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A la recherche de Gollum

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 12: Les Champs aux Iris
(par Kévin, ajouté le 29/11/04 12:44)


Aldëa, 17 Lótessë T.A. 3017
ou mardi 19 mai de l’an 3017 du Troisième Âge



Gollum croyait depuis la veille que nous nous dirigions vers le Haut Col. Mais il devait connaître tout comme moi la rumeur qui en provenait : c’était un endroit maléfique, grouillant de gobelins et de trolls. Voilà pourquoi il devenait de plus en plus silencieux ; il devait se douter qu’autre chose trottait dans ma tête, car il me regardait comme s’il essayait de pénétrer dans mes pensées. De plus, il émettait de plus en plus souvent ses toussotements « Gollum ! Gollum ! », ce qu’il ne faisait uniquement que s’il était de mauvaise humeur. Ce fut ainsi que se passa la suite de mon voyage, lorsque je longeais le versant oriental des Monts Brumeux, jusqu’à la hauteur de la route du Haut Col, entre Carrock et Rhosgobel.
Le jour s’était levé, et l’astre lumineux éclairait d’un blanc aveuglant le versant des Monts Brumeux, sur lequel était répandue une épaisse couche de neige éternelle. Oräphin avait disparu dans l’obscurité de la veille, rentrant vers les Bois Dorés de la Lothlórien, qui ne m’étaient désormais plus visibles : de vastes prés d’herbe – qui paraissaient être plutôt recouverts d’une sorte de paille sèche – s’étendaient tout autour de moi, jusqu’au Grand Fleuve à l’est, et jusqu’aux premiers sommets des Monts Brumeux à l’ouest. Quelques bosquets s’élevaient ça et là, répartis aléatoirement sur les collines qui s’étendaient jusqu’à l’horizon. A peine l’aube fût-elle levée, qu’un petit ruisseau se présenta à nous, prenant sa source dans une grande forêt un peu plus au nord en amont. Nous n’eûmes aucun mal à le traverser, car le ruisseau accomplissait un net rétrécissement au niveau du sentier, avant de s’élargir à nouveau après le gué. La matinée passa tranquillement, sous le ciel bleu qui s’était éclairci depuis notre passage au nord de la Lothlórien, et plus aucun nuage ne venait troubler cette magnifique toile argentée.
L’Anduin s’éloigna dans une large courbe vers l’est, et disparut à l’horizon, alors que nous continuions à franchir en silence les maintes collines, parsemées de fourrés de taille moyenne. L’après-midi défila, et le crépuscule arriva plus vite que je ne l’aurais pensé. Mais le pain elfique qu’Oräphin m’avait apporté n’eut pas raison de la fatigue qui tomba subitement sur moi, comme tombait aussi la nuit, et je dus m’arrêter dans un bosquet à proximité.

Cependant, la nuit ne se passa pas comme prévu : Gollum, qui devenait de plus en plus méfiant envers moi, tenta pendant mon sommeil de défaire le nœud qui le retenait, et de s’enfuir. Mais le boucan qu’il avait provoqué en essayant de se libérer parvint à me réveiller après une petite heure de repos. Une fois de plus, pour ne pas manquer à la coutume, je le menaçai de mon arme, afin qu’il veuille bien se calmer. Je m’allongeai à nouveau, mais ne pus trouver le repos. Je gardais les yeux fermés, mais entendais tout de même Gollum, à quelques mètres derrière moi, marmonner des paroles incompréhensibles et inaudibles. Les heures passèrent, longues et silencieuses, sous les rayons filtrés de la lune, dont certains parvenaient à m’inonder le visage d’une faible lumière blanchâtre, que j’arrivais à percevoir à travers mes paupières closes.
