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Amitié (collectif)

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 11: La sagesse de l'ami
(par Vinyamar, ajouté le 14/04/02 19:42)


Le bois apparut enfin. Il se dessinait massivement devant nous, au delà d'une petite rivière à l'eau claire qui courait juste en dessous de nous. Nous dévalâmes la pente habillée d'une herbe plus verte que les prés des montagnes à l'époque ou fondent les neiges.
- Nous sommes sauvés ! murmura-t-elle en voyant le bois à notre portée.
Nous ne nous arrêtâmes pas un instant, car ils nous poursuivaient certainement encore, et je lançai un regard en arrière. J'eu la vision, aussi brève qu'un éclair, d'un homme armé, et la peur me saisit tout entier. Nous allions franchir la rivière. Notre forêt était juste de l'autre côté, à quelques enjambées à peine. Mais un trait de sagesse prit le dessus sur ma peur, et au moment où nous nous allions bondir par dessus l'eau cristalline, je saisis Milrine, et l'emporta avec moi au fond de la rivière. Je sus - comment fût-ce possible, je l'ignore - mais je sus que précisément au même moment le chasseur était apparu au dessus du talus que nous venions de dévaler. Il avait couru pour ne pas perdre notre trace, et il était là, menaçant nos vies, son fusil à la main. Je ne sais pas ce qu'il fit, où il regarda, ou s'il s'approcha dangereusement de la rivière, mais je le savais là, et cela suffisait, car il envahissait tout mon esprit.
Le contact avec l'eau avait été désagréable, froid et inattendu pour chacun de nous, puisque j'avais agis sans même savoir ce qui arriverait, sinon que je devais nous cacher de lui. Nous reposions côte à côte, couchés sur les cailloux de la rivière. Il y avait peu d'eau, et pourtant il ne pouvait nous voir, comme si la rivière masquait notre présence au delà de ses simples propriétés. D'ailleurs, nous restâmes sous l'eau bien plus longtemps qu'il était permis à être humain d'y survivre, et j'avais parfois l'impression que l'eau se retirait pour nous laisser respirer, sans pourtant nous dévoiler au chasseur, que j'entendais au dessus de nous. Pourquoi voulait-il nous tuer ? Ils avaient parlé de centaure. Je regardais Milrine près de moi, et la vis telle que je l'avais toujours vu. Etions-nous centaures ? Je suis un homme, mais pourtant, j'étais centaure. Quel monde étrange ! Pourquoi m'y éveillais-je subitement, découvrant ce que j'étais, alors qu'en même temps toute ma vie m'étais clairement connue, mon enfance, mes amis, mon pays... ?
- Il est là ! dis-je à Milrine, pour expliquer mon geste brutal, dont elle cherchait dans mes yeux la signification.
- Nous étions si près ! répondit-elle.
Pourquoi parlions-nous dans l'eau, sans nous faire entendre du chasseur ? Quel était ce monde étrange ? Elle releva soudain la tête hors de l'eau, comme alarmée, et je la lui saisi avec toute la force de mon corps de centaure pour la replonger dans l'eau.
- Qu'est-ce que tu fais ?!! clamais-je silencieusement.
- Furest n'est toujours pas là ! répondit-elle avec anxiété.
- Ils ne l'ont pas encore pris, la rassurais-je. Il s'est enfuit par une autre route, il sera chez nous dès qu'il le pourra.
- Non ! Il a des ennuis.
Je la regardais. Je l'aimais ! Depuis notre plus tendre enfance, je l'avais gardée dans mon coeur comme un trésor, qui prenait plus de valeur au fur et à mesure que nous passions du temps ensemble, ou loin l'un de l'autre. Mais de quel genre d'amour s'agissait-il ? Quand Furest lui avait ouvert son coeur, et qu'elle lui avait livré le sien, je n'avais ressenti ni jalousie ni frustration. Furest était mon ami lui aussi. Combien de fois avions nous franchi ensemble les limites de notre monde, combien de temps avons nous passés ensemble à courir sur les flancs des montagnes, à atteindre les lieux les plus inaccessibles où aucun de notre peuple ne viendrait nous déloger ! Non, pas d'envie devant la réponse qu'elle lui avait faite, mais plutôt une admiration - que je ne cachais pas toujours - devant la beauté de leur amour, devant la force de leur attachement, devant toutes ces choses étranges qu'ils vivaient même quand ils étaient loin l'un de l'autre, et dont je restais étranger, mais pourtant contemplatif. Furest n'était certainement pas tiré d'affaire, je faisais confiance au sentiment de Milrine à ce sujet. Je l'avais vu s'enfuir du mauvais côté, et être poursuivi par la plus grande partie des chasseurs. J'avais risqué ma vie pour le remettre sur le bon chemin, et le dégager de la chasse de ces hommes. Oui, je l'avais risquée... seulement ! A présent un autre choix se faisait jour pour moi. Furest pouvait peut-être disparaître, aussi effrayante la pensée soit-elle. Milrine ne serait plus accaparée par cet amour qui la consumait, qui la rendait heureuse, mais qui lui procurait des peines aussi. Que ferais-je alors ? Je n'avais jamais désiré Milrine, mon amour pour elle était différent. Pourtant, peut-être, le temps passant, quand le deuil serait passé, elle voudrait de donner à moi... mais pour quoi faire ?! Aucun désir ne m'habitait, mais pourtant un profond amour. Aussi, même si Milrine me confiait dans l'avenir son amour, il lui resterait toujours cette blessure, d'avoir perdu son amour; non pas perdu, mais de se l'être fait arracher, comme une partie d'elle même, et ce traumatisme ne guérirais pas vraiment, je le savais. Je ne voulais pas lui laisser porter pareille blessure, que je ne pouvais pas partager avec elle pour l'assister. Si vraiment je voulais l'aider, c'était à présent, avant que le coup ne lui soit porté. Je l'aimais, et ne voulais pas qu'elle souffre, et j'aimais Furest, et j'aimais leur amour, et ne voulais pas le voir s'achever sans que je puisse agir pour le préserver.
