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A la recherche de Gollum

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 14: La Forêt Noire
(par Kévin, ajouté le 04/02/05 12:21)


Valanya, 17 Nárië T.A. 3017
ou vendredi 9 juin de l’an 3017 du Troisième Âge



La Forêt Noire. L’un des lieux les plus mystérieux et les plus dangereux de la Terre du Milieu qui fut jamais créé. Peuplée de créatures plus malveillantes les unes que les autres, elle vous retient entre ses immondes griffes de végétation étouffante. Chaque pas foulé accentue le malaise de celui qui parcourt ces bois. Et, comme je m’y attendais, cette traversée ne fut pas de tout repos…

Le soleil ne pouvait même plus percer l’épaisse couche de feuilles qui nous séparait de la voûte bleutée du ciel. La journée était déjà bien entamée, et, d’après moi, nous avions avancé de plusieurs milles, mais je commençais à ne plus pouvoir distinguer si l’on était le jour ou la nuit. Gollum ne cessait de ronfler, ses yeux acérés me poignardaient, mais malgré son comportement extérieur, je sentais qu’il était heureux de retourner parmi l’ombre, bien qu’inquiétante, des arbres. De temps à autre, des formes passaient devant nous, coupant la route que nous empruntions, en poussant des cris rauques. Des corbeaux, semblait-il. Puis, dans le silence qui s’établit après un nouveau passage de l’un de ces charognards, un lointain grondement se fit entendre. Et – fut-ce un effet de mon imagination ? – il me parut voir frémir les innombrables feuilles noircies par l’atmosphère putride de cet endroit. Puis, à nouveau, un lourd silence s’installa. Je n’entendais plus que le son mat que mes chaussures produisaient sur le chemin de terre sec que nous parcourions.
La nuit s’installa, avec pour seul signe avant-coureur la baisse significative de luminosité et de température. Il allait faire froid. Il était totalement hors de question que je continue mon chemin à travers la Forêt Noire la nuit. Je m’arrêtais alors dans une petite clairière et attachai fixement Gollum. J’entrepris de faire un petit feu, malgré les nombreux inconvénients qu’occasionnait un tel dispositif. Le silex que j’utilisais communiqua à la mèche d’amadou une petite étincelle que je transmis à l’amas de branches disposé non loin de là. Et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, un petit feu crépitait joyeusement et teintait d’une couleur chaleureuse les arbres qui nous entouraient. J’eus aussi la bizarre impression que ces arbres s’étaient rapprochés du brasier, qui dégageait une légère fumée montant lentement et se perdant dans l’obscurité. Je me pris à regarder ce foyer, et mon regard finit par se perdre dans le vide. Quelques minutes passèrent silencieusement, peut-être plus, et je ne remarquai pas la multitude d’animaux qui commençait à s’amasser à la lisière de la clairière. Soudain, mon imagination me joua un tour. Je me relevai subitement. Qu’était ce ? Qu’avais-je vu au beau milieu des flammes ? Non, ce n’était pas possible. Je secouai la tête en signe de dénégation, et me mis à parler pour moi-même tout en me relevant :
- Ce n’est pas possible. Tu as dû rêver…
Je commençai à arpenter la clairière, sous le regard intrigué des spectateurs placés non loin de là, qui reculaient prudemment et instinctivement à mon approche.
- Cela ne peut être Mithrandir, cela ne se peut.
Je me remémorai le bref instant où j’avais cru voir mon vieil ami : une vaste plaine, un cheval galopant, un cavalier vêtu d’une cape grise, et d’un chapeau pointu et rapiécé… Ce ne pouvait être que lui. Mais la suite était plus étrange : je le voyais filer à travers champs, traverser des villes sans poser le pied à terre. Il imposait à son cheval un rythme frénétique, presque impossible. En un instant, de larges collines s’étaient dressées devant lui, et je l’avais vu disparaître par-delà le sommet. Derrière cette colline verdoyante, j’apercevais un petit village. De l’animation y régnait, mais la silhouette maintenant lointaine de Mithrandir était passée outre ces festivités. Il avait filé droit vers une autre colline, surmontée d’un immense chêne centenaire, et avait ralenti lentement. Puis il était descendu de sa monture, et s’était avancé avec son bâton vers une petite clôture. Il avait ouvert la porte qui marquait la séparation de la barrière, et s’était dirigé ensuite vers une porte nettement plus grande, d’un vert éclatant. Cette porte était ronde, et en son milieu se trouvait une petite poignée dorée. Mithrandir était alors entré dans la maison, sans frapper, ni même se présenter. Quelques secondes plus tard, il avait disparu sous la Colline.