Et, lorsque l’aube dessina ses contours sur les arbres de la Forêt Noire à l’est, je n’avais toujours pas pris une minute de repos supplémentaire. Je résolus toutefois de continuer ma route, malgré la fatigue qui se n’était en aucun cas dissipée ou atténuée. La marche se fit naturellement plus lente, et je tenais Gollum qui, lui, possédait une fougue telle que je l’enviais presque. Il courait tout autour de moi dans l’herbe humide du matin, tout en prenant soin de rester à une certaine distance de moi – pour tout dire aussi loin que le lui permettait la corde, que je tenais fermement. La matinée et l’après-midi avancèrent lentement, tout comme l’avait été la nuit précédente. Puis, alors que tombait le crépuscule, je vis le Grand Fleuve pratiquer un nouveau détour pour se rapprocher de moi. Une multitude de bosquets s’élevait aux alentours, et, la fatigue devenant de plus en plus intense, je ne mis pas longtemps à en trouver un à ma guise. Je menaçai une nouvelle fois Gollum, qui à mon avis ne m’écoutait pas. Il se moquait bien de ce que j’avais à lui dire, et siffla en me tournant le dos. Je pris la corde, et appliquai un soin tout particulier à l’attacher en plusieurs endroits, afin que Gollum, s’il arrivât à en défaire un, soit toujours bloqué par les autres. Puis je m’éloignai de lui, et m’allongeai rapidement sur le sol, avant de fermer les yeux et de m’endormir presque aussitôt, sans savoir que Gollum s’était déjà lancé à l’attaque de l’un des quatre nœuds qui le retenaient captif…

Lorsque j’ouvris les yeux, je m’aperçus qu’une épaisse brume gris sombre nous entourait, et qu’elle m’empêchait d’observer quoi que ce soit qui fût à plus d’un mètre de moi. La fatigue avait complètement disparu, et j’en concluais que l’aube ne devait pas être loin. Soudain, un détail inhabituel – qui aurait pu me paraître anodin en d’autres circonstances – m’alerta : le silence. Je me levai d’un bond. Un silence pesant et étouffant régnait, et je craignais que Gollum ne soit parti, malgré les quatre nœuds que j’avais confectionnés. Je m’avançai d’un pas lent, douteux, vers le bosquet auquel j’avais fait le premier nœud. La corde avait disparu… Mon cœur fit un saut périlleux dans ma poitrine et se mit à battre à toute vitesse. Je me dirigeai vers le deuxième nœud à tâtons, à travers cette brume impénétrable, tout en sachant ce qui m’attendait : le nœud avait disparu et la corde n’était plus visible au pied du buisson, lorsque je me penchai pour tenter de l’apercevoir au sol. Je m’approchai du troisième buisson avec une certaine appréhension et une énorme boule de plomb dans le creux du ventre. J’entendais mon souffle saccadé, ma poitrine battant la chamade, lancée à un rythme infernal par l’étonnement. Une forme longue, lisse et circulaire se dessina à quelques centimètres de mon visage, alors que j’examinai attentivement le pied du buisson. La boule de plomb disparut aussi vite qu’elle était apparue, lorsque j’aperçus un nœud, encore solidement fixé au tronc principal du buisson. Mais un certain doute ne me quittait pas, et je croyais encore possible que Gollum soit arrivé à défaire le nœud qui entourait fermement son cou. Je pris frénétiquement la corde attachée, et commençai à la tirer. Après un court instant qui me parut toutefois interminable, je sentis une forme solide et lourde fixée à l’autre bout. Je m’avançai en courant vers elle – trop vite peut-être – et me pris les pieds dedans, avant de trébucher et de culbuter par-dessus tête. La forme grise, sombre et allongée qui était attachée à la corde, se confondait parfaitement avec la brume, et s’avéra être Gollum, qui poussa un grognement, se mit sur ses quatre pattes, et m’adressa la parole :
- Sale homme qui nous donne des cous de pieds ! Mais nous ne le laisserons pas faire, oh non, mon Précieux ! Nous ne le laisserons pas faire…
Je sentais dans sa voix un ton malveillant, plus malveillant qu’auparavant, mais cette constatation ne m’importait guère, après l’inquiétude qui m’avait envahi quelques instants plus tôt, et qui avait à présent totalement disparue. Je me rapprochai du cou de Gollum, pour observer le solide nœud que j’avais élaboré, plus difficile à délier que les quatre autres. Apparemment, Gollum ne l’avait même pas éraflé, et lorsqu’il me regarda d’un regard méprisant – encore plus dégoûté que le jour où je l’avais capturé, à la lisière des Marais des Morts, dans la jeune nuit de Víressë – je compris qu’il n’avait même pas tenté de le délier, après avoir échoué sur le quatrième nœud. Il semblait furieux contre lui-même, mais se ravisa aussitôt et siffla d’un air mauvais, avant de se retourner et de s’allonger à nouveau. Mais le sommeil m’avait complètement quitté, et je ne voulais plus perdre de temps ici, même si Gollum avait passé la grande partie de la nuit à tenter en vain de s’échapper, et se trouvait maintenant fatigué. Tout en le remettant debout, je me promis, lors de notre prochain arrêt, de fixer la corde encore plus solidement, et à au moins cinq endroits différents. Il leva son regard vers moi, et je vis ses yeux pâles briller faiblement sous la lumière blanchâtre de la lune. Ses lèvres minces étaient retroussées en un sourire mauvais, qui exprimaient une hargne sans précédent envers moi. Au fond de mon cœur, je sentais que c’était désormais un tout autre chemin, long et difficile, auquel j’allais devoir faire face.
