plier aux injonctions de la voix colérique et autoritaire. Un léger ton courroucé apparut dans sa voix, qui devenait moins tourmentée :
- Le Hobbit joufflu nous a volé notre Précieux !
- Et les sales Orques vont le lui prendre ! Gollum ! Gollum !
Le silence retomba, uniquement brisé par de faibles clapotements et le ronflement de Gollum.
- Mais qu’est-ce qu’on va faire ? fit la voix redevenue triste.
- On va aller voir Sacquet – il siffla avec mépris, puis continua – dans sa… Comté – nouveau sifflement – pour lui reprendre Notre Précieux.
La voix s’abaissa en un murmure quasiment inaudible, et continua en adoptant un ton antipathique mêlé d’une étrange satisfaction :
- Oui, on va le faire payer, et NOUS redeviendrons le Maître !
Il éclata d’un rire mauvais, perfide, sous les timides « Oui ! Oui ! » de la première voix, qui ne savait pas trop s’il devait en rire ou s’en méfier. Abasourdi, j’écoutais avec la même attention cette discussion, qui tournait en un plan fourbe pour récupérer l’Anneau de M. Sacquet. Mais une phrase me revenait régulièrement en tête, comme si je ne l’avais compris en tout point : « On a dit qui nous a volé le Précieux ! ». S’il avait été réellement pris par l’ennemi, comme il l’a annoncé, il leur aura donné la position exacte de l’Anneau et de son actuel détenteur. Mon sang ne fit qu’un tour lorsque je compris enfin la chose ; il ne fallait désormais plus le laisser s’échapper, et l’empêcher de commettre une nouvelle erreur. Je devais agir au plus vite, et mettre tout en œuvre pour l’attraper.
A pas feutrés, je m’avançai, vers la voix qui s’élevait derrière un petit bosquet, situé à une vingtaine de mètres de moi, et qui poussait au-dessus de l’eau des marécages. Il m’était très difficile de ne pas me faire remarquer, chaque pas émettant un son lorsqu’il entrait en contact avec l’eau, et je mis plusieurs minutes à arriver silencieusement à proximité du petit bosquet. Cependant, alors que je faisais un nouveau pas, la discussion et les ronflements habituels de Gollum s’interrompirent. Le silence tomba, et je tentai même de retenir mon souffle. Les secondes s’écoulèrent lentement, pendant lesquelles je savais que Gollum essayait de trouver ce qui avait suscité son attention. Puis, après un moment qui m’avait paru une éternité, il toussa à nouveau « Gollum ! Gollum ! », et reprit la discussion avec la première voix. Je restai encore quelques instants immobile, afin de ne pas éveiller à nouveau ses soupçons, puis me dirigeai de plus en plus furtivement vers le bosquet. Toutefois, un pas – que j’avais mal assuré, probablement – tomba dans une flaque profonde en émettant un long clapotement. Cette fois-ci, Gollum, après s’être une nouvelle fois tu, commença à remuer ; il allait s’enfuir, et j’allais encore perdre une superbe occasion de le capturer…

Puis un fait bizarre se produisit dans mon esprit…
Un étrange rêve que j’avais fait, huit ans plus tôt, me revint en tête – et je m’étonne encore moi-même de m’en souvenir : je me trouvais à la lisière d’un marais, dans une profonde obscurité, et m’était aperçu que Gollum se trouvait tout près de moi. Mais alors que je me préparais à l’attraper, il s’était transformé en un œil de flammes, l’Œil de Sauron, qui prononçait les phrases maléfiques gravées sur l’Unique.
Peut-être y avait-il un lien entre ces deux choses ? Ou n’était-ce dû qu’au hasard ? En tout cas, il semblait si réel, et j’avais l’impression de me trouver à nouveau dans ce rêve…
La même situation, le même endroit, la même heure…
Ce ne pouvait être dû à une heureuse fortune…
Puis des bribes de phrases me revinrent en tête, accompagnées de la voix grave de Mithrandir : "Prenez des nouvelles de Gollum... Essayez de savoir où il se trouve... Il est en cavale depuis trop longtemps... Il pourrait à lui seul prouver que l’Anneau de Bilbon est l’Unique... Je trouve qu’il se risque dangereusement à proximité du territoire ennemi... Il pourrait nous poser plus de difficultés que nous ne le pensons...".
