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A la recherche de Gollum

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 13: Rencontre Inattendue
(par Kévin, ajouté le 10/01/05 12:41)


Aldëa, 14 Nárië T.A. 3017
ou mardi 6 juin de l’an 3017 du Troisième Âge



Enfin ! Enfin nous nous trouvions à l’abri des arbres de la Forêt Noire. Paradoxe, me direz-vous, car la région boréale de l’ancienne forteresse du Nécromancien, le vil Seigneur Ténébreux, n’est en aucun point accueillante. Elle reste réellement terrifiante, et une fois sous les arbres, cette perpétuelle impression d’étouffement nous submerge et nous persuade qu’il n’existe d’issue que la mort par inanition. En effet, les rares chemins qui serpentent cette vaste étendue sombre semblent se fondre dans un univers d’arbres sans fin, auquel on ne peut plus échapper. Mais un mélange de peur et de doute commençait maintenant à m’envahir, alors que je jetais un dernier regard vers la tache claire et lointaine de l’entrée de la Forêt Noire, et que je voyais une imposante silhouette se dessiner à la lumière pâle et blanchâtre de la lune. Un ultime grondement résonna dans l’air, comme un signe d’adieu, toutefois teinté d’une imperceptible tristesse. Voici d’ailleurs le récit de ces trois derniers jours…


Nous nous étions rapprochés du Grand Fleuve et de la Vieille Route de la Forêt durant les quinze jours qui avaient suivis notre anicroche avec les gobelins. J’avais dans l’intention d’emprunter la Vieille Route, pour traverser à gué l’Anduin et arriver tout droit à l’entrée de la Forêt Noire. Je comptais traverser le gué avant la tombée de la nuit, et notre allure ne me contredisait pour l’instant pas. Gollum était resté particulièrement silencieux depuis le soir où les gobelins nous avaient attaqués, mais il n’en cessait pas moins de me jeter des regards antipathiques. Il préparait une nouvelle machination, ou attendait qu’un évènement se produise, je n’en doutais aucunement ; mais à savoir quand cela surviendrait, je l’ignorais totalement.
Le jour s’était levé, insouciant, jeune, et d’immenses collines s’étendaient jusqu’à l’horizon, recouvertes d’une herbe humide de la rosée du matin. A l’est serpentait silencieusement le Grand Fleuve, dont les eaux reflétaient en une large bande dorée aveuglante la lumière des rayons du soleil. Plusieurs heures et une quinzaine de milles derrière nous, une route de terre se dessina au-delà d’une étendue d’eau, délimitée par de petits bosquets et un fin monticule de pierres. Nous mîmes alors cap vers l’est, et ne tardâmes pas à arriver à proximité de l’Anduin, au crépuscule. Le passage à gué se fit assez facilement, comme je l’avais prévu – car ce n’était pas la première fois que je prenais ce chemin, et je connaissais à peu près les dangers auxquels j’allais être confrontés pendant la traversée de la Forêt Noire. Mais à peine avais-je posé le pied sur l’autre rive du Fleuve, que les ronflements de Gollum, qui étaient restés constants depuis plus de cinq jours, cessèrent brusquement, et je n’entendis rien d’autre que l’écoulement de l’Anduin derrière moi. Même la légère brise qui descendait du versant oriental des Monts Brumeux semblait s’être figée. Quelque chose avait éveillé son attention, et son comportement me mit en garde. Autour de nous, une vaste plaine vide s’étendait jusqu’à se fondre dans la nuit environnante. Mais derrière moi, longeant le Fleuve, se dressaient un grand nombre de bosquets et de hautes fougères, et mon regard finit par se porter sur eux. En scrutant minutieusement l’obscurité, je parvins à distinguer une faible lueur brillante dans l’un des buissons. Ma main se plaça alors immédiatement sur la garde de mon épée. La forme vivante dans le buisson me répondit par un grognement, grave, profond, qui, d’après moi, ne pouvait appartenir à un Orque, gobelin, ou toute autre créature infecte du Seigneur Ténébreux. Presque aussitôt, le buisson bougea, et une forme sombre en sortit. Je reculai d’un pas devant celui qui se dressa devant moi. Mais ce ne pouvait être un homme… Il mesurait presque deux fois ma taille, et avait une corpulence comparable à…
Il poussa un long grondement qui s’évanouit dans la nuit. Sous la surprise, je heurtai une pierre enracinée dans le sol et tombai à la renverse sur Gollum. Il se rapprocha alors, et se pencha vers moi. Sa tête se dessina à la pâle lueur de la lune, et se révéla être celle d’un ours. Sa gueule s’ouvrit, et son souffle brûlant vint me baigner le visage. Alors, sortirent trois mots – mots qu’à mon grand étonnement, je parvins à comprendre :
- N’ayez … pas… peur.