La brume ne s’était toujours pas dissipée, et il faisait encore sombre lorsque nous nous mîmes en route. Gollum traînait derrière moi, tout en ruminant des insultes qui – je le devinais aisément – m’étaient destinées. Au sommet d’une colline particulièrement haute, nous sortîmes de la brume épaisse, et vîmes loin à l’est le ciel rosir légèrement à l’approche du soleil. Mais ce n’était rien comparé à la mer de nuages qui s’étendait tout autour de nous jusqu’à l’horizon, et qui couvrait la quasi-totalité des vastes plaines que nous pratiquions. Une fois m’être repéré, je me remis en route, et descendis la colline pour m’enfoncer à nouveau dans la brume. Je voyais de plus en plus loin devant moi, à mesure que le ciel s’éclaircissait derrière les nuages et venaient éclairer le paysage. Puis, après deux longues heures de marche, la brume s’évapora subitement, laissant place à un magnifique ciel bleu matinal. Les rayons de l’astre lumineux inondaient le versant oriental des collines, qui s’arrêtaient à l’est à la limite que constituait le Grand Fleuve de l’Anduin – Anduin qui m’apparaissait comme une ligne dorée s’éloignant pour se confondre avec l’horizon jaune orangé.
La matinée passa sans aucun problème, et l’après-midi annonça l’arrivée par le nord de quelques nuages intempestifs. Le crépuscule détacha le ciel rouge sang des lointains Monts Brumeux, qui devenaient d’un noir d’encre. La lune apparut quelques instants après la disparition totale de la lumière, et éclaira notre chemin qui sillonnait entre les innombrables vallées qui nous entouraient.


Trois jours plus tard, notre situation ne s’était toujours pas améliorée, mais nous avions poussé notre route plusieurs dizaines de milles au nord. Lorsque l’astre lumineux s’inclina devant la lune dans un ciel parsemé d’innombrables étoiles, nous nous étions légèrement rapprochés du Fleuve, vers l’Est. Mais les pâles rais de lumière ne me permirent pas de distinguer de longs et répugnants marais, qui s’étendaient à un peu plus de deux milles de là. Ce fut ainsi que, en plein milieu de la nuit, je mis le pied dans une flaque profonde d’un liquide visqueux, sorte de mélange d’eau, de terre vaseuse et d’herbe. Gollum semblait avoir retrouvé son élément « naturel », et devint légèrement plus cordial envers moi. J’aurais dû me douter que nous devrions passer par ces marais, qui avaient jadis étés la perte de mon ancêtre Isildur : alors qu’il retournait en Arnor en longeant le Fleuve de l’Anduin, lui et ses hommes furent pris dans une embuscade tendue par les Orques ; et malgré sa possession de l’Unique, il fut tué de maintes flèches, et on ne put retrouver son corps, qui eut dû être transporté par les flots mugissants de l’Anduin jusqu’à la Grande Mer.
Il me fallut un certain temps pour me rendre compte de l’importance du lieu dans lequel nous étions. Les Champs aux Iris ont été la tombe de mon ancêtre, qui avait, dit-on, été abandonné par l’Anneau alors qu’il tentait de se sauver. L’Unique a ainsi dû rester perdu dans les profondeurs de ce marais, jusqu’à ce que, d’après Mithrandir, Gollum le trouve par hasard. Ce lieu devait donc avoir une influence sur Gollum – s’il avait réellement attrapé l’Unique –, et je devais être plus attentif dans son comportement.
Mais il ne montrait aucun signe étrange, qui puisse m’indiquer un de ses éventuels passages dans ces marais, ce qu’il n’occultait néanmoins pas la possibilité qu’il soit réellement passé par là. Nous continuâmes à marcher lentement et silencieusement, sous un ciel blanchâtre de la pâle lumière de la lune…


Deux nuits venaient de passer, et nous nous trouvions toujours dans ces marécages. De gros nuages sombres étaient apparus avant l’aube, et couvraient maintenant la totalité du ciel. La lisière des Champs aux Iris avait disparu derrière nous, et nous apercevions maintenant à perte de vue des bourbiers parsemés ça et là de fourrés et de fougères solitaires. L’aube se leva sur des marais silencieux et lugubres, qui reflétaient la désolation apportée par les orques et les gobelins des cavernes des Monts Brumeux depuis la chute de Sauron, à la fin du Deuxième Âge. Nous marchions lentement, évitant de profondes fosses, masquées par la végétation stagnante déposée sur l’eau boueuse. La matinée laissa place à l’après-midi, qui apporta son lot de clarté dans les marais. Cependant, alors que se dessinait à plusieurs centaines de mètres devant moi la Rivière aux Iris, Gollum changea de direction et commença à forcer sur la corde, que j’avais du mal à tenir dans ma main. Tout en tirant, il m’annonça :
- Nous connaissons un endroit sûr pour franchir la rivière, oui, mon Précieux. Là où ils vont, ils peuvent se noyer, et nous ne voulons pas qu’ils se noient.