Alors, toutes nos tentatives vaines pour capturer Gollum sortirent subitement de l’ombre, et se placèrent devant mes yeux, qui n’y comprenaient plus grand-chose :
La première fois qu’il avait croisé notre route, c’était dans les Bas-fonds du sud, et il nous avait échappé en se ruant droit sur un groupe d’Orques que nous avions semé peu avant dans la nuit…
La seconde fois, c’était dans les tunnels, sous la ville frontière d’Osgiliath. Là, nous avions eu beaucoup de chance de ne pas tomber sur des Orques, et avions pu le poursuivre jusque dans le val de Morgul. Nous y avions trouvé une aide précieuse, Gwaihir, qui avait repéré Gollum, et nous avait aidé à le poursuivre jusque dans les forêts de l’Ithilien. Mais ici encore, il nous échappait de justesse, et filait entre nos doigts comme si nous avions essayé de contenir une poignée de sable sec dans la paume de notre main…
La troisième fois, il nous avait conduit à son insu dans les collines tranchantes et labyrinthiques de l’Emyn Muyl, et nous avions pu le repérer grâce à quelques corbeaux qu’il avait effrayés. Là encore, après plusieurs heures d’une course effrénée, il nous avait sorti malgré lui de cet enfer de pierre, tout en s’échappant…
Et ce fut le noir total dans mon esprit…
Plus aucun souvenir de notre recherche ne me revint…
Soudain, une autre vision apparut…
Mais elle ne pouvait être vraie – en tout cas, je ne m’en souvenais pas : je me trouvais entouré d’Orques, qui s’affairaient autour d’une frêle silhouette, positionnée et attachée solidement sur une immense machine de torture, qui remuait dans un bruit de succion, tel deux barres d’acier que l’on cognait l’une contre l’autre. Cette scène horrible dura plusieurs instants, pendant lesquels j’entendais des hurlements de douleur, longs et stridents, mêlés aux rires et railleries des Orques, dont certains ne se gênaient pas de compléter le rôle de la machine de torture. Je pouvais distinguer les doigts de la victime, qui se crispaient et se tordaient de douleur, au point d’en être démantibulés. Toutefois, au bout de quelques minutes, entre les cris et paroles incompréhensibles de l’individu torturé, jaillirent deux mots. Deux uniques mots, peu importants sur le moment, mais qui se révélèrent capitaux pour les sbires du Seigneur Ténébreux, comme je me le fis remarquer quelques lunes plus tard. Deux mots mêlés de souffrance et de résignation, qui mirent fin aux tourments du supplicié : « LA COMTÉ ! SACQUET !! »…
Puis cet effrayant décor s’évanouit. Les hurlements s’éteignirent, les couleurs se noircirent, la salle de torture devint de plus en plus sombre, et enfin, la vue normale me revint…

L’obscurité réapparut. Et devant moi se dressait le bosquet sombre. De l’autre côté, je percevais des mouvements furtifs. Je revins soudain à la réalité, et réalisai que Gollum s’apprêtait à s’enfuir. Bien que les souvenirs que j’avais eus précédemment m’avaient paru durer une dizaine de minutes, il était évident qu’il ne s’était pas écoulé une seule seconde du temps réel, car je n’entendrais déjà plus les ronflements de Gollum.
