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A la recherche de Gollum

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 11: Remonter le Grand Fleuve
(par Kévin, ajouté le 29/11/04 12:42)


Elenya, 1 Lótessë T.A. 3017
ou samedi 3 mai de l’an 3017 du Troisième Âge



Esgaroth… C’était ma destination. Mais pour le moment, je n’étais pas encore arrivé à la hauteur de Dol Guldur ; il me restait donc un long chemin à accomplir…
L’aube se leva sur ce qu’il semblait être la deuxième journée en compagnie de Gollum. Cela faisait plus de vingt-quatre heures que je n’avais pas fermé l’œil, et je ne ressentais pourtant pas la moindre fatigue. A l’ouest, s’étendaient toujours jusqu’à l’horizon les Marais des Morts, silencieux et lugubres. Gollum, resté silencieux depuis ma réflexion sur le lieu où je devais l’amener, me suivait sans outre difficulté, et, une nouvelle fois, se cacha du soleil grâce à l’ombre que je projetais sur le sol. Nous avancions à une allure convenable, et la journée passa sans inconvénients. Lorsque la nuit tomba, je vis les Marais des Morts laisser place aux collines acérées de l’Emyn Muyl, derrière lesquelles le soleil se camoufla, puis disparut. Mais l’arrivée de la nuit et de l’obscurité apporta aussi son lot de fatigue, qui commença à engourdir mes membres. Je pus cependant tenir jusqu’à l’aube.