Ses paroles se terminèrent dans un faible murmure, qui laissait entrevoir le « Mauvais Gollum », malgré les premiers mots qui – je le pense – avaient été prononcées du propre chef du « Bon Gollum ». Apparemment, il avait déjà franchi ces marais, peut-être même plus souvent que moi. Je fus alors déchiré entre suivre ses conseils, ou rester sur ma voie. Un dialogue intérieur s’engagea, qui me poussa après quelques minutes de silence à laisser Gollum me guider.
- D’accord, fis-je dans un soupir, guidez-moi, Gollum. Mais je vous préviens : au moindre soupçon, nous reprenons mon chemin. Alors restez tranquille…
Pendant un très court instant, je crus voir une lueur de triomphe et de méchanceté dans les yeux plissés de Gollum. Mais ils devinrent aussitôt bienveillants, et il m’annonça d’un ton joyeux, plus heureux que je ne l’avais encore jamais entendu – à tel point que j’aurais dû me méfier et éviter ce qui s’est passé par la suite :
- Allez, suivez-nous ! C’est par là-bas ! fit-il en levant son bras vers l’ouest et les lointains Monts Brumeux. Nous connaissons un endroit pour traverser facilement la rivière, mais nous en sommes encore loin, oh oui, mon Précieux.
Mes yeux se portèrent à l’horizon, puis descendirent sur la forme recroquevillée que représentait Gollum. Il me regardait fixement, sans laisser transparaître une once d’inimitié. Puis sa bouche se fendit en un large sourire, et il commença à tirer sur la corde. Il adopta une allure assez vive, et j’étais obligé de courir pour rester à une bonne distance de lui – bien que j’avais la corde. Je me laissai guider pendant tout le reste de la journée, voyant défiler d’innombrables fourrés et lacs mystérieux. Les Monts Brumeux grandissaient à mesure que nous avancions et que le soleil descendait. Avec une certaine appréhension, le crépuscule tomba, alors que nous n’avions pas encore traversé la Rivière aux Iris.
- Votre gué est encore loin, Gollum ? fis-je, de plus en plus sceptique.
- Oh non, mon Précieux, nous arrivons. Ils app… Il approche ; le fleuve sera derrière nous demain matin.
Je commençais à douter des bonnes intentions de Gollum, alors que le soleil disparaissait entièrement derrière les Monts Brumeux. La nuit tomba sur nous, et devint bientôt d’un noir profondément sombre. Je fus donc contraint à suivre Gollum de plus près, à tel point que j’en entendais son souffle saccadé. C’était d’ailleurs, après la corde, le meilleur moyen de le repérer et de le suivre. Nous avançâmes encore un long moment dans l’obscurité, avant que Gollum ne change de direction et commence à tourner légèrement vers le nord. L’écoulement de la rivière se fit entendre et devint de plus en plus fort, et nous vîmes apparaître à quelques mètres devant nous la berge de la Rivière aux Iris.
A travers l’obscurité, je ne pus savoir si le chemin que m’avait fait prendre Gollum était réellement plus praticable, mais la traversée de la rivière se révéla au final être assez douteuse et dangereuse, et je finis par penser que n’importe quel autre chemin aurait été aussi difficile à pratiquer. Nous nous retrouvâmes ainsi sur l’autre rive de la Rivière aux Iris, trempés et éreintés. Et la fatigue accumulée durant les deux dernières journées de marche – depuis lesquelles je ne m’étais reposé – refit surface au moment où je posais le pied sur la berge opposée. Je glissai, et m’effondrai, ruisselant d’eau et de sueur, sans remarquer que la moitié de mon corps était encore immergée dans le ruisseau, sans remarquer le courant glacial qui paralysait chacun de mes membres inférieurs, sans remarquer même que Gollum agissait à quelques centimètres de moi d’une façon bien étrange.