Je finis par me convaincre, au bout de plusieurs minutes de réflexion, que cette vision n’était que le fruit de mon imagination, et je me couchai peu de temps après.


Six jours étaient passés, et le grondement que j’avais entendu le lendemain de mon arrivée dans la Forêt Noire se révéla par la suite être un orage d’une violence stupéfiante, qui persista pendant près d’une journée. Le tonnerre craquait dans un vacarme assourdissant, accompagnant comme à son habitude une pluie battante. Mais la Forêt elle-même n’arrangeait pas les choses : les gouttes s’amoncelaient sur le feuillage des arbres, et lorsque le poids prenait le dessus sur la résistance des feuilles, ce n’était plus un mince filet d’eau qui tombait, mais un vrai torrent. Lorsque l’orage s’éloigna, je crus être épargné de ce calvaire. Mais ce fut sans compter sur la pluie, qui avait apparemment décidé de s’installer pour un bon moment au dessus de ma tête. Le sentier que j’empruntais finit naturellement par devenir impraticable, car la terre que formait celui-ci l’avait transformé en une véritable mare boueuse. Les animaux qui semblaient si bien s’accommoder de la présence de mon feu, avaient disparu aussi subitement que l’orage était arrivé ; il ne paraissait rester d’autre être vivant que Gollum et moi. La journée, tout comme les précédentes, passa péniblement, et la nuit finit par tomber après plusieurs longues heures de calvaire.

Vous ne sauriez penser avec quelle joie j’accueillis la fin de la pluie, le lendemain : les battements significatifs de l’averse diminuèrent sensiblement, avant de ne devenir que de petits ruissellements, propres aux gouttes qui étaient encore restées prisonnières des feuilles. A en juger par la luminosité grandissante, les nuages devaient se dissiper, derrière ces arbres de nouveau inquiétants. De plus, l’eau et les multitudes de flaques et de mares, qui s’étaient formées depuis le début de l’orage, se mettaient de temps à autre – c’est-à-dire lorsque quelques fugaces rayons lumineux parvenaient à traverser l’épaisse couche verte sombre – à briller d’une lumière vive qui éclairait ces endroits sombres. Nous continuâmes à marcher tout le reste de la journée. Gollum me suivait, tout comme ses ruminements et murmures incessants, sans tenter quoi que ce soit. Et ce fut sans désagrément que la nuit tomba, noire, silencieuse, pénétrante.

Nous arrivâmes le lendemain matin à une petite rivière qui barrait le sentier. Cette rivière paraissait on ne peut plus anodine, mais il n’en était rien : c’était la Rivière Enchantée, que j’avais – pour ainsi dire – maintes et maintes fois rencontrée. Un mince filet de lumière venait éclairer d’une lueur inquiétante la surface voilée de l’eau, qui coulait vers ma gauche, lentement et silencieusement. Le fond de l’eau se perdait dans une obscurité verdâtre, à mi-chemin entre les algues et la boue. En scrutant les alentours à la recherche de l’aide que m’avaient apportée les précieux amis de Beorn, j’aperçus un petit hibou, perché sur une branche épaisse, sur l’autre rive. Il me regardait fixement, de ses yeux pénétrants. Il esquissa un petit mouvement de l’aile droite, et je suivis son mouvement du regard. Un long moment s’écoula, avant qu’il ne pousse un hululement, et ne s’envole vers la direction qu’il avait désignée. Il s’éleva dans les airs avec une majesté telle qu’il n’eut pu y en avoir dans cette partie du monde, s’éloigna de ma vue, puis redescendit en larges cercles au-dessus d’un grand buisson épineux situé sur ma rive. Là, il hulula à nouveau, ses larges ailes fouettant l’air sordide de la Forêt Noire pour lui permettre de rester en l’air. Je m’approchai lentement du buisson, puis relevai la tête vers le hibou. Il poussa un dernier hululement significatif, et s’envola en direction du ciel, dont je pouvais à présent voir une mince tâche bleue, teintée de gris. Le silence retomba, et je baissai les yeux sur l’épais buisson qui se dressait devant moi. Gollum crachota alors quelques gémissements, et, en me retournant, je vis sa langue pendante sortir de sa bouche. Il regardait avidement la surface de l’eau qui coulait non loin de là.