Je tentai le tout pour le tout : je rassemblai toutes mes forces, et sautai par-dessus le bosquet, qui ne devait pas faire plus d’un mètre de hauteur. Tel un plongeur, je le vis passer sous moi. Puis Gollum apparut, accroupi, ou plutôt recroquevillé sur lui-même. Il me tournait le dos, et s’apprêtait à s’éloigner du bosquet. Alors que je commençais à retomber, je poussai un hurlement sonore, qui le fit sursauter. Mais il n’eut pas le temps de s’écarter, et j’atterris sur lui. Dans un cri de souffrance, il se débattit comme un fou, pour tenter de sortir de mon emprise, mais je m’obstinais à l’attraper et à ne pas lui lâcher les bras. Il se mit à me cogner violemment de ses talons visqueux, qui atteignirent bientôt mon buste, et ma tête. Je poussai un grognement douloureux, et fermai les yeux. Il réussit à sortir son bras droit de mon emprise, et commença à me tirer les cheveux, m’obligeant à renverser la tête en arrière. J’ouvris à nouveau les yeux, et vis à travers l’obscurité dominante un visage horriblement déformé, dont les deux yeux globuleux aux pupilles dilatées me fixaient avec une haine telle que je n’en avais jamais vue. Il respirait à une telle vitesse que ses joues gonflaient et paraissaient sur le point d’éclater, et sa tête était soumise à une multitude de mouvements convulsifs. Il commença à se glisser à travers mes doigts crispés, qui commençaient maintenant à s’engourdir. La situation se renversa petit à petit, et ce fut bientôt Gollum qui me tint, dans une position certes étrange, mais néanmoins efficace. Il essaya de m’étrangler, mais je me débattais suffisamment pour ne pas lui laisser prise trop longtemps. Il passa ses jambes maigres autour de ma taille, et m’asséna un nombre incalculable de coups de poings. Je commençai à perdre toute force et volonté de le combattre, lorsqu’une faible flamme s’alluma dans mon cœur. Je n’allais pas abandonner ce pour quoi nous nous étions investis pendant huit ans ; j’essayai alors de trouver en moi la volonté de reprendre le dessus dans cette bataille, qui tournait dangereusement à la faveur de Gollum. En poussant un ultime cri, qui alla puiser au plus profond de moi mes toutes dernières réserves d’énergie, je saisis Gollum à bras-le-corps. Toujours devant moi, à me labourer de puissants coups, il s’arrêta soudain, terrifié, ne comprenant pas mon geste brusque. Je me soulevai, tout en le tenant contre moi, et me jetai puissamment dans le bosquet, à travers les branches qui m’éraflaient le visage. Ce que j’attendais tant se produisit : dans un bruit mat, le dos de Gollum heurta de plein fouet le tronc principal du bosquet, et des craquements se firent entendre, presque aussitôt couverts par les hurlements de douleur de mon ennemi. Il cria juste à côté de mes oreilles, et faillit me percer les tympans. Cependant, je sentis son étreinte se relâcher nettement, et j’en profitai pour me dégager de ses longs doigts qui m’enserraient le corps. Alors, presque dans un réflexe, je me retournai, portai la main à la garde de mon épée, et la dégainai, en la pointant à la gorge de Gollum. Il arrêta immédiatement de se débattre, et regarda la lame d’un air faussement effrayé.
- Tenez-vous tranquille, Gollum, lui dis-je d’un voix rauque, sans souffle, alors que je tentais de retrouver une respiration normale. Je ne vous ferais aucun mal si vous ne vous débattez pas.
Tout en le gardant en joue de ma main droite, je pris le sac que Mithrandir m’avait apporté, l’ouvris et le fouillai. Au fond du sac, mes doigts entrèrent au contact d’une corde. Je la sortis du sac, et – merci, Mithrandir ! – vis que mon ami avait déjà préparé un nœud coulissant, au cas où une telle occasion se présenterait. Je la passai autour du cou de Gollum, et la serrai, sans toutefois trop l’étouffer, puis le sortis du bosquet à reculons. Sous les rayons fugitifs de la lune qui éclairaient son visage, je le vis me regarder fixement avec une certaine haine. Puis il changea soudain de comportement, et commença à pleurer, derrière ses mains maintenant dressées entre lui et moi.
- S’il vous plaît, ne nous faites pas de mal ! fit-il entre deux sanglots.