Une nouvelle journée se leva, mais le sommeil devint tellement important qu’il commença à me submerger. Je choisis alors de m’écarter de la route pour prendre un peu de repos jusqu’à la mi-journée. Un petit regroupement d’arbres desséchés se présenta à moi, à proximité de l’Emyn Muyl ; je trouvais d’ailleurs étrange que l’on trouve ici une trace de végétation, telle une oasis en plein désert. Une fois à l’abri des arbres, que Gollum apprécia grandement, je tâchai de trouver un endroit confortable où je pouvais à la fois me reposer et le surveiller. Ce fut chose faite quelques minutes plus tard, et je pris un soin tout particulier à attacher Gollum. Je fis un nœud solide autour de son cou, sans trop le serrer, ni lui laisser assez de place pour en sortir sa tête. Ses deux yeux globuleux me regardèrent l’attacher avec férocité, et il me suivit du regard lorsque j’allai fixer fermement l’autre extrémité à un gros tronc. Puis je me rapprochai de lui, et dégainai mon épée, pour prendre – à ma propre surprise – un ton autoritaire, presque menaçant.
- Ne nous faites pas de mal ! dit-il en reculant d’un pas.
- Je vous ai déjà dit que je ne vous blesserai pas si vous ne vous débattiez pas. Je vais élargir les règles, en vous prévenant que si vous tentez de vous échapper, je serais contraint de vous faire du mal. Alors ne m’y obligez pas, Gollum.
- Sale, méchant homme qui veut nous faire du mal ! Gollum ! Gollum ! Mais nous ne lui voulons pas de mal ! C’est lui qui nous a attaqué, c’est lui qui nous a attaché à elle, fit-il en prenant la corde et en me la montrant. Gollum !
- Nous avons beaucoup marché, et j’ai pensé que vous auriez besoin de repos. Nous allons donc rester ici jusqu’à la fin de la matinée, et nous repartirons…
- Et où est-ce qu’il va nous emmener, dis, mon Précieux, où est-ce qu’il nous emmène ??
Je redoutais depuis bien longtemps cette question, et avais déjà préparé ma riposte :
- Nous allons vers les Monts Brumeux, et nous emprunterons les Escaliers des Rigoles Sombres. J’ai l’intention de me rendre aux Havres Gris, et je ne vous lâcherai pas tant que vous n’aurez pas répondu à mes questions.
Ma réponse eut l’effet escompté : l’air peureux de Gollum – que j’appellerais le Bon – disparut pour laisser place au malveillant – que je nommerai le Mauvais. Le plan que j’avais prévu trottait dans sa tête. Il s’obstina donc à ne pas me donner de réponse pour le moment ; il pensait peut-être que je le relâcherais à proximité de la Comté. Mais je savais qu’il me faudrait trouver une autre excuse lorsqu’il s’apercevrait que nous ne passerions pas du côté occidental des Monts Brumeux.
Je m’éloignai de lui, et allai m’asseoir contre un tronc proche, à la vue de Gollum. Intentionnellement, je gardai mon épée à la main, que Gollum regardait d’un air mauvais et apeuré. Je le fixai pendant quelques minutes, avant de pencher ma tête contre le tronc, et de fermer les yeux. Presque aussitôt, j’entendis Gollum – le Mauvais sûrement – remuer, et essayer de tirer la corde ; je le laissai faire quelques instants, pendant lesquels il émettait quelques petits grognements, et des bribes de phrases :
- Sale homme… Vilain… veut nous faire mal…
Alors que je sentais derrière mes paupières closes la situation s’aggraver, je résolus de me lever et d’interrompre son action infructueuse :
- Calmez-vous, Gollum ! lui fis-je en m’avançant vers lui et en le menaçant de mon épée. Ou voulez-vous que je vous torture comme les Orques vous ont torturé ?
- Vilain homme ! Il ne se soucie pas que nous puissions avoir mal !
- Si vous continuez comme ceci, je ne vous relâcherai pas du tout… Alors calmez-vous !
Je retournai contre l’arbre et m’assis, mon épée toujours à la main. Cette fois-ci, le Mauvais ne tenta plus de s’échapper, et je pus me reposer quelques heures, jusqu’à ce que le soleil atteignit le zénith.
Lorsque j’ouvris les yeux, j’aperçus Gollum allongé, les yeux fermés, son ventre se gonflant et se dégonflant au rythme lent de sa respiration. Une légère brise soufflait entre les arbres et vint me fouetter le visage. Je restais assis encore quelques minutes, avant de me lever et de repartir.
- Allez, Gollum ! Réveillez-vous, nous repartons !
- Quoi, mon Précieux ? fit-il en ouvrant les yeux. Nous partons ? Où ça nous partons ?
- Je vous l’ai déjà dit. Nous allons à… aux Havres.
J’avais failli prononcer Esgaroth, ce qui aurait été fatal, car Gollum aurait réalisé que j’avais depuis le début tissé un mensonge. Pour l’instant, il ignorait tout de cela, et pensait que je le gardais uniquement dans l’optique de lui soutirer quelques informations. Il reprit soudain conscience, et redevint aussi désagréable qu’à l’ordinaire.
- Le vilain, le méchant homme qui veut nous faire du mal est toujours là, fit-il dans un grognement en me tournant le dos.
Je mis un long moment à détacher la corde de l’arbre, que j’avais bien nouée et serrée, pris mon sac, remis mon épée dans son fourreau, puis repartis, Gollum derrière moi. Nous sortîmes du groupement d’arbres morts, et nous redirigeâmes vers la route de la Forêt Noire, ce qui ne sut tarder. Les collines d’Emyn Muyl et les plaines de Dagorlad défilaient autour de nous, et nous avancions doucement vers les Terres Brunes, qui s’étalaient à l’horizon. Le crépuscule tomba, mais nous continuions sans relâche notre chemin, dans l’obscurité qui devenait de plus en plus étouffante : la lune était entièrement cachée par de gros nuages, qui ne laissaient passer aucun rayon. J’eus du mal à me diriger, et Gollum devenait de plus en plus nerveux. Mais la nuit passa sans trop de problèmes de sa part, et nous traversâmes silencieusement mais assez lentement une partie des plaines de Dagorlad.

Tout le ciel était couvert d’une épaisse couche de nuages blancs mêlés de gris, lorsque l’aube l’éclaira assez pour que je puisse le distinguer. Nous avions parcouru une vingtaine de milles pendant la nuit, et je savais que la limite des collines tranchantes de l’Emyn Muyl ne tarderait pas à apparaître à l’horizon. Mais il nous fallut encore marcher la journée entière pour l’apercevoir. Entre temps, le temps ne s’était guère amélioré, et devenait même de plus en plus menaçant ; mais les nuages retenaient encore leur contenu, et offraient une teinte gris sombre, çà et là colorée d’un mélange beige et pourpre. Ce fut avec l’arrivée de la nuit que les premières gouttes d’eau tombèrent. Mais ce ne fut pas un déluge comme je l’attendais : il s’agissait plutôt d’une fine bruine qui rafraîchit l’atmosphère, et humidifia le sol sec, et elle facilita notre avancée…