Cet être s’adressait à moi en utilisant le Parler Commun. J’en restais bouche bée. Mais je ne fus pas au bout de mes surprises. L’ours se mit à quatre pattes, et son ombre me projeta dans une obscurité totale. Il avança l’une de ses pattes, que je saisis après quelques secondes de méfiance, et m’aida à me relever. Puis, pendant que je reprenais mes esprits, il m’annonça :
- Restez ici… je reviens…
Il se tourna et se dirigea vers le buisson duquel il avait surgi, entra à l’intérieur et disparut complètement de ma vue. Quelques instants s’écoulèrent, avant qu’un puissant grondement, paraissant être de la douleur, ne déchire le silence qui s’était établi. Dans le même moment, les branches du buisson remuèrent frénétiquement. Puis une minute plus tard, tout s’arrêta aussi brusquement que cela avait commencé.
Alors du buisson sortit une forme totalement différente de celle qui en était rentrée : la silhouette d’un homme se précisa, un homme néanmoins énorme, qui devait se trouver à mi-chemin entre le géant et l’humain normal. Il retroussa ses manches, avant de plaquer sa chevelure épaisse d’un geste machinal de sa main droite. Puis il vint vers moi.
- J’espère ne pas vous avoir trop effrayé, me fit-il d’une voix grave, bourrue, mais toutefois plus accueillante que la précédente. En tout cas, je dois encore vous surprendre en ce moment.
- Vous n’avez pas tort. J’avoue que jamais je n’ai rencontré, de toute ma vie de Rôdeur, un homme tel que vous, lui fis-je d’un ton respectueux.
- Vous me flattez. Je me nomme Beorn…
Je ne connaissais ce nom qu’indirectement, car il était apparu dans beaucoup de lointaines et vieilles histoires, dont je ne gardais que très peu de souvenirs – en tout cas les plus marquants.
- Je suis Aragorn, fils d’Arathorn, dis-je à mon tour.
- Bien le bonsoir, Aragorn. Mais, dites-moi… j’ai ouï dire que les Rôdeurs étaient des personnes plutôt solitaires. Que faites-vous donc avec ce… avec cet être étrange ? fit-il en désignant Gollum, qui profita de ma position pour se cacher derrière moi.
- C’était jadis un homme de bien, qui a basculé dans l’Ombre. Je l’ai capturé, et m’apprête à traverser la Forêt Noire pour l’amener aux Elfes de Thranduil.
- Thranduil, annonça-t-il, méfiant. Je ne l’apprécie pas particulièrement, même s’il ne m’a rien fait directement. Il est très égoïste à mon goût.
- L’avez-vous déjà rencontré ?
- Non, j’habite un peu plus loin au sud, je suis trop loin de son royaume. Mais j’ai entendu beaucoup de rumeurs et de voyageurs à propos de lui, et il ne m’inspire pas confiance.
- Vous vivez seul ? demandai-je alors.
- Il se trouve que non, répondit-il avec une petite touche d’amusement. Je n’ai de compagnie que les animaux qui vivent aux alentours, mais je m’entends avec eux mieux qu’avec quiconque. Il n’existe aucun être vivant plus amical et serviable que ceux-ci, et ils ne me craignent pas, même sous ma forme animale.
- Mais, sans être trop indiscret, comment… ?