En effet, alors que j’étais incapable de faire le moindre mouvement, exténué par la fatigue, il ne profita pas de cette opportunité pour délier le seul nœud qui le retenait à moi et s’enfuir. Il s’approcha de moi, pour vérifier si j’étais bien plongé dans un profond et lourd sommeil, et commença à me parler tout en me donnant de faibles coups de pieds au niveau de la taille :
- Il a voulu se moquer de nous, il a voulu nous emprisonner, comme les sales Orques l’ont fait, Gollum, Gollum… Mais nous ne nous laisserons pas faire, et le sale Homme regrettera de nous avoir capturés, menacés et torturés ! Oh oui, mon Précieux, il le regrettera. Il a essayé de nous empoisonner, et nous ne pouvons plus manger que des herbes répugnantes ; il parle avec Eux, ceux qui nous ont voulu du mal ; il est ami avec le barbu à la cape grise, qui nous cherche depuis plus de cent cinquante lunes… Mais il ne sait pas où on l’amène, il ignore ce que nous préparons. Oh non, il ne le sait pas. Et quand Ils lui tomberont dessus, Ils le tortureront comme les sales Orques nous ont torturé. Et il souffrira, oh oui, mon Précieux, il souffrira. Ils le tueront peut-être, mais nous ne le saurons pas, car nous serons déjà loin ! On s’échappera avant qu’Ils nous voient, et le sale Homme ne pourra pas, lui ! Gollum ! Gollum ! On retournera vers le sud, et on passera les Sombres Escaliers, pour aller voir Sacquet, et lui reprendre notre Précieux. Et le Précieux reviendra à nous, nous le savons, il reviendra à nous… Mais il ne faut pas éveiller les soupçons du sale Homme, il faut tenir jusqu’à demain, et là, nous serons libres ! Alors restons à côté du Sale Homme ; il croira que nous ne le détestons pas, et nous pourrons l’amener à Eux !...

Cette machination qu’avait préparé Gollum depuis notre brusque changement de cap, après avoir traversé le Grand Fleuve, me fut habilement cachée, et il me mena en bateau jusqu’au dernier moment.
Ce fut donc sans grand soupçon que j’ouvris les yeux sur un paysage triste et désolé. J’avais retrouvé toute mon énergie, mais la partie inférieure de mon corps était engourdie par la nuit qu’elle avait passée, dans le courant glacial du ruisseau. Je me levai avec grande difficulté et pris un morceau de pain elfique, qui ne fit toutefois pas disparaître la douleur et les crampes qui m’entaillaient le bas du dos et les jambes. Tout en mangeant, j’aperçus Gollum, allongé sur le sol, à seulement quelques centimètres de l’endroit où j’avais passé la nuit. Il ronflait de tout son long, peut-être même un peu trop bruyamment. Son comportement m’étonna, car il aurait pu profiter de cette occasion pour s’enfuir, et je trouvais d’autant plus étrange qu’il s’était allongé près de moi, lui qui tenait souvent à s’écarter aussi loin que le lui permettait la corde. Il paraissait serein, ôté de tout poids ou fardeau, et lorsque je le réveillai, ce sentiment d’étrangeté se confirma : il adoptait envers moi une attitude un peu trop correcte, voire même mielleuse.
La journée se déroula ainsi, dans la douleur de mon bassin, qui ne cessait de me torturer, et dans le comportement de Gollum, qui ne cessait de me surprendre. Je fis comprendre à Gollum que la marche serait sans doute beaucoup plus lente, vu la souffrance que me procurait mon bas-ventre, et il l’accepta plutôt rapidement. La Rivière aux Iris s’éloigna, et son cours finit par disparaître derrière un amas de végétation limoneuse. L’après-midi touchait à sa fin, lorsque les Champs aux Iris devinrent de moins en moins gênants. Nous approchions de la lisière nord des marais, et Gollum devenait de plus en plus bienveillant :
- Suivez-nous ! Nous allons vous montrer le chemin pour revenir près de la Grande Rivière. Mais vous ne pourrez pas vous déplacer avec ça, fit-il en effleurant ma taille. Il faudra que vous vous reposiez, et nous veillerons sur vous, oh oui. Oh oui, nous veillerons sur vous…
Ma méfiance envers Gollum depuis le jour où je l’avais capturé me dictait de ne pas me laisser faire par cet être qui pouvait facilement me leurrer. Mais il était vrai que l’intensité de la douleur était telle que je ne pouvais supporter de rester ne serait-ce qu’une heure de plus debout. Je décidai alors d’avancer vers le nord, jusqu’à ce que je ne puisse plus faire un pas de plus en avant, ce qui ne tarda pas à arriver. Je m’effondrai, incapable de remuer le moindre de mes doigts de pied. Mais la fatigue ne me submergeait pas, et je restais allongé les yeux, fixant le ciel qui se dégageait petit à petit. Au bout d’une heure, je finis toutefois par fermer les yeux, et m’endormir d’un léger sommeil, mais je ne sentis pas Gollum remuer à côté de moi, ni n’entendis le faible cliquetis d’armes s’entrechoquant les unes les autres, pour m’encercler lentement dans un bruit de succion et de faibles grognements…

La douleur avait complètement disparu lorsque je me réveillai. Plus aucune crampe ne subsistait au niveau de mon bassin. Mais un détail étrange m’emplit d’une immense crainte et me réveilla comme si l’on m’avait forcé à plonger la tête dans des eaux impétueuses, telles celles de l’Anduin ou de… la Rivière aux Iris. La Rivière aux Iris coulait devant moi, dans la nuit encore subsistante, alors que nous nous en étions éloignés de plus de trois milles la veille. D’autres détails m’alertèrent, plutôt alarmants : Gollum semblait s’être volatilisé, car la corde qui le retenait n’était plus accrochée à son cou, mais à un piton profondément enfoncé dans le sol. Je remarquai aussi que mes armes avaient disparu, ainsi que mes sacs de vivres. Mais ma surprise ne s’arrêta pas là : un groupe important de gobelins campait à quelques mètres de moi, autour d’un faible feu de bois, et plusieurs rires sonores en sortaient de temps à autre. L’un d’eux tourna subitement la tête vers moi :
- Eh, regardez ! L’humain s’est réveillé !