Quatre jours passèrent, et lorsque l’aube se leva, un terrain immense de collines arides et pierreuses s’étendait à nos pieds. Les nuages se dissipaient lentement autour de nous. Mais la fatigue fit de nouveau son apparition au milieu de la journée, cette fois-ci plus intense. J’essayai donc de tenir le coup jusqu’au crépuscule, où j’essaierais de me reposer. La journée avança lentement, et le rythme de la marche diminuait de plus en plus d’autant plus que les collines des Terres Brunes devenaient raides et arides. Alors que le soleil s’abaissait lentement à l’horizon, aucun refuge ou abri ne m’apparut, et je commençai à croire que je ne pourrais avoir de repos. Je continuai donc, les yeux mi-clos. Lorsque la nuit tomba, la fatigue me submergea tellement que je tombai au sol. Je décidai alors de m’arrêter à cet endroit, et d’attacher l’extrémité de la corde qui retenait Gollum autour de ma taille. Le Mauvais me regarda faire avec une haine féroce envers moi, mais laissa aussitôt place au Bon, qui se mit à nouveau à pleurer sans cesse. Puis après l’avoir prévenu, je m’allongeai sur le sol, et m’endormit presque aussitôt. A en juger par les seules secondes où je fus éveillé, Gollum resta tranquille, et ne tenta pas de s’échapper.

Exceptionnellement, je restai ici toute la nuit, et ce fut l’aube qui me réveilla. Le soleil inonda les Terres Brunes d’une intense lumière dorée, et m’aveugla pendant les quelques longues minutes où je pris un repas plutôt copieux. Gollum s’était réveillé avant même que je n’ouvre les yeux, et me regarda manger avec envie. Puis nous repartîmes vers le nord, parcourant sans relâche les innombrables collines desséchées des Terres Brunes. Le paysage défilait autour de nous, et la journée avança plutôt rapidement. Une vingtaine de milles plus tard et les pieds engourdis, le crépuscule tomba, et nous continuâmes notre route sous un ciel étoilé et nettoyé de tout nuage. Gollum me suivait sans dire un mot, courant derrière moi à quatre pattes sur le terrain aride et pierreux des Terres Brunes, ancien territoire des femmes Ents, avant que Sauron ne les repousse ou ne les tue. Les heures défilèrent rapidement, et l’aube arriva avant même que je ne m’en sois rendu compte.


Nous avions dépassé les Bas-fonds du sud deux jours plus tard, et voyions à l’aube le Fleuve se dessiner à l’horizon : il décrivait l’une de ses courbes les plus prononcées, lui donnant la position la plus orientale de tout son parcours. Plus aucun abri n’apparaissait autour de nous, et d’immenses collines rocheuses s’étalaient à perte de vue. A la fin de la journée, le Fleuve s’était de nouveau éloigné, et la route tentait désespérément de s’en rapprocher, ce qu’elle n’arriverait à faire que bien des milles plus tard. Entre temps nous avions parcouru une bonne trentaine de milles, et d’après mes calculs, nous n’allions pas tarder à apercevoir la Forêt Noire à l’horizon. Or la Forêt Noire du sud était un endroit maléfique, peuplé des immondes créatures de Sauron, et m’arrêter à proximité constituait un danger non négligeable. Je décidai alors de me reposer ici même, pour ne pas avoir à m’arrêter plus loin. Aucun abri ne se présentait à nous, j’eus donc recours à une méthode identique à celle de l’avant-veille, et je m’endormis sans trop de difficultés, Gollum attaché à ma taille.

La treizième journée n’amena aucune mésaventure particulière, et, comme je l’avais prévu, vers la tombée de la nuit, je vis au sommet d’une colline particulièrement haute et escarpée, une tache sombre et lointaine s’étaler sur tout l’horizon devant moi. La Forêt Noire semblait entourée d’une épaisse brume sombre, qui l’obscurcissait grandement, et elle paraissait ainsi terriblement maléfique. Lorsqu’il l’aperçut, Gollum eut un haut-le-cœur, et recula instinctivement.
- Nous n’allons pas là-bas, dis, mon Précieux ? me fit-il en me montrant d’un signe de tête affolé la ligne qui représentait la Forêt Noire
- Non, nous traverserons le Fleuve un peu plus loin pour prendre les Escaliers des Rigoles Sombres. Et arrêtez de vous tenir à ma jambe, je ne peux plus me déplacer !
Gollum venait de se pelotonner contre moi et serrait avec une telle force ma jambe droite que je faillis tomber sous la douleur. Je dus le menacer pour qu’il me lâche, en me lançant toutefois des regards méprisants, et en ne m’adressant plus la parole de la nuit.
La tache obscure de la Forêt disparut par le manque de luminosité, et nous continuâmes à marcher, silhouettes silencieuses se dessinant fébrilement à la lumière de la lune.