- …deviens-je un ours ? Votre question ne me dérange pas, Aragorn. Je suis un changeur de peau. Je peux prendre à volonté la forme d’un ours, ce qui peut être utile en certaines occasions, comme pour se débarrasser de certains indésirables… J’ai d’ailleurs cru que vous en faisiez parti, tout à l’heure.
- De qui me parlez-vous ?
- Des gobelins qui arpentent les plaines entre les Monts Brumeux et l’entrée de la Forêt Noire. Je trouve qu’ils deviennent de plus en plus nombreux, et cela trouble la tranquillité de mes amis animaux. Voilà pourquoi je viens faire une ronde de temps en temps, afin de tenter de les dissuader de passer par le Carrock. Mais je pense qu’ils ne m’écouteront pas… La mort du Grand Gobelin et leur défaite lors de la Bataille des Cinq Armées, il y a de cela bien cinquante ans, a dû les rendre plus furieux encore que je ne l’aurais prévu.
La Bataille des Cinq Armées – d’après ce que m’en avait raconté Mithrandir – s’était déroulée devant la Montagne Solitaire, pendant l’expédition de M. Sacquet.
- J’en ai eu vent, il y a bien longtemps, répondis-je. Un vieil ami me l’a raconté, et y a même participé : Mithrandir est son nom, peut-être le connaissez-vous ?
- Mithrandir ? Bien sûr ! Je les ai hébergé, lui, ses treize nains, et son Hobbit, peu avant cette fameuse bataille… Mais vous commencez à m’intéresser, Aragorn. Pourquoi ne séjourneriez-vous pas chez moi quelques jours, afin de reprendre des forces ?
- J’accepte volontiers, Beorn. Mais il faudra se méfier de Gollum – tel est son nom, fis-je en jetant un coup d’œil à la forme recroquevillée à mes pieds. Il pourrait nous fausser compagnie plus rapidement que je ne le souhaiterais.
- Cela ne pose aucun problème, dit Beorn en adoptant un ton bourru.
Il se pencha vers Gollum, qui recula instinctivement aussi loin que le lui permettait la corde, pour se cacher de lui. Puis il m’invita à le suivre, et commença à marcher, Gollum et moi à la suite. Durant le trajet, il m’expliqua qu’il avait lui aussi participé à la Bataille des Cinq Armées, de très loin, et m’en conta des détails que je n’avais encore jamais entendus. Nous abordâmes aussi le sujet de mon parcours, et je n’hésitai pas à lui raconter notre aventure depuis notre départ de la Lothlórien, huit ans plus tôt.
- Ce Mithrandir, quel être stupéfiant ! remarqua-t-il, abasourdi par mon histoire.
A la fin de mon récit – qui se terminait à l’instant où j’avais rencontré Beorn – il devint beaucoup plus bienveillant envers moi et antipathique envers Gollum. Puis nous dérivâmes sur d’autres sujets que je ne trouve pas utile d’aborder ici.

Le lendemain à l’aube, nous arrivâmes chez lui : c’était un véritable havre de paix, en dépit de sa proximité de la Forêt Noire. Une bâtisse de bois était entourée d’un immense verger, dans lequel galopaient quelques chevaux sauvages. La propriété – si je puis appeler cela ainsi, car Beorn est le Seigneur de cette région, sans toutefois qu’aucun de ses territoires ne lui appartienne véritablement – était encerclée par une simple clôture de bois, qui se complétait devant nous par un portail, assez vaste pour laisser passer deux larges charrettes de front. A ma vue, les chevaux parurent suspicieux, mais Beorn leur lança quelques mots dans une langue qui m’était inconnue, et ils hennirent joyeusement, avant de s’en retourner galoper. Nous traversâmes le verger, en fleur en cette saison estivale, et je pus remarquer quelques animaux, lapins ou chevreuils, gambader entre les potirons, ou se rapprocher par curiosité de Gollum, qui les regardait avec un mépris inqualifiable. Voir autour de lui ces animaux en toute liberté, alors qu’il se trouvait attaché solidement à une corde, le rendait encore plus furieux qu’il ne l’avait jamais été. Au seuil de la porte, Beorn m’invita à entrer. Il ouvrit la porte, et une bouffée d’air frais en sortit, telle une rafale descendue tout droit des Monts Brumeux. Quelques petits écureuils en sortirent rapidement, et Beorn rit. Avant de rentrer, il me proposa d’attacher Gollum pour éviter qu’il ne s’enfuie. Je lui laissai la corde, et il se retourna pour la fixer à l’abri des rayons dardant du soleil.