- Non, Gollum, vous ne devez pas boire de cette eau. Elle est très mauvaise.
Il lâcha sa contemplation de la Rivière Enchantée pour me lorgner d’un œil noir et méprisant.
- De toute façon, fit-il d’une voix aigre, que je n’avais entendue depuis un peu moins de six jours, le méchant homme veut nous voir mourir. Il ne soucie pas que nous ayons faim ou soif.
- Vous avez tort, Gollum. Si vous pouviez être un peu moins désagréable, je vous compliquerai beaucoup moins la vie, et peut-être les Elfes vous relâcheraient-ils après vous avoir posé quelques petites questions. Mais si vous persistez, ils vous garderont jusqu’à la fin de vos jours dans leurs petites geôles froides.
Je savais bien que les Elfes de la Forêt Noire ne traitaient jamais leurs captifs de la manière que je venais d’énoncer – fussent-ils mêmes des Orques –, mais je voulais intimider Gollum afin de faciliter la traversée de cette vaste étendue inhospitalière. S’il venait à pimenter les quelques jours qui restaient, les chances que nous aurions eues de sortir de cet endroit auraient été infiniment réduites.
Mais Gollum se tut et me fixa si longuement, que je compris qu’il tentait de déceler la moindre parcelle de vérité dans ce que je lui avais dit. Puis après une minute d’un silence intense – pendant laquelle je tentais de conserver une neutralité exemplaire – il reprit de sa voix enrayée :
- Nous ne faisons pas confiance au vilain homme. Et nous ne lui ferons jamais confiance. Gollum ! Gollum ! Mais nous ne voulons pas rester enfermés chez eux.
Il n’ajouta pas un mot, et je ne sus comment prendre cette dernière remarque. Toutefois, en le regardant dans le blanc des yeux, je vis très nettement ses pupilles d’un noir de jais se dilater et devenir plus larges. Puis il se tassa sur lui-même, et je pus me retourner vers le buisson, pour trouver le moyen de traverser.
Quelle ne fut pas ma surprise, lorsque je découvris, après avoir écarté les branches, quelques poteaux de bois d’un mètre de long et d’une dizaine de centimètres de diamètre, accompagnés d’une longueur inimaginable de corde grisâtre tressée. Je penchai la tête en arrière et levai les yeux vers le ciel pour remercier Beorn de m’avoir aidé. Jamais je n’avais songé à ce moyen pour traverser la rivière. Auparavant, chacune de mes tentatives avait mal tourné, et avait failli se transformer en un désastre total. Encore fallait-il que je fabrique le radeau – car il s’agissait bien là d’un radeau, en pièces détachées, mais d’un radeau quand même – qui me permettrait de traverser le petit cours d’eau tranquille. Je décidai d’accrocher Gollum à un arbre proche :
- Tenez-vous tranquille, Gollum. Je vais fabriquer un radeau qui nous permettra de traverser la Rivière en toute sécurité, et j’apprécierais autant que vous ne tentiez quoi que ce soit pour vous échapper.