Une nouvelle journée se leva, et je fus surpris de me trouver aussi près de la Forêt Noire. Quelques milles seulement nous séparaient de la lisière du bois, et nous subissions déjà les caprices du temps qui régnait aux alentours de Dol Guldur : de gros nuages gris flottaient dans les airs, et se superposaient les uns aux autres pour former un épais barrage opaque. Le sentier se dirigeait petit à petit vers le nord-ouest, pour rejoindre un passage étroit entre le Fleuve de l’Anduin et la Forêt Noire, qui s’étendait à la vue de la Lothlórien. Le soleil décrivait lentement sa courbe dans le ciel, et nous avancions à un rythme normal, voyant la Forêt s’approcher, puis défiler à notre droite. Au crépuscule, je me forçai à me restaurer convenablement, et peut-être même un peu trop, pour ne pas céder à la fatigue qui surgissait à nouveau. Je pris même une bouchée de lembas, qui m’ôta automatiquement toute sensation de sommeil et me redonna un peu de force. Nous continuâmes à marcher durant toute la nuit, et voyions défiler l’ombre des arbres qui se propageait sur le sol. Le silence régnait, parfois brisé par les ronflements sonores de Gollum, ou des oiseaux s’élevant brusquement de l’étendue d’arbres à notre droite.

L'Anduin fit son apparition à l’aube : le sentier que nous suivions s’était rapproché du Grand Fleuve, forcé de longer la lisière de la Forêt Noire qui s’était dressée en travers de notre chemin durant la nuit. Maintenant, le chemin se dirigeait tout droit vers le nord, et montait jusqu’au carrefour du Haut Col, à la hauteur d’Imladris, qui se trouvait sur le versant occidental des Monts Brumeux. Je sortis du sentier, et me dirigeai vers le Fleuve, afin de remplir mes gourdes d’eau, qui s’étaient petit à petit vidées lors de notre trajet. Puis je repris la route et continuai à marcher pendant toute la journée. Mais la nourriture n’y fit rien, et la fatigue réapparut rapidement, me forçant à m’arrêter au crépuscule. Ici non plus, il n’existait pas d’abri autre que la Forêt Noire, et y pénétrer la nuit aurait été pure folie. J’optai donc pour la nuit à la belle étoile, bien que je ne pus voir aucune étoile dans le ciel lorsque je fus allongé sur le dos, après avoir de nouveau attaché Gollum à ma taille et l’avoir menacé : les épais nuages sombres transformèrent cette nuit au clair de lune en pleine nuit noire, et je ne pouvais pas voir plus loin que les yeux de Gollum, qui brillaient faiblement dans l’obscurité. Je le voyais et l’entendais marcher tranquillement autour de moi, décrivant des cercles aussi larges que le lui permettait la longueur de la corde. Je finis par m’endormir au bout de plusieurs minutes, alors que Gollum achevait son énième tour…