Au fond de la salle, dans une obscurité qui pouvait paraître étouffante, pesante, mais qui ne l’était en aucun point, un âtre était disposé, et un feu y brûlait joyeusement. Ses crépitements tapissaient la maison de Beorn d’une atmosphère chaleureuse. Les flammes léchaient délicatement les bûches entreposées là, avant de s’agrandir subitement et de disparaître, aussitôt remplacées par de nouvelles, plus vivaces encore.
Devant moi, une table en bois massif était recouverte d’une nappe d’un blanc immaculé, et dessus, étaient répartis assiettes, couverts et verres, ainsi que d’innombrables denrées.
- Je me suis permis de vous faire préparer un repas, qui, je l’espère, vous conviendra.
- Le simple fait de m’accueillir chez vous est déjà très amical de votre part, Beorn, et je vous en suis très reconnaissant.
Le repas fut joyeux et animé, et nous racontâmes chacun notre tour plusieurs de nos aventures. C’est ainsi que j’appris que Beorn tenait particulièrement à préserver la région du Carrock, qu’il avait lui-même « dessiné » selon ses goûts. Le Carrock était un promontoire rocheux, situé à quelques pas seulement du Grand Fleuve. On dit que Beorn y a taillé un long escalier de pierre, qui descendait cette colline rocheuse pour rejoindre les rives de l’Anduin, menant ainsi à un gué de pierres plates qu’il avait lui-même créé, afin de pouvoir traverser sans problème le Fleuve impétueux.
La matinée passa, puis l’après-midi, et nous continuions à parler, sans que les sujets de conversation ne deviennent moins intéressants. Puis, alors que la nuit commençait à recouvrir les Terres du Milieu de pleines ténèbres, Beorn m’invita à prendre du repos, ce que je fis sans tarder. Il me désigna un grand lit, sur lequel dormaient déjà quelques écureuils et deux lapins. Je m’assis sur le bord, et m’installai dedans. Le lit était très confortable, et je m’endormis en moins de temps qu’il ne le faut pour le dire. J’eus à peine le temps d’apercevoir Beorn, qui sortait de la cabane dans l’obscurité de son verger, avant de refermer la porte derrière lui.

Des formes imprécises se mouvaient autour de moi…
Un fourmillement inqualifiable…
L’obscurité régnait, pesante et étouffante. J’arrivais tout de même à distinguer l’environnement dans lequel je me trouvais : une forêt sombre, envahissante, et ténébreuse…
Les formes, qui avaient d’abord semblé uniquement tourner autour de moi, commencèrent à se resserrer lentement.
Puis un ronflement malsain se fit entendre tout à côté de moi. Je baissai les yeux. Gollum, à mes pieds, me fixait de son regard le plus maléfique. Sur ses lèvres minces se dessinait un horrible rictus, mélange d’une étrange satisfaction et d’une peur cachée. Il contemplait le moindre de mes mouvements, et prenait apparemment un plaisir intense à me voir en danger.
Car j’étais en danger, je le savais au fond de moi. Un danger mortel.
Le fourmillement se fit de plus en plus proche. Mes oreilles bourdonnèrent. Puis tout à coup, sans prévenir, mon sang ne fit qu’un tour : mon courage laissa place à la peur et la panique.
Sans savoir pourquoi, je lâchai la corde qui retenait Gollum, et m’enfuit précipitamment. Je dégainai mon épée et écartai de mon chemin les quelques formes qui se dressaient devant moi.
Les arbres défilaient, les branches m’éraflaient le visage, les feuilles bruissaient à chacun de mes pas précipités.
Le fourmillement s’éloigna, et s’évanouit, avant de devenir un immense grondement, qui me rattrapa plus vite encore. Un regard par-dessus mon épaule confirma mes craintes : les formes sombres étaient à mes trousses.