Bizarrement, je ne perçus en Gollum aucun mouvement de recul ou de haine envers moi. Il se laissa même faire, en me regardant de deux yeux totalement différents de ceux qui m’avaient accompagnés un mois durant. Ceux-ci paraissaient plus gros, et exprimaient une profonde insouciance – je ne puis qualifier ce regard autrement. Une fois la corde fixée, j’entrepris la construction du radeau. Ce ne fut pas comme qui dirait une chose aisée, mais la corde de Beorn se nouait avec une facilité déconcertante, et le radeau fut terminé en un peu plus d’une heure (Oh, ce n’était pas un luxe, mais, l’un dans l’autre, ce radeau m’offrait un moyen quasiment infaillible de traverser la rivière.). Et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, nous nous retrouvions, Gollum et moi, sur une petite barge flottante qui filait silencieusement le long de la rivière. J’avais consciencieusement conservé une longue branche large, assez solide pour pouvoir nous pousser jusqu’à l’autre rive, en l’enfonçant dans le lit de la rivière.
Mais la traversée ne se passa pas entièrement comme prévu : arrivé au milieu de la rivière, le radeau exécuta une soudaine embardée, et fut emporté par le courant. Et ce qui devait arriver arriva. Mais pas de la façon à laquelle je m’y attendais. Gollum, qui remuait fébrilement, accroupi au centre du radeau, décolla au moment de l’embardée, et fit un vol plané pour atterrir droit dans le sillage du radeau.
- Gollum ! fis-je, désemparé.
Un « plouf » significatif confirma mes plus grandes craintes. Mais ce n’était pas terminé : presque dans un réflexe, je plongeai puissamment ma longue branche dans le lit de la rivière, devant le radeau, ce qui eut pour effet de stopper son avancée. Alors je me mis à tirer de toutes mes forces la corde de Gollum. Le radeau tanguait dangereusement, lorsque je vis apparaître à la surface de l’eau le sillage droit de la corde, et à son bout, une forme inerte flottante. Je finis par remonter Gollum et le déposer au milieu du radeau. Je retirai ensuite la branche qui nous empêchait d’avancer plus, et mis le cap droit sur l’autre rive. La clairière s’éloignait significativement, et je redoublai de forces. Finalement, le radeau s’échoua lamentablement sur une pierre invisible, et se disloqua à une vitesse phénoménale. Je pris Gollum, et dans un mouvement ample, sautai sur la rive boueuse. J’eus tout juste le temps de me retourner pour voir les petits rondins de bois se séparer et être emportés par les eaux.
Je ramenai Gollum sur le chemin, et déposai son corps mou sur le sentier mêlé de limon et de petites pierres. Complètement endormi et anesthésié de toute douleur, son visage s’éclairait en un mystérieux sourire, un sourire que je ne lui avais jamais vu. Il avait l’air plus heureux qu’il ne l’avait jamais été durant toute son existence, et je me demandais ce qu’il pouvait voir dans son profond sommeil. Je restais quelque temps pour réfléchir à la façon de transporter son corps, et finalement opter pour la solution la plus évidente. Je le pris dans mes bras, et le plaçai d’une façon peu orthodoxe sur mes épaules, au-dessus de mes balluchons. Puis je repris mon chemin en soupirant amèrement.