- Venez ! On va lui dire bonjour à notre manière…
Je n’avais jamais été témoin de leur accueil, mais je n’ignorais pas qu’il ne serait pas sans douleur. Ils se levèrent péniblement, posèrent leurs armes, et se dirigèrent vers moi. Ils étaient une quinzaine, de taille à peu près égale, et leur visage se dessina à mesure de leur avancée. Ils étaient couverts d’une étrange peau grise et ridée, parsemée en tous points de cicatrices et d’entailles profondes. Leur bouche s’écarta en un rictus affreux, découvrant des dents jaunies par le temps. Lorsqu’ils arrivèrent à ma hauteur, ils commencèrent à me railler et à me rouer de coups. Ce mauvais traitement dura plusieurs minutes, pendant lesquelles les gobelins se délectèrent de pouvoir décharger leur violence sur moi. Puis ils cessèrent de me mutiler, et commencèrent à parler :
- Cette terre est la nôtre, humain !
- Ouais ! Nul n’a le droit de s’y promener.
- D’ailleurs, tu n’es pas tout seul, il y a ton ami l’affreux, qui a essayé de s’échapper…
Le gobelin qui venait de prononcer cette phrase désigna par-dessus son épaule un endroit qui m’était caché, puis eut un petit rire, poursuivi par le reste du groupe. Certains tentaient même d’imiter la bataille qui – je le devinais aisément – avait eu lieu entre Gollum et eux. Apparemment cette bataille avait été difficilement remportée par les gobelins, comme me l’expliqua l’un d’eux :
- On a été obligé de se mettre à sept dessus, pour le calmer.
- Il est coriace, ton petit copain… Mais il a finalement abdiqué et on le retient aussi prisonnier…
Une partie de mon angoisse, qui était due à la possible fuite de Gollum, disparut de mon esprit : j’entendais maintenant ses ronflements sonores, qui ruminait d’innombrables insultes contre ses agresseurs. Mais il restait un autre problème. Comment me débarrasser de ces gobelins ? Il me fallait tout d’abord récupérer mon arme – qu’ils avaient sûrement pris soin d’éloigner de moi – et éviter de repartir sans Gollum. Mais à peine avais-je commencé à penser à ma fuite, que les gobelins se mirent à discuter de plus belle :
- Où est-ce qu’on doit les amener ?
- Dans les cavernes ?
- On pourrait peut-être les tuer maintenant ? Ils ne sont pas très utiles…
- Non. On doit les amener au Grand Gobelin. Lui seul doit décider de ce qu’ils deviendront.
- Ouais, il faut les amener au Royaume du Grand Gobelin…
- Moi, je pense qu’il faut les tuer tout de suite. On a pas besoin de déranger le Grand Gobelin pour ça.
Un murmure d’approbation s’éleva alors d’une partie du groupe, aussitôt contesté par l’autre moitié. S’engagea alors un discours animé, où les remarques se firent de plus en plus cinglantes, menaçantes. Les poings brandirent en l’air, mais aucune arme ne sortit : elles étaient toutes posées au camp. Bientôt, quelques gobelins amorcèrent un demi-tour, mais les autres leur sautèrent dessus immédiatement. Une bataille commença, pendant laquelle quelques gobelins s’éclipsèrent. Je ne sus où ils étaient partis – peut-être rentraient-ils seuls dans leurs cavernes. En tout cas, d’après leur direction, ils n’allaient pas récupérer les armes. Quelques minutes passèrent, et je voyais toujours le groupe de gobelins se batailler pour savoir ce qu’ils allaient faire de Gollum et de moi.