Mais alors que je regardais mes poursuivants, une branche basse – ou plutôt une racine – me surprit et je m’entravai dedans.
Mon corps partit en avant…
Mais le sol ne vint pas à ma rencontre… Je fis une longue chute, dans le noir et le silence total.
Puis aussi soudainement que la branche m’avait surpris, j’atterris dans une rivière profonde. Les eaux m’engloutirent, et je me débattais pour essayer de revenir à la surface.
L’eau était glacée et paralysait mon corps, au point que chaque mouvement que j’accomplissais relevait d’un effort surnaturel.
Le souffle commençait à me manquer, comme mon visage émergeait à la surface. Je pris alors une longue inspiration, et me ramenai sur la rive la plus proche. La rivière avait beau paraître très profonde, elle n’était pas pour le moins large. Je sortis de l’eau en deux temps trois mouvements et m’allongeai sur le sol.
Alors que je tentais de retrouver une respiration normale, le fourmillement qui avait disparu pendant ma chute revint de plus belle. Cependant, il ne se trouvait plus uniquement au niveau du sol. Il venait aussi des arbres autour de moi…
Puis, sans savoir pourquoi, la fatigue apparut, une fatigue étrange. Elle paraissait s’acharner sur moi, alors que je faisais tout pour y résister. Mais chaque tentative pour me relever avait pour seul effet d’accentuer ce sentiment d’épuisement.
Je finis par cesser de lutter, et un voile ténébreux se plaça devant mes yeux…
Juste avant de sombrer dans l’obscurité totale, je pus distinguer les formes hostiles se rapprocher de moi et me saisir…
Puis le silence total…qui fut soudain brisé par le rire malfaisant de Gollum. Ce rire disparaissait petit à petit, alors qu’il me semblait m’éloigner de cet endroit maléfique…

J'ouvris subitement les yeux et me redressai. Ma respiration était précipitée, saccadée. Mon regard semblait étrangement brillant, et j’avais l’impression que ma tête allait exploser.
Ce rêve – ou plutôt ce cauchemar – n’avait rien de très surnaturel. Bizarrement, pendant que je reprenais mon souffle, je me souvins d’un rêve similaire que j’avais fait plusieurs années auparavant. Ce que j’y avais vécu s’était produit en partie. Alors un sentiment de peur m’envahit : j’allais aussi vivre ce rêve, comme j’avais vécu le premier…
Ma réflexion fut soudainement coupée par l’entrée de Beorn dans ma chambre. Il ouvrit la porte, et un rai d’une intense lumière pénétra dans la pièce et m’éblouit. Je mis ma main en visière, alors que Beorn me demandait de son ton joyeux :
- Alors Aragorn, vous êtes-vous convenablement reposé ?
- Oui et non, fis-je, pensif.
- Que s’est-il passé ? Le lit ne vous a pas convenu ?
- Non, ce n’était pas votre lit, fis-je dans un rire.
Je me mis alors à expliquer la totalité de mon rêve à Beorn, qui écoutait attentivement chacun de mes détails. Je lui racontai de même le premier rêve que j’avais fait, concernant ma capture de Gollum. A certains moments, il hochait silencieusement la tête, comme s’il comprenait ce de quoi je parlais. A la fin de mon récit, il resta silencieux quelques secondes, avant de pousser un petit grognement. Il se frotta le menton, et me dit :
- D’après vous, ceci pourrait être une sorte de rêve prémonitoire…
- Je le pense fortement. Mais avez-vous une idée de ce que cela pourrait être ?
- Je suis pratiquement sûr que vous avez rêvé de votre prochaine traversée de la Forêt Noire. En ce qui concerne les formes sombres qui vous poursuivaient, il y a de grandes chances pour ce qu’elles soient des araignées…
- Je m’en doutais aussi, remarquai-je, alors que Beorn continuait son explication, et que je me levais du lit pour prendre mes habits.
- …, et quant à la rivière profonde, je pense qu’il pourrait s’agir de la Rivière Enchantée. Si vous passez par la route qui traverse cette rivière, vous devrez être extrêmement prudent lorsque vous en arriverez à proximité. Cette rivière est maléfique. Quiconque boit de son eau s’endort automatiquement d’un sommeil empli de rêves plus merveilleux les uns que les autres. Mais vous devez déjà connaître cet endroit, pourtant, n’est ce pas ?