Le surlendemain, la fatigue et la douleur que causaient Gollum s’accentuèrent, et je le plaçai sur mes épaules en me demandant dans combien de temps il allait se réveiller – si jamais il devait se réveiller. Les arbres défilaient à côté de moi, et la journée fut sans aucun doute l’une des plus pénibles de notre traversée, bien que le fait de craindre sans arrêt une tentative désespérée de Gollum pour s’échapper se soit dissipé. La nuit tombée, je déposai à nouveau le corps inerte à terre, et m’arquai en arrière afin de faire disparaître la douleur qui me lançait. Sans effet…


Ce que je craignais plus que tout arriva trois jours plus tard. Mais les dispositions dans lesquelles j’étais rendaient la situation encore plus difficile qu’à l’accoutumée. Je venais de poser Gollum afin de sortir de mes balluchons quelque aliment, lorsque j’entendis des brindilles craquer. Mais ce n’était pas un bruit anodin : le silence s’était brusquement établi par la suite. Même le léger souffle du vent qui faisait bruisser le feuillage, même les petits cris des innombrables animaux semblaient s’être tus. Ce silence pesant régna pendant une poignée de minutes, durant lesquelles je tentai de déceler le moindre mouvement. Un imperceptible frémissement parcourut la Forêt, et je vis un buisson bouger, dans un vague murmure, à quelques pas de là. Je me levai et me dirigeai sans bruit vers l’arbre déraciné qui le protégeait. Par inadvertance, je posai à mon tour le pied sur une branche, qui craqua tel un rugissement dans le lourd silence qui s’était imposé. Je me retournai subitement et vis, loin derrière moi, la forme immobile de Gollum qui reposait sur le sol comme une feuille morte. Il était éclairé par un unique rayon de soleil, qui le faisait ressortir de ce paysage sombre. Un nouveau bruissement me fit sursauter, et je dégainai mon épée, en avançant à pas de loup. Alors que je me rapprochais de plus en plus du buisson, j’y distinguai une masse sombre remuer légèrement dans l’obscurité. Alors je fendis l’air de mon épée, et l’enfonçai puissamment dans le petit arbuste, duquel émergea un petit gargouillement, suivi d’un long râle, qui finit par s’évanouir.
Je n’eus alors pas le temps de m’inquiéter sur la nature de cette chose. Presque aussitôt, un fourmillement s’éleva dans les airs et devint constant. Je lâchai mon regard du buisson, pour le porter vers Gollum. Un groupe de cinq araignées noires comme de la suie s’approchait de son corps inerte, en l’encerclant. Mon sang ne fit qu’un tour : je me ruai sur les intruses, et perçai leur formation de plusieurs coups d’épées. Il ne fallut pas longtemps à la seule survivante de mon attaque pour déguerpir dans l’obscurité. Je mis alors rapidement mes balluchons et Gollum sur mes épaules, et repris le sentier traversait la Forêt. Quelques araignées s’étaient approchées de nous, et cela devait sans aucun doute signifier que plusieurs de leurs congénères se trouvaient aussi dans les parages.
Je pressai le pas. Mais à peine quelques minutes plus tard, le fourmillement revint. Il ne pouvait cependant plus être qualifié de fourmillement : c’était plus un grondement qu’autre chose. La terre elle-même en tremblait. Tout en accélérant, je jetai un bref coup d’œil par-dessus mon épaule. Une quarantaine d’araignées me pourchassaient, se faufilant entre les arbres et les buissons épineux omniprésents. Dans ma course frénétique, j’aperçus quelques arachnides descendre en tournoyant des branches obscures, pendues le long d’un fil invisible, et rejoindre le groupe déjà nombreux. J’avais dû courir ainsi durant deux bonnes minutes, et je gardais mes poursuivantes à une distance convenable. Mais je m’essoufflais rapidement et commençais à perdre de la vitesse. Beaucoup de vitesse. Soudain, à quelque distance devant moi, je vis trois araignées descendre des hauteurs sombres pour se placer en travers de ma route. Sur les bordures du sentier, d’autres m’empêchaient de m’écarter. J’étais pris au piège. Il allait falloir combattre, bien que je me doutais de l’issue de la bataille, étant donné la supériorité numérique des araignées. Je m’arrêtai, la main sur la garde de mon épée, que je dégainai aussitôt. Les araignées stoppèrent subitement leur course, et regardèrent d’un air effrayé la lame brillante, qui les menaçait en fendant l’air. Malgré le poids de Gollum sur mes épaules, je savais qu’il ne fallait pas le poser à terre, car les araignées n’auraient pas hésité une seule seconde pour lui sauter dessus, petite forme inerte sans défense. L’adrénaline commençait d’ailleurs à me faire oublier son poids qui me lançait le dos, et je finis par ne plus me rendre compte qu’il était placé autour de mon cou.