- Allez ! Réveillez-vous ! Vite ! Oh oui, mon Précieux ! Il faut vous réveiller, ou les vilains Orques vont nous capturer !
J’ouvris les yeux, et sursautai en voyant Gollum, affolé, à quelques centimètres de ma tête, en train de me secouer fortement pour me réveiller.
- Dépêchez-vous, mon Précieux !
Je mis quelques secondes à réaliser ce qu’il venait de me dire. Puis cette nouvelle m’alarma subitement. Je me levai en le regardant d’un air étonné.
- Des Orques, dites-vous ?
- Oh oui, des Orques, beaucoup d’Orques, oh oui, mon Précieux.
- Comment le savez-vous ? fis-je avec un certain doute.
- On les a entendus tout à l’heure. Les sales Orques criaient et hurlaient, n’est-ce pas ? Oui, et on a vu du feu au loin. Et ils se rapprochent, regardez, mon Précieux.
Sceptique envers le probable élan de générosité qu’aurait soudain eu Gollum pour moi, je regardai vers la direction qu’il me désignait du doigt – en l’occurrence la lisière de la Forêt Noire. Effectivement, quelques flammes tremblotantes de torches étaient en mouvement ; elles ne se dirigeaient pas tout à fait sur nous, mais je compris que les Orques – ou toute créature qui s’approchait de nous – allaient tôt ou tard nous apercevoir.
- Vite ! Vite ! Nous ne voulons pas qu’ils nous voient !
Je ne saurais jamais s’il parlait uniquement de lui ou de nous deux. Je rassemblai toutefois à la va-vite mes affaires, que je mis sur mon dos, et repartis dans l’obscurité, Gollum toujours accroché à ma taille. Il courait presque plus vite que moi, qui assurait chacun de mes pas ; Gollum avait apparemment une vue très fine et précise, et se dirigeait sans rencontrer le moindre obstacle. Il tremblait néanmoins de tous ses membres, et je commençais à penser que s’il n’avait pas été accroché à moi, ou s’il avait pu trouver le moyen de s’échapper, il ne m’aurait certainement pas réveillé.
Nous prîmes la direction du nord, et nous éloignâmes ainsi du groupe d’Orques, qui se dirige ait vers les Terres Brunes. Les cris, qui se faisaient à peine entendre, s’évanouirent dans l’obscurité, que ne venaient plus déranger la faible lueur orangée des torches enflammées. Lorsque nous fûmes suffisamment éloignés de la menace, nous ralentîmes la cadence, avant de nous arrêter.
- Pourrais-je savoir pourquoi vous m’avez averti que les Orques arrivaient ? fis-je, maintenant soucieux du comportement de Gollum.
- Nous ne voulions pas que les sales Orques nous prennent ; ils nous ont torturés, oui, mon Précieux, et on ne voulait pas que ça recommence… Oh non…
Je savais que c’était le Bon qui me parlait, mais je ressentais un très léger ton d’amertume dans sa voix, comme s’il regrettait maintenant ce qu’il avait fait. Il se renfrogna, poussa un grognement et me tourna le dos. J’estimai avoir pris assez de repos, et décidai alors de pousser la marche. Nous filâmes donc le long du sentier, en pleine nuit noire, qui ternissait toutefois, et offrait désormais aux nuages une vague teinte gris claire, annonçant l’arrivée imminente de l’aube. Lorsque le soleil émergea au-dessus de la Forêt Noire, qui se dessinait à notre droite, à l’est, le sentier de pierre blanche se dessina plus clairement.
Ce fut avec un certain réconfort qu’au sommet d’une colline, en plein milieu de la matinée, apparut au nord-ouest à l’horizon, un immense halo lumineux. Nous approchions du Royaume de la Dame Blanche et du Seigneur Celeborn, la Lothlórien, qui brillait d’une lumière aveuglante, inondée par les rayons du soleil qui perçaient ici l’épaisse couche de nuages pour entourer la région de Caras Galadhon d’un cercle doré, laissant entrevoir le ciel d’un bleu roi éclatant. A sa vue, Gollum eut un geste de dégoût, détournant la tête en crachant et en s’obligeant à ne pas regarder l’éclat brillant de la Lothlórien. J’eus un pincement au cœur en voyant le cœur du monde elfique, sans pouvoir m’y arrêter, car je ne devais pas y amener Gollum, qui aurait alors représenté un danger potentiel. A la tombée de la nuit, nous arrivâmes à un petit gué, permettant de traverser un ruisseau qui se jetait dans le Grand Fleuve de l’Anduin, à la hauteur de l’Egladil. Nous continuâmes notre route dans la nuit environnante, qui était aussi noire que la précédente ; Gollum me suivait en silence à quatre pattes, gambadant dans l’herbe qui s’étalait maintenant à nos pieds jusqu’aux Champs aux Iris, un peu plus haut, à environ quinze jours de marche diurne. La nuit passa tranquillement, sous les nuages toujours aussi denses, et aux premières lueurs de l’aube, nous arrivâmes à la hauteur de l’Amon Lanc, que l’on distinguait faiblement dans la fine brume matinale.