Soudain, sorti de nulle part, l’un des gobelins qui s’était enfui surgit derrière moi, et me toucha le dos de la pointe d’une épée. Je sursautai, et me retournai. La bouche du gobelin se tordait en un rire démentiel, et il me fit signe de le suivre. Il coupa la corde, et en saisit le bout, tout en me menaçant de son arme. Nous nous éloignâmes de la zone de combat, et les cris s’évanouirent. Nous marchâmes encore un petit moment dans l’obscurité encore environnante, jusqu’à ce que nous entendions des pas à notre droite. Nous nous arrêtâmes, pour voir deux formes sombres apparaître. L’une se révéla être un gobelin, mais je ne pouvais distinguer la deuxième.
- Ça y est, on les a tous ! On peut partir…
- Le Grand Gobelin sera fier de notre travail.
- Vite, allons-nous en, avant que les autres s’aperçoivent qu’on n’est plus avec eux !
De la deuxième forme sortit un sifflement mauvais, et je compris qu’il s’agissait de Gollum. C’était l’occasion ou jamais. Je me tournai vers le gobelin qui me tenait, et commençai à lui lancer quelques paroles :
- Et si je ne veux pas vous suivre ?
- Alors je te transpercerai comme un vulgaire asticot, fit le gobelin en brandissant fièrement son épée. Tu n’es rien pour moi ; sache que je pourrai te tuer d’un seul coup bien placé. N’est-ce pas ? dit-il en se tournant vers son complice.
Je profitai de la position idéale du gobelin pour fondre sur lui, et lui arracher l’épée des mains. Sous la surprise, il lâcha facilement son arme, et recula d’un pas rapide vers son ami, qui dégaina la sienne, me fixa durement, avant de caresser doucement la lame de son épée. Celui-ci ferma les yeux, baissa la tête, respira profondément, et releva son regard, qui était devenu beaucoup plus agressif. Puis dans un hurlement strident, il s’avança vers moi, lame brandie. Le combat dura quelques minutes, et je m’étonnai même de ne pas avoir déjà écarté cet ennemi de mon chemin. L’obscurité lui était favorable, contrairement à moi, et il esquivait facilement mes coups. Le deuxième gobelin se rua lui aussi sur moi en poussant de longs cris, et en commençant à me donner des coups de poings et de pieds. Je fendis l’air et plantai mon épée dans sa chair. Ses cris se transformèrent aussitôt en un râle de souffrance, et il s’effondra sur le sol, inanimé. La mort de son camarade anima l’autre gobelin d’une fureur sans précédent, et il adopta une tactique plus offensive, ce qui me permit de feindre une de ses attaques, de placer mon épée sur sa jambe droite, et de lâcher un coup puissant. Le gobelin tomba à genoux dans un hurlement de douleur, relâchant son épée, qui se déposa dans un bruit mat à terre. Presque dans un mouvement continu, je me retournai, et achevai mon ennemi, qui leva les yeux au ciel, et les referma. Dans un dernier soupir, il s’effondra.
Gollum tenta de s’échapper, mais je saisis la corde avec une rapidité telle qu’il n’eut pas le temps de faire plus de trois pas. Il me regarda avec haine, une haine que je retrouvais enfin sur son visage, après deux jours de révérences et de gentillesse que je trouverais désormais suspectes. Il poussa un grognement audible, comme s’il était sur le point de me sauter à la gorge. Je lui renvoyai son regard, levai la tête et tendis l’oreille. Le silence s’installa, et je pus distinguer au loin les cris très faibles de la bataille qui faisait encore rage. Je devais retrouver mes armes et mes vivres, sans quoi le restant de ce voyage deviendrait impossible. Je décidai donc de retourner au campement, en contournant le groupe hostile. Nous nous déplacions rapidement, paraissant glisser sur l’herbe, et arrivâmes en quelques minutes à proximité du camp. Les gobelins se battaient à quelques mètres de nous, et il fallait être le plus discret possible. Mais juste après avoir trouvé mon épée et mon arc, une voix jaillit du groupe :
- HÉ !! QU’EST-CE QU’IL FAIT LÀ-BAS ?
- Il s’échappe !!
- Vite ! Il faut le rattraper !