- Je vous ai dit que je ne vous ferais rien si vous ne vous débattiez pas…
Il m’avait toujours inspiré la plus grande méfiance, mais il se montrait désormais sous un autre jour, et aucune personne vivante en ce monde n’aurait pas éprouvé de pitié en le voyant ainsi. Je m’agenouillai à côté de lui, et me mis à lui parler :
- Je suppose que vous savez qui je suis ?
- Oui. Vous nous suivez avec une autre personne depuis longtemps. Vous nous voulez du mal, à tous les deux !
Je réfléchissais à ce qu’il venait de me dire. En prononçant le à, il paraissait parler de lui-même. Ce fut alors que je compris que l’Anneau avait agi sur lui comme une deuxième conscience, une conscience malfaisante, souhaitant à tout prix retrouver « son Précieux », et que les deux voix que j’avais entendues avant la bataille provenaient donc bien de la même personne.
- Nous ne voulions pas vous faire de mal, mais simplement vous poser quelques questions…
- Les méchants Orques nous en ont aussi posé, des questions, mais ils nous ont torturés… Oui, torturés. Et maintenant, nous les détestons. Ils voulaient savoir qui nous avait volé le Précieux, et nous le leur avons dit, oui, nous leur avons dit. Ils vont maintenant s’occuper de lui… SALE PETIT VOLEUR ! SALE HOBBIT ! Gollum ! Gollum !
Sa voix résonna un petit moment, avant de s’évanouir en de petits sanglots. Pendant qu’il parlait, j’avais remarqué un subtil changement dans le ton de sa voix : elle devenait de plus en plus malveillante, comme la deuxième voix que j’avais entendue peu avant de me battre contre lui.
- Je ne veux pas vous torturer, ni voler votre Précieux, je veux simplement…
Mais il m’interrompit en poussant un reniflement de dédain, et à partir de ce moment, ne me parla plus, ni ne répondit à aucune de mes questions. Son visage était redevenu celui de la bataille, exprimant envers moi un profond sentiment de dégoût et de haine. Il regarda la corde avec méfiance, et essaya de l’enlever, mais je la tirai d’un coup sec. Gollum perdit l’équilibre et tomba face contre terre. Il se releva péniblement.
- Laissez cette corde ! fis-je d’un ton un peu plus autoritaire, sachant qu’il ne me répondrait plus.
La fatigue faisait lentement son apparition, mais je devinai que Gollum ne m’accorderait de repos, sans jamais tenter de s’échapper, et j’essayai donc de résister au sommeil. Pour plus de sûreté, j’enroulai la corde autour de mon poignet et l’attachai. Je pus ainsi balancer le sac de Mithrandir sur mon dos sans me méfier de Gollum. Je réfléchis alors à ce que je devais faire : devais-je amener Gollum à Mithrandir, pour qu’il lui pose les questions nécessaires, ou fallait l’amener captif dans une demeure elfique ? Un dilemme se présenta à moi. Si Mithrandir l’interrogeait, que ferait-on de Gollum ? Le relâcherait-on ou le garderions-nous ? La deuxième idée était finalement plus envisageable, mais il restait un problème : où l’amener pour qu’il y soit en sécurité et que Mithrandir l’interroge à tout loisir ?
Je décidai de sortir de ces marais, et de reprendre la route de la Porte Noire, tout en réfléchissant à l’endroit où l’amener. Je m’éloignai dans la nuit à peine née, guidé par la lune dont les rayons réussissaient à traverser quelques nuages, et me dirigeai vers les collines d’où j’étais arrivé. Mais alors que j’arrivai au sommet, et que je voyais les Montagnes de l’Ombre se dessiner à la faible lueur de la lune, Gollum fit un mouvement soudain de recul, et tira sur la corde. Je me retournai pour voir ce qu’il tentait de faire, et vis une expression apeurée – que dis-je, de terreur – sur son visage.
- Non ! Non ! Ne nous envoyez pas là-bas ! Ils vont nous faire du mal ! Les méchants Orques !