Je pouvais remonter à l'instant, galoper jusqu'à Furest, et donner ma vie cette fois - pas seulement la risquer - pour le libérer ! Les chasseur voulaient un centaure, eh bien je ferais leur affaire ! Pourquoi étais-je centaure en ce jour, je ne saurais le dire. Je me disais que tout cela n'était qu'un rêve, et d'ailleurs en me regardant, je ne voyais pas un centaure... mais voyais-je un homme ? Peut-être était-ce ainsi que nous voyaient les chasseurs, et que nous adoptions leur vision, nous laissant nous-memê enfermer dans ce qu'ils voulaient voir de nous. Mais si ce n'était qu'un rêve, la mort ne serait qu'un réveil ! Douloureux réveil, mais rien d'autre. Si je me trompais, et que je n'étais qu'en train de vivre la chasse que nos adversaires avaient toujours rêvé de nous livrer, en me laissant piéger dans leur propres façon de penser, alors ma mort serait la fin de tout, la fin de ma vie, la fin de mon existence. Je n'attendais aucune récompense pour ce que j'allais faire, sinon de voir que j'allais ainsi préserver l'amour de deux êtres cher. L'amour est créateur, après tout ! Pourrais-je vraiment mourir alors que j'agissais par amour ? Je ne sais. Un espoir déraisonnable m'envahit, et je le chassai aussitôt. Au lieu de compter sur ces rêveries, je commençai à évaluer mes forces. J'étais centaure ? Fort bien ! J'étais donc fort comme dix chevaux, grand comme deux hommes, plus puissant que le lion et rapide comme l'hirondelle. Et encore, j'étais nécessairement sage plus que les plus sages parmi les hommes. Qui pourrait me résister ?! Il fallait que j'étudie mes capacités. Il ne me servirait à rien de me livrer sans permettre à Furest de fuir pour retrouver Milrine. Si nous étions pris tous les deux, la seule chose qui arriverait était certaine: Milrine viendrait à son tour se donner aux chasseurs, et j'aurais alors non seulement échoué, mais aggravé une situation qui offrait encore un avenir concevable. Oui ! J'étais assez fort, assez rapide, assez sage pour amener à son terme ce que j'allais oser faire.
Je donnais un dernier regard à Milrine à mes côtés, posa ma main sur elle pour prendre un appui plus élevé, et pour garder d'elle ce dernier contact, et lui dit:
- Je vais chercher Furest ! Dès que tu le pourra, gagne la forêt, et attend le !
Je me lançai hors de la rivière, avec toute la puissance de mon étrange corps, et ruisselant d'une eau qui sembla tinter et résonner autour de moi pendant que je fendait l'air, je fus sur le chasseur, qui me tournait le dos, avant qu'un de ses compagnons eut pu l'avertir. Je saisis son fusil et le brisa sans m'arrêter, continuant ma puissante course. Mais l'autre chasseur, qui n'avais pas encore gravi le talus, avait eu le temps qu'il fallait pour épauler. Un coup retentit, et je sus que j'étais touché, mais je ne pouvais pas même dire quelle partie de mon corps fut atteinte. La douleur m'inonda, puis s'effaça comme je tendais toute mon action vers Furest, que je devais sauver. Je traversais en un instant la grande distance qui nous séparait et plongeai dans la futaie où il s'était écarté de nous, et je laissai les chasseurs tenter de me poursuivre. La douleur de la blessure revenait à chaque fois que je pensais à moi, et curieusement, aussitôt que je tournais mon esprit exclusivement vers Milrine, ou vers Furest, je ne sentais plus mon corps, et je crois bien même que je gagnais en force et en vitesse. Je vis des chasseurs apparaître dans la lumière de la lisière des arbres, et tous épaulaient, mais jamais ne m'atteignaient. L'un d'eux se trouva sur ma route aux abords des premiers arbres, et je le désarmais avec vigueur, tout en m'enfonçant plus profondément sous les arbres pour rechercher mon ami. Enfin, je trouvai Furest, provisoirement caché dans un taillis. Je lui fis signe de s'enfuir dans la direction d'où je venais, puis fis un écart et changeai ma course pour me diriger sur les chasseurs les plus élevés, de façon à tous les rassembler.
Je pris peur soudain ! Pourquoi étais-je celui qui devais mourir ? Après tout, n'avais je pas réussi à m'enfuir avec Milrine ?! Furest n'était-il pas celui qui avait failli ?! Pourquoi devais-je mourir pour sa faute ?! Et qu'étaient tous ces chasseurs ? N'étais-je pas plus fort, plus grand, plus sage qu'eux ! (Quelle sagesse y avait-il en effet à vouloir tuer les centaures aussitôt qu'ils quittaient leur monde ?) Comment pouvaient-ils donc me vaincre ?! La douleur se refit sentir dans mon poitrail. C'était donc là qu'il m'avait atteint... était-ce près du coeur ? me demandais-je.
Le coeur ! N'avais-je pas décidé de le donner à ceux que j'aimais ! Mais avait-on jamais entendu un récit parlant d'un centaure tué d'un coup de fusil ? Non, jamais, ma mémoire me le garantissait ! Les centaures ne mouraient pas par le fusil, dans les récits. Je passai en trombe devant un chasseur qui apparut de derrière un arbre, et le tremblement du sol sous mes sabots l'effraya et l'empêcha d'épauler à temps, je changeai sans cesse de trajectoire, si bien que les chasseurs furent bientôt disposés tout autour de la futaie, et ils ne pouvaient plus tirer sans risquer de s'abattre entre eux. J'étais le plus sage ! J'étais le plus puissant ! Qui me prendrait la vie ?! Qui pourrait effacer mon existence ?! Curieusement je reconnu des mots qui venaient des paroles des chasseurs, et je sus qu'ils étaient dans mes pensées, et que ce n'étais pas moi qui réfléchissais ainsi. La douleur me fit soudain trébucher, et je reprit l'équilibre avec peine tant ma course était rapide. J'étais le plus sage... et j'avais accepté de mourir. Quelle sagesse était-ce là ?! je revis Milrine sortant de l'eau derrière moi pendant que je désarmais un chasseur, et gagner la foret saine et sauve, grelottante en attendant Furest. Il fallait éloigner les chasseurs. Etais-je le plus sage, je n'en étais plus sûr, mais j'étais le plus aimant. Je lançai un rapide coup d'oeil sur ma droite, et vis le canon d'un fusil posé contre une épaule.
Je n'eus qu'une pensée: ils étaient ensemble, réunis ; j'avais été leur Ami.