Une nouvelle journée arriva donc, qui annonça un changement dans notre route : cette nuit ou le lendemain, je devrais passer sur la rive ouest de Grand Fleuve – que je n’avais foulée depuis ma traversée d’Osgiliath, il y a plus de quinze jours – pour éviter de passer trop près de la Forêt Noire, l’exemple de la veille au petit matin renforça mon idée. C’était aussi aujourd’hui que j’allais révéler à Gollum que nous passerions en fait pas par les Escaliers des Rigoles Sombres. Je ne savais encore quelle nouvelle explication j’allais lui donner, et m’obligeai à y réfléchir, alors que se présentait à nous le carrefour où la route du col de Caradhras rejoignait celle de Lossarnach, après que le sentier s’est éloigné des abords du Fleuve et de la Lothlórien. Je pris la direction de la vallée des Rigoles Sombres, et fut rapidement rattrapé par la nuit, me suggérant de m’arrêter ici avant la traversée.

A peine l’aube dessina ses contours roses orangés sur la lointaine cime des arbres de la Forêt Noire, que nous reprîmes notre chemin. Le soleil fut au zénith, quand, au sommet d’une colline, je vis la ligne argentée du Grand Fleuve découper les larges bandes d’herbe d’une immense plaine. Je traversai le Fleuve sans difficultés aucunes, par un petit gué facilement praticable et peu profond, contrairement à ce que l’on pourrait croire de loin. Je continuai quelque peu vers l’ouest, avant de tourner subitement au nord, au crépuscule. Gollum, qui s’aperçut de mon brusque changement, décida de m’en demander la raison :
- Dis, pourquoi est-ce qu’il ne s’en va par là-bas, hein, mon Précieux ? Pourquoi il ne va pas vers les montagnes blanches et froides ?
J’avais trouvé une réponse adéquate et logique à cette question qui se faisait inévitable. Je pris la parole, plutôt content de la réflexion que m’avait occasionné cette réponse :
- J’ai décidé de passer les Monts Brumeux un peu plus loin au nord, pour déboucher pile à la hauteur des Havres Gris. Nous franchirons le Haut Col, par la route de Bree et d’Esgaroth.
Je n’étais en vérité jamais passé par ce col, pour en avoir entendu des rumeurs persistantes de mort et de froid glacial, et je m’étonnai même d’y avoir pensé pour formuler ma réplique. Mais Gollum – comme je le pensais – ne fut pas très content de mon changement de direction, et de la raison que je lui avais donné :
- Sale homme qui ne tient pas ses promesses… Veut nous faire passer par un endroit dangereux, oui, mon Précieux… Dangereux ! Gollum ! Gollum !
Après plusieurs journées d’absence du Mauvais Gollum, celui-ci refit soudain surface, et prit possession de Gollum. Il me fixa, rempli de haine, et m’aurait sûrement sauté à la gorge, si je n’avais pas eu le réflexe de dégainer mon épée, comme j’entendais un bruit suspect derrière moi, vers le sud. Je me retournai vivement pour scruter l’obscurité, qui devenait de plus en plus pesante, et vis en sortir une silhouette sombre. Elle marchait avec agilité sur le sol, comme si elle n’éraflait pas l’herbe verte sous ses pieds. Je dus la laisser s’approcher pour distinguer son visage à la faible lumière qui régnait. Alors que je m’apprêtai à me mettre en joue, j’entendis Gollum siffler derrière moi, et une voix s’éleva de la silhouette :
- Na quildë, Dúnadan! I cotumo eä ráva pella.
Je me détendis, et abaissai mon épée. Un elfe me parlait, dans sa langue natale, que seul Gollum ne pouvait comprendre. Il se bouchait même les oreilles, pour ne pas l’entendre. Je connaissais cette voix, pour l’avoir de nombreuses fois entendue. Puis de l’obscurité m’apparut le visage de Oräphin, le frère de Haldir ; il paraissait plus âgé que lui, qui était pourtant l’aîné. Il me regarda en souriant, puis reprit dans sa langue natale – que je traduis ici pour plus de compréhension :
- Bien le bonjour, Aragorn. Je pensais vous faire une surprise en arrivant en cachette, mais je m’aperçois que j’ai bien fait de marcher dans cette flaque d’eau. J’ignore quelle aurait été votre réaction si je vous avais surpris en pleine nuit !
- Excusez-moi, Oräphin, lui fis-je en souriant.
Nous nous étreignîmes puis reprîmes de plus belle la conversation :
