Chapitre 11:
Sir William.6.
(par
michele huwart, ajouté le 08/01/06 13:50)
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« Une autre histoire ? » me demandai-je… Quelle était donc cette histoire qu’il avait l’intention de me raconter ? La mienne, assurément. Celle des miens. Celle que jamais je n’oserais, me semblait-il, raconter à mon cartésien de frère, à mon scientifique de père. Je les imaginais déjà me rire au nez, à l’idée que je puisse croire travailler pour un Elfe. Pour le père de Merlin, qui plus est. Mais moi, je ne trouvais pas ça drôle du tout. Et, au-delà de toute logique, je ressentais plus de sincérité, plus de véracité, même, dans les dires de Sir William que dans les récits les plus terre à terre, les plus évidents que j’avais jamais entendus. - Une autre histoire ? interrogeai-je ? Sir William, ou plutôt Son Altesse Royale, Maglor, fils de Fëanor, prince des Noldor, me sourit tristement. - Si vous consentez, Catherine, me dit-il de sa voix grave et mélodieuse, à porter crédit à ce que je pourrais vous raconter, je vous en ferai part un jour… plus tard. La vie de mon fils, bien plus que la mienne, est passée dans la légende… la mienne ne vaut pas la peine que l’on s’y attarde… J’aurais voulu lui demander pourquoi, mais je m’abstins. Nous fûmes interrompus par Pétunia. La gouvernante débarrassa la table en silence, avant de nous apporter les hors d’œuvre. Je ne pus m’empêcher de l’observer d’un regard inquisiteur, tâchant de retrouver en elle les caractéristiques d’ancêtres que la veille encore, je croyais issus tout droit de l’imagination d’un professeur féru de langues anciennes. Ce n’était pas difficile à remarquer. Et elle, et Robb étaient des Hobbits type. Jusqu’à leurs pieds, qui étaient plus grands que la moyenne, surtout tenant compte de leur taille. J’eus tout à coup l’impression d’être affreusement impolie, et je retournai à la contemplation de ma terrine de lièvre ! - Pourquoi dites-vous cela, Sir William, osai-je demander. Vous avez traversé les âges. Votre vie a dû être passionnante. Il secoua la tête. J’avais du mal à m’extraire de ma vision hobbittesque de Pétunia. - Non, m’avoua-t-il doucement. Ma jeunesse s’est passée à l’ombre de mon père. Et mon père… imaginez un être si flamboyant que tout ce qu’il approchait paraissait ombreux, si grand qu’il réduisait chacun à la dimension d’une poussière. Mon père était un Roi dont le génie reste inégalé. Comment pouvoir rêver égaler l’inventeur de l’Ecriture, le créateur des Silmarils ? C’est tout bonnement impossible… L’image du plus grand des Elfes, de celui qui avait osé défier et le Malin, et les Anges, me vint à l’esprit. Me vint aussi le souvenir d’un autre texte, racontant le serment qu’il avait extorqué à ses propres fils, le premier génocide de l’histoire du monde, le peuple d’exilés abandonné dans les glaces… Ce n’avait été, jusque là, pour moi, qu’une histoire. Qu’une terrible, épique, et monstrueuse histoire inventée... - J’ai aimé mon père, continua Sir William. Je l’ai aimé au point de vouloir lui ressembler, de jurer la mort de toute personne ayant l’audace de posséder son chef d’œuvre. Pour tenir ce serment, j’ai tué. J’ai tué des innocents, et rejeté les Valar eux-mêmes… les archanges, selon votre Foi. Autant dire que j’ai rejeté Dieu lui-même. Je me suis condamné moi-même à être maudit. J’ai erré pendant des années, privé de raison. J’ai traversé les âges, condamné à ne pas mourir, condamné à ne pas rejoindre les Terres éternelles, condamné à être le témoin de l’Histoire, des erreurs répétées, répétées et répétées encore au cours du temps, au cours des Temps. Sans pouvoir intervenir. Sans pouvoir être autre chose qu’un chroniqueur, qu’on me nomme ménestrel, ou journaliste. J’avais la gorge serrée. Je ne savais pourquoi il me confiait ces choses, sa vie. Une petite lumière s’éveillait en moi. Tout doucement, je commençais à comprendre cet homme étrange qui n’était pas un Homme. Son amour de la beauté, ainsi que sa façon si personnelle de raconter les misères du monde. Les victimes de Vukovar dont j’avais dactylographié les souffrances étaient elles-mêmes sous sa plume… elles étaient aussi l’écho des morts d’Alqualondë et de Nagasaki, d’Osgiliath et de Carthage, des tranchées de la Somme et des guerres de Vendée… - Je ne suis qu’un barde, reprit-il, tristement, à qui le repos est refusé pour l’éternité, condamné à passer à travers les flèches et les bombes, les balles et les coups d’épée. Condamné à décrire la guerre, à écrire la guerre, encore, et encore, et encore, jusqu’à la fin du monde ! Voyant partir, voyant mourir tous ceux que j’ai aimés, tous ceux que j’aime encore. Condamné à vivre… Il disait vrai, et je ne pouvais que le croire, la gorge serrée. Peu importait le vin fin, et la cuisine délectable de Pétunia. Il y avait en lui toute la douleur, toute la mélancolie du monde. La musique de Prokofiev, les toiles de Turner réussirent à me distraire un instant, ou plutôt à faire écho à ma tristesse. Et, contre toute attente, il m’avoua : - Quelquefois, pourtant, le bonheur et l’espoir éclairent ma vie. Lorsque vous avez franchi la porte de cette maison. Ou lorsqu’un jour terrible de 1917, j’ai remarqué un jeune officier tentant de déchiffrer un texte millénaire dans les tranchées de la Somme. |
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