Le coup de feu eut un son effrayant.


* * *

Le centaure roula trois fois tant le train de sa course qui avait déplacé le puissant corps était rapide. C'est un arbre qui l'arrêta, et on dit qu'un branche lourde fut brisée à son sommet, mais qu'elle n'atteignit le sol que lorsqu'un des chasseurs voulut se pencher sur le corps du centaure, lui infligeant mauvaise blessure, mais non mortelle. Certains racontent qu'à cause de cela, les chasseurs s'écartèrent du corps, et que celui-ci se changea en un oiseau, ou quelque chose de proche, qui s'envola intact. Mais d'autres disent que le corps fut ramené au pays des chasseurs, mais qu'il disparut pendant la nuit, emporté par cinquante centaures, mais aucun d'eux n'a jamais eu souvenir de telle action. Tous les récits concordent cependant à dire que les chasseurs n'eurent rien de leur chasse, mais ce qu'il advint du corps, en réalité, resta ignoré.

Aujourd'hui, je marche sans penser à ce que je fais. Les gens me traitent de fou quand je traverse la rue sans regarder la couleur du feu, ou rient de moi quand j'oublie de descendre au bon arrêt de bus et doit courir en arrière pour arriver à l'heure. Je pense à cette vie, à ce monde, que j'ai quitté. Tant de passé, effacé en un instant. Un coup de feu ! Des amis disparus. C'est eux qui sont morts, et moi qui suis vivant ! Comment est-ce possible ? Aujourd'hui, je cherche de tels amis, pour qui je pourrais donner ma vie, encore une fois, ou plutôt, en vérité. Y aura-il des chasseurs, encore? je ne pense pas. Pourtant, on doit pouvoir donner sa vie sans pareils ennemis...
Mais les amis se cherchent-ils, me demandais-je ce matin là, ou sont-ils donnés à ceux qui savent les recevoir ?

Voir le chapitre 11 sur 17



Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.