- Je suis sur des charbons ardents depuis que j’ai évité une patrouille d’Orques il y a trois nuits, lui dis-je soulagé. Je crains maintenant de voir surgir de l’obscurité les serviteurs de Sauron, hurlant à la mort, et se jetant sur moi.
- Je vous comprends. Des gardes de la Cité des Arbres en faction dans l’Egladil vous ont aperçu de l’autre côté de la rivière, au crépuscule de l’avant-veille, et se sont étonnés de ne pas vous voir arriver par la route du nord. Je suis donc venu prendre de vos nouvelles.
Il marqua un temps de silence, avant de reprendre :
- Pourquoi ne vous êtes-vous pas arrêté à Caras Galadhon, afin de prendre du repos et du réconfort auprès de la Dame Blanche ?
- Disons que j’ai eu… quelques circonstances atténuantes, lui fis-je en montrant d’un léger signe de tête Gollum.
Gollum était recroquevillé, et regardait d’un air à la fois horrifié et colérique Oräphin, tout en plaquant solidement ses mains contre ses oreilles. Oräphin eut un geste de recul, et prit une expression de dégoût mêlé à une violente haine, en voyant le visage blafard de mon captif. Il se tourna vers moi et me perça du regard, tout en prononçant l’un des mots les plus détestés des elfes : « Yrch ?!? ». Ce mot signifie orque dans le langage des elfes, un juron qui ne pouvait rabaisser les créatures de Sauron plus bas aux yeux des elfes.
- Non, fis-je de nouveau dans le langage des elfes, non, ce n’est pas un Orque, Oräphin. C’est un ancien Hobbit, ou Semi-Homme si vous préférez. Vous avez dû avoir des échos concernant mon départ de Caras Galadhon il y a environ une centaine de lunes, avec l’Istari Mithrandir…
- Oui, et vous partiez à la recherche d’un étrange individu ; mais je n’ai eu plus d’informations…
- Et bien, Oräphin, figurez-vous que cet individu se trouve sous vos yeux…
Oräphin se tut et regarda longuement Gollum, qui se trouvait toujours dans la même position. Puis il leva à nouveau la tête, et reprit le fil de la conversation :
- Vous avez réussi à le trouver ?
- Oh oui, et nous l’avions déjà croisé à plusieurs reprises. Il nous avait depuis lors toujours échappé, et nous avons consacré huit années à le retrouver.
- Vous avez donc bien fait de ne pas vous arrêter en Lothlórien. Mais qu’en est-il de Mithrandir ? Car il n’est pas avec vous…
- Mithrandir m’a quitté peu avant que je ne retrouve Gollum – Oräphin siffla comme pour couvrir ma voix lorsque je prononçai son nom –, j’ai dû ainsi l’affronter seul et l’amener jusqu’ici.
- Vous deviez être sous une bonne étoile ce jour-ci. Je suis venu par la même occasion vous apporter quelques vivres qui pourront vous être précieuses, quel que soit le chemin qui vous attend… D’ailleurs, si vous ne trouvez pas cela trop indiscret, puis-je savoir où vous allez ?
- Je me rends à Esgaroth, fis-je sans oublier que Gollum, derrière moi, se bouchait les oreilles au point de s’en couper la circulation du sang. D’après moi, c’est là-bas que Mithrandir voudrait que je l’amène, annonçai-je en désignant discrètement de mon pouce Gollum, situé derrière moi, car les elfes de Thranduil avaient déjà mené auparavant maintes et maintes vaines tentatives pour le retrouver.
- Je comprends… fit-il d’un air songeur. Si je puis vous être utile, je pourrais vous accompagner jusqu’aux Champs aux Iris.
- Je ne pense pas qu’Il soit enclin à vous voir marcher avec nous, car Il me supporte déjà difficilement. Non, je vous remercie de votre proposition, mais je pense que je devrais rester seul avec Lui. Merci encore Oräphin.
- Dans ce cas, je ne vais pas rester plus longtemps. Vous avez la bénédiction de la Dame Blanche et du Seigneur Celeborn.
- Je vous remercie d’être venu me voir, Oräphin.
Je le pris dans mes bras et le serrai longuement, avant qu’il ne me donne les deux sacs qu’avait fait préparer la Dame Blanche, et qu’il ne s’éloigne dans l’obscurité profonde qui régnait désormais. Je me retournai alors vers Gollum, et lui fit signe de se lever.
- Sale homme qui sait parler avec eux. Nous ne les aimons pas, nous les détestons, et lui aussi nous le détestons. Gollum ! Gollum !
J’ouvris l’un des sacs, pris une bouchée de lembas, et repartis vers le nord, revigoré, dans la nuit noire et silencieuse…

Voir le chapitre 11 sur 15



Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.