Affolé, je jetai un regard rapide autour du feu de bois, qui était sur le point de s’éteindre. Pas de vivres. Les pas se faisaient de plus en plus proches. Mes yeux se portèrent sur le tas d’armes des gobelins. La lumière que dégageaient les flammes dansantes du feu éclairait un ballotin rond et jauni. Je me précipitai sur le monticule d’épées, en écartait quelques unes, pour découvrir l’un des sacs de la Dame Galadriel. Les gobelins ne se trouvaient plus qu’à quelques enjambées de moi. Je renonçai alors à chercher le deuxième sac, mis le premier sur mon dos, suivi de mes armes et tirai d’un coup autoritaire sur la corde. Gollum renifla avec dédain, et commença à courir derrière moi.
Les cris des gobelins restaient à une distance constante, peut-être assez importante pour tenir jusqu’à l’aube. En effet, en regardant le ciel, je constatai que la nuit touchait à sa fin, et que l’obscurité laissait petit à petit place à un léger teint rose orangé, qui venait colorer les quelques nuages présents.
Après une demi-heure de course effrénée, les rayons du soleil inondèrent les plaines d’une lumière intense. Les cris de fureur des gobelins, que le vent parvenait à amener jusqu’à mes oreilles, se transformèrent en des hurlements de terreur et de douleur, qui se dispersèrent, s’éloignèrent et s’évanouirent. Nous ralentîmes la cadence, et revînmes à un rythme de marche normale. Nous avions avancé de cinq milles ou plus vers le nord, et les Champs aux Iris avaient complètement disparu. Une multitude de collines s’étendait autour de nous, sous le soleil qui se plaçait maintenant haut dans le ciel.
Pendant notre marche, je réfléchissais à ce qui nous était arrivé avant l’aube. De mon point de vue, le hasard n’avait pas été l’unique circonstance de l’arrivée des gobelins. Gollum avait tout planifié, cela ne faisait aucun doute. Je savais que j’étais pour lui la personne la plus détestable qui puisse vivre en ce monde, et, connaissant bien ces marais, il aurait pu jadis tomber sur d’autres gobelins. Cette hypothèse correspondait plus à la réalité. Mais un autre élément me manquait, pour comprendre le fin mot de son comportement. Comment se faisait-il qu’il eût été pris par les gobelins ? Soudain, je compris :
- Dites-moi, Gollum, lui demandai-je alors que nous nous étions arrêtés pour prendre un peu de nourriture, les gobelins m’ont dit que vous vous étiez échappé, avant qu’ils ne puissent vous attraper. Cela veut dire que vous aviez pu dénouer la corde qui vous retenait à moi, je me trompe ?
Pour toute réponse, Gollum siffla avec mépris, et me tourna le dos. Mais j’étais cette fois-ci décidé à aller au fond des choses :
- Dois-je prendre ceci pour un non ? Pourquoi ne vous êtes-vous pas échappé quand vous en avez eu l’occasion ? Il y a beaucoup dans votre comportement qui m’intrigue, et j’aimerais savoir si je me trompe à votre sujet…
Je laissai un long silence s’installer, pendant lequel je croyais entendre les deux voix intérieures de Gollum débattre pour décider s’il devait ou non parler. Bientôt, il annonça de sa voix la plus mauvaise :
- Le sale Homme nous a cherché pendant très longtemps, et c’est à cause de lui si les vilains Orques nous ont capturés, si Il nous a torturés, et nous voulions qu’il souffre autant que nous l’avons été. GOLLUM ! Puis le sale Homme nous a capturés, il nous a fait croire qu’il nous amènerait à la Comté – sifflement – mais il nous a trompés, il nous a trahis, il a voulu nous faire passer par un endroit dangereux. Mais nous savons ce qu’il pense, il ne veut pas nous amener là-bas, il veut nous amener chez Eux, ceux avec qui il a parlé. Il croyait que nous le suivrions jusque là-bas, mais il s’est trompé. Nous l’avons amené dans un piège, nous avons réussi à nous échapper, nous nous sommes éloignés, mais nous voulions voir si Ils le tortureraient comme les sales Orques nous avaient torturés. Et Ils nous ont vus, ils nous ont suivis, et nous ont attrapés. Et maintenant le Sale Homme leur a échappé, et nous a encore attrapés. Mais il sait, cette fois, que nous ne le laisserons pas tranquilles. Il ne dormira plus, il sera toujours méfiant, il sursautera à chaque bruissement de feuille, et nous finirons par lui échapper. GOLLUM ! GOLLUM !
Il se tut, me jeta un regard particulièrement haineux, et se retourna. Toujours plongé dans mes pensées, j’avais écouté chaque phrase, chaque mot, chaque intonation qu’il avait prononcés, ainsi que ses menaces. Il ferait désormais tout pour me mener la vie dure, jusqu’à ce que nous arrivions à Esgaroth…

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Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.