Il vint à mes pieds, et se cramponna à mes genoux, comme pour se cacher des montagnes gardiennes de la Terre du Seigneur Ténébreux.
- Je ne suis pas un Orque, et nous n’allons pas en Mordor…
Lorsque je prononçai ce dernier mot, sur un ton de réconfort, Gollum siffla puis s’écarta subitement de moi. J’ignore toujours s’il détestait entendre le nom du Noir Pays, ou si son « côté Gollum » avait repris le dessus.
Nous continuâmes alors, dans la fraîche nuit, pour rejoindre la route de la Porte Noire, ce qui fut rapidement le cas, car, plusieurs minutes plus tard, je vis se dessiner à une cinquantaine de mètres devant moi, un petite bande blanche sur le sol. Le sentier de pierre sortait de l’obscurité par le reflet de la lune, et sinuait tranquillement à travers la région de l’Ithilien. Nous empruntâmes le chemin, et sans nous arrêter, nous nous dirigeâmes vers le nord-est, vers l’entrée du territoire de Sauron…

L'aube se dessinait autour des Monts de l’Ombre, qui leur donnait l’impression d’être entourés d’une aura lumineuse aveuglante. Nous avions avancé toute la nuit durant, et la fatigue commençait à se faire réellement pesante. Je décidai alors de m’arrêter pour reprendre des forces, ouvris le sac et mangeai un peu. Il me restait encore trois pains elfiques, mais je préférais les garder pour des jours plus difficiles, car je sentais au fond de moi que ce périple ne faisait que commencer.
- Tenez, Gollum ! Mangez un peu !
Je lui lançai un peu de pain de Minas Tirith, que Mithrandir avait enveloppé dans du tissu elfique pour le préserver du temps. Gollum regarda avec scepticisme la miche de pain rebondir sur le sol, avant de s’arrêter à côté de lui. Il la prit, et la porta lentement à sa bouche. Il mastiqua le pain, et pendant quelques centièmes de secondes, je crus qu’il lui plairait. Mais à peine l’avais-je pensé, que Gollum se mit à le recracher violemment, comme s’il venait de s’étouffer, et tenta en vain d’enlever les miettes qui restaient collées sur son palais.
- On ne peut manger ceci ! Vous essayez de nous empoisonner !
- Mais non !...
Mais je me tus, car je savais qu’il ne me donnerait jamais raison. Je terminai en silence mon repas, alors que Gollum s’appliquait à fourrer les doigts dans sa bouche pour enlever ce qui restait du pain. Je retrouvais peu à peu mes forces, et la fatigue se dissipa lentement. Puis nous repartîmes rapidement, alors que le soleil sortait de derrière les Monts de l’Ombre et perçait l’obscurité qui régnait. Gollum eut un mouvement convulsif et essaya de se cacher du soleil, en se plaçant dans mon ombre. La matinée avança plutôt rapidement, et je vis les montagnes décrire une courbe vers l’est ; je savais que j’étais proche de la Porte Noire, et nous eûmes, Gollum et moi, la même angoisse. Je décidai alors de quitter la route et de gravir quelques collines, afin de garder une certaine distance de sécurité avec l’entrée du territoire ennemi.
Une heure passa, peut-être plus, lorsque je distinguai au-dessus des collines les montagnes sombres s’éloigner et devenir plus petites. Alors une certaine curiosité s’empara de moi. A ma grande surprise, je voulus revoir la Porte Noire, et changeai brusquement de direction pour revenir vers le sud. La respiration de Gollum se fit de plus en plus bruyante, et il commença à forcer sur la corde pour essayer de me retenir. Les collines devinrent escarpées et arides, et un silence de mort s’installa autour de nous. Puis, au sommet d’une colline particulièrement raide et dangereuse, après m’être dissimulé derrière un gros rocher, elle m’apparut comme la première fois : située dans un renfoncement rocheux qui ouvrait sur les plaines d’Udûn et de Gorgoroth, s’élevait une massive porte de fer et d’acier, taillée sur toute sa longueur de larges rainures verticales, qui, tout comme la porte de Minas Morgul, accentuait l’effet de domination et de puissance. De chaque côté s’élevait une haute et inébranlable tour noire, semblant taillée dans le roc, qui venait percer une épaisse couche de gros nuages sombres. Un lourd silence habitait ce lieu, mais je n’étais pas sans ignorer qu’il régnait beaucoup d’agitation de l’autre côté de ces deux battants de fer. Je restais quelques minutes ici à admirer cette effrayante porte – et pourtant admirable, il faut le dire –, pendant que Gollum, lui, tournait le dos et se cachait les yeux.