- Oui, j’y suis passé maintes et maintes fois, lorsque je me rendais chez le souverain du Royaume Sylvestre. Je ne comprends pas pourquoi cette traversée se passerait mal. Peut-être est-ce à cause de Gollum… Je me rappelle l’avoir vu rire à deux fois : alors que je fuyais ces araignées, et lorsqu’elles m’ont attrapé.
- Vous devriez vous montrer beaucoup plus agressif et sévère envers ce Gollum, Aragorn. Il vous faut le mater, sans quoi il vous placera indéniablement des bâtons dans les roues.
- Vous ne le connaissez pas, Beorn, annonçai-je en me rasseyant sur le bord du lit, en face de lui. Il est malfaisant, et peut tout aussi bien inspirer la pitié qu’une haine sans limites. Il est rusé, et a failli me piéger à deux fois, tout comme Mithrandir. Il nous a mené en bateau des années durant, et ce n’est pas aujourd’hui qu’il cessera. Non, il faut que je me montre méfiant, et que je m’arrête le moins de fois possible lors de ma traversée. Toute tentative de récupérer un semblant de forces serait une véritable aubaine pour lui. Si les éléments et les araignées nous sont favorables – ce en quoi ces dernières m’étonneraient –, je devrais avoir traversé la Forêt Noire en une dizaine de jours, tout au plus.
- Je suis d’accord avec vous, Aragorn, à ce point près que vous aurez des difficultés pour traverser la Rivière Enchantée. Je vais essayer de me charger de cela…
- Je vous remercie beaucoup, Beorn, répondis-je respectueusement, mais je souhaiterais d’autant plus rester seul avec notre ami, car j’ai appris à mes dépends qu’il déteste horriblement la compagnie.
- Je ne comptais vous accompagner en aucune manière, fis Beorn d’un air à la fois étonné et vexé, comme si j’avais dû deviner ce qu’il pensait. Je ne puis supporter de me trouver sous les arbres malfaisants de la Forêt Noire, bien que j’habite à seulement quelques dizaines de mètres de sa lisière. J’indiquerais seulement à quelques-unes de mes connaissances animales de vous préparer le chemin, d’une façon ou d’une autre.
- Vous êtes trop aimable, Beorn, mon ami.
- J’ai fait cela pour votre ami Mithrandir et sa compagnie de nains, il y a de cela bien des années. Il est normal que je vous rende la pareille.
Nous sortîmes de la chambre, et nous dirigeâmes vers le salon, ou crépitait joyeusement un feu de bois. Là, nous prîmes un repas consistant, tout en parlant du but de ma quête. Beorn faisait grise mine à chaque fois que je prononçais le nom du Seigneur Ténébreux, et devint plus sinistre encore quand je lui expliquai que l’Unique pouvait avoir été retrouvé. A la fin de mon récit, il annonça :
- Si le Seigneur Ténébreux retrouve son instrument de pouvoir et de destruction, il étendra sa main obscure sur toute terre et toute vie. Nous devons à tout prix l’en empêcher.
Puis il ferma les yeux et baissa la tête, poussa un long soupir, avant de relever son regard. Il continua :
- Aragorn, sachez que je suis fier de faire partie de votre aventure, même si mon rôle dans celle-ci s’arrête apparemment trop tôt. Je vous préparerai des provisions suffisantes pour tenir la durée de votre traversée et quelques jours de plus, et vous fournirai quelques gourdes emplies d’eau, car il n’existe aucune source d’eau potable à l’Ombre de la Forêt Noire.
- Je vous remercie, Beorn, fis-je humblement. Je vais donc reprendre ma route vers le Sentier des Elfes. Je devrais normalement y arriver dès ce soir.