Enfin, je parvins à arracher mon regard de la Porte de Gorgoroth, redescendis la colline et m’éloignai de ce lieu maléfique. Je m’aperçus que Gollum se détendait de plus en plus, tout en éprouvant une certaine animosité envers moi. Nous sortîmes des collines une heure pus tard, et reprîmes la route. Le temps s’éclaircissait visiblement, et les nuages sombres de Mordor disparaissaient petit à petit, tandis que se déroulaient à l’est les immenses plaines de Dagorlad.
Nous continuâmes jusqu’à la tombée de la nuit, et nous arrêtâmes aux abords de la route pour nous rassasier – ou plutôt me rassasier, car Gollum éprouvait toujours les mêmes doutes concernant la nourriture que je prenais.
- Nous mourons de faim ! faisait-il dans un long gémissement de peine.
Nous reprîmes la route, qui devenait de plus en plus sombre, et nous nous guidions grâce à la lune, qui achevait son dernier quartier. Mais de petits nuages s’infiltrèrent sur la toile du firmament, parsemée ça et là des points lumineux des étoiles, et furent bientôt suivis de plus gros, menaçants. Cependant ils ne couvraient pas la totalité du ciel, et quelques rayons fugitifs parvenaient encore à éclairer notre chemin. Ils ne lâchaient pas non plus leur contenu, qui semblait se retenir de tomber sur le sol sec que nous foulions. La fatigue semblait avoir complètement disparu de mon esprit, et j’en profitai au maximum, car je savais que cela ne durerait pas, et que Gollum tenterait sûrement de s’enfuir pendant mon sommeil.
Pendant notre marche, la question de décider où emmener Gollum refit surface, et j’essayai d’y répondre. Il existe trois refuges elfiques majeurs sur la Terre du Milieu : la Lothlórien, demeure de la Dame Galadriel et du Seigneur Celeborn, Imladris, refuge de Maître Elrond, et enfin Esgaroth, Royaume de Thranduil. J’écartai rapidement l’hypothèse d’amener Gollum à Imladris, car il me faudrait pour cela passer soit par l’Escalier des Rigoles Sombres, soit par la trouée du Rohan, et le chemin serait trop long et difficile. Il ne me restait donc plus que deux solutions : Esgaroth ou Caras Galadhon. Il allait sans dire que j’apportais dans chacun des cas un grand danger avec moi, mais la Lothlórien serait plus facilement menacée – étant proche de Dol Guldur. Esgaroth se trouvait aussi à proximité de l’ennemi, puisque ce royaume était situé en plein cœur de la Forêt Noire. Mais, alors que je réfléchissais à tous ces inconvénients, une phrase lointaine de Mithrandir – ou plutôt une question prononcée il y a un peu moins de seize ans – me traversa l’esprit et me donna la solution : "Vous souvenez-vous de la recherche que nous avions entrepris avec les Elfes de la Forêt Noire pour capturer Gollum ? ".
Les elfes d’Esgaroth avaient déjà participé à une recherche pour tenter de retrouver Gollum, et, selon moi, il était évident que Mithrandir s’attendait à ce que je l’amène dans la Forêt Noire. Ma décision fut donc prise. J’amènerai Gollum et le livrerai aux elfes de Thranduil…

Voir le chapitre 10 sur 15



Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.