Il m’offrit alors deux sacs de provisions bien empaquetés, avant de se proposer à m’accompagner jusqu’à l’entrée de la Forêt Noire. Lorsque, après m’être préparé, je me dirigeai vers la porte massive en chêne, tendis la main vers la poignée pour l’ouvrir, et m’avançai sur le seuil, les rayons du soleil m’éblouirent comme si j’étais resté dans l’obscurité pendant un mois entier. La maison de Beorn était tellement sombre comparée à la luminosité extérieure que je m’y étais accommodé sans trop de difficultés. Je me rendis alors compte que cette demeure m’avait procuré une sensation de bien-être absolu : lorsqu’il faisait trop chaud, l’ombre générée par les ardoises noires et épaisses du toit incurvé procurait à l’intérieur une fraîcheur sans équivoque, alors que si les pires éléments se déchaînaient en ce lieu, l’âtre réconfortant du grand salon venait en réchauffer l’atmosphère.
Je respirai profondément, et avançai de quelques pas, sous le regard impétueux de trois chevaux qui attendaient là, à quelques foulées de nous. Beorn sortit à son tour, et se dirigea vers sa droite, pour se pencher et dénouer la corde qui retenait Gollum. Il me la présenta, et, avant de la remettre à mon poignet, je m’aperçus de la marque vermeille, qui entourait mon poignet ainsi qu’une partie de ma main. Elle était profonde, et je pouvais distinguer les traces du cordage torsadé sur ma peau. Il se trouve que je ressens toujours cette marque lorsque je passe ma main dessus, et je crois qu’elle ne s’effacera pour ainsi dire jamais.
Beorn, après m’avoir rendu la corde, se retourna vers les trois chevaux silencieux, et commença à parler dans une langue inconnue, en faisant de petits gestes de la main, et en me montrant de temps à autre ainsi que Gollum. Quelques minutes plus tard, les chevaux hennirent subitement, et se détournèrent pour s’éloigner au galop vers la sortie du verger, et les plaines du nord.
- Je les ai envoyés faire préparer votre traversée de la Rivière Enchantée, annonça-t-il d’un ton joyeux. Ils ne le feront pas tous seuls, mais je leur ai indiqué à qui ils pouvaient s’adresser. Ne vous inquiétez pas, tout sera prêt quand vous en arriverez à proximité.
Nous traversâmes alors à notre tour le verger, Gollum derrière nous, toujours ruminant d’innombrables et inqualifiables insultes à notre égard, et passâmes sous l’arche que formait le portail de bois. De vastes plaines herbeuses s’étendaient de nouveau à nos pieds, légèrement secouées par la brise matinale. Nous nous tournâmes alors en direction du nord, vers l’entrée de la Forêt Noire.
Il nous fallut l’après-midi entier et l’apparition de la nuit pour arriver en vue du sentier qui pénétrait dans les ténèbres de la Forêt Noire. Alors, dans un élan spontané d’affection, Beorn, tandis que je me retournai vers lui pour le remercier et le saluer, me prit dans ses bras et m’étreignit longuement, sans toutefois trop serrer douloureusement, en dépit de sa forte carrure.
- Je vous souhaite bonne chance. Et puissiez-vous arriver sain et sauf au Royaume de votre ami Thranduil.
- Je vous remercie pour tout, Beorn, mon ami. Je n’hésiterai pas à vous rendre une petite visite dès que j’en aurai de nouveau l’occasion. Au revoir.
- Au revoir, Aragorn.
Je me retournai alors vers l’entrée de la Forêt Noire, tirai sur les bretelles de mon sac ainsi que sur la corde de Gollum, qui perdit l’équilibre et tomba tête la première dans l’herbe. Il se releva et me fixa d’un air plus mauvais que jamais, tout en ronflant sournoisement. Je pris une profonde inspiration, et pénétrai d’un pas décidé à l’ombre méfiante des arbres. J’avançai encore d’une vingtaine de mètres, avant de m’arrêter et de jeter un dernier regard en arrière. Au loin, devant la tache claire de l’entrée de la Forêt Noire, une forme sombre m’observait silencieusement, sous la pâle lumière de la lune qui révélait les contours de sa masse imposante.
En guise d’adieu, un ultime grondement résonna dans l’air, avant de s’évanouir, englouti par l’étouffante présence des arbres mystérieux…



Voir le chapitre 13 sur 15



Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.