Les araignées restèrent silencieuses quelques instants, peut-être une ou deux minutes – mais qu’importe le temps que dura cette situation dangereuse, j’avais l’impression qu’une éternité s’était déjà écoulée. Elles s’étaient formées en cercles autour de moi, et se rapprochaient lentement, regardant toutefois avec crainte la lame de mon épée. Soudain, l’une d’elles – l’une des plus téméraires sûrement – lança la première attaque. Elle n’eut pas le temps de s’écarter de la trajectoire de ma lame, qui la frappa de plein fouet, et elle tomba sur le dos dans un bruit mat, agonisant. Elle se démenait, se convulsait, se tortillait dans tous les sens, puis ses mouvements devinrent de plus en plus lents, jusqu’à s’arrêter définitivement. Elle était morte. Alors presque aussitôt, je me jetai sur les araignées les plus proches de moi, mon épée en avant.
- ELENDIL !
Ce fut la débandade chez les araignées. J’avais réussi à percer leur formation, et beaucoup tombèrent sous les coups virevoltants de mon arme. Mais il ne cessait d’arriver des renforts, et chacune des victimes étaient aussitôt remplacées par deux ou trois autres arachnides. Le combat dura ainsi plusieurs minutes. Dans le feu de l’action, je n’eus donc pas le temps de voir l’araignée qui tournoyait lentement en l’air, à quelques enjambées de moi. Elle restait suspendue à une branche basse, et attendait le moment propice pour me tomber dessus. Ce qu’elle fit. Elle atterrit droit sur ma tête, et commença à laminer le haut de mon buste ainsi que le corps de Gollum, de ses longues pattes noires. Je hurlai de douleur, et me débattis pour la faire tomber de mon dos, avant de courber purement et simplement l’échine. Elle perdit l’équilibre, ses pattes avant cédèrent sous son poids, et elle roula sur Gollum et ma tête. Elle tomba mollement sur le sol, et je l’achevai dans un mouvement presque continu. Alors ses acolytes me submergèrent : elles me sautèrent dessus, et je ne pus contrer leur attaque. Je m’accroupis, attaqué et tiraillé de toutes parts. Leurs pattes me griffaient le visage, la nuque, et je sentais le corps de Gollum glisser de mes épaules. La douleur devint insoutenable. La volonté commençait à m’abandonner. Alors, dans un dernier cri de rage, je rassemblai toutes mes forces et me relevai. Les araignées basculèrent et retombèrent à terre, bousculant leurs sœurs alentour. Je redressai Gollum sur mes épaules, et pris mon élan pour forcer le mur d’araignées. Mais un léger sifflement résonna subitement les airs, un sifflement qui me rappelait vaguement quelque chose. Les araignées cessèrent alors leur attaque. Sur leur visage repoussant s’inscrivait une indicible inquiétude, mêlée d’une peur non contenue. Maintenant sûr de sa provenance, je m’arrêtai et levai la tête. J’étais sauvé.
Alors, de l’obscurité des arbres à ma droite jaillit un sifflement tout autre. Il fendit l’air et passa devant moi à une vitesse folle. Presque aussitôt, un bruit mat retentit, suivi d’un autre un peu plus sourd. En me retournant, je m’aperçus qu’une de mes assaillantes gisait là, les huit pattes en l’air. De son abdomen sortait une longue tige empennée de jaune vert. Morte. Ses sœurs reculèrent tout à coup, abandonnant leur proie – autrement dit Gollum et moi – et battirent en retraite. Mais un nouveau sifflement résonna, aussitôt suivi d’un râle de souffrance et d’un bruit sourd. Une autre araignée venait de tomber. Alors une pluie – que dis-je, un déluge – de flèches s’abattit sur mes assaillantes. Elles tombèrent les unes après les autres, et le sol fut bientôt couvert de cadavres noirs et velus. Un silence de mort s’établit sur cet endroit désormais néfaste. Puis quelqu’un parla.
- Maë Govannen, Dúnadan ! fit une voix aérienne. Nerllë mi i olcanomë !
Un léger ton d’amusement teintait sa voix. Le silence s’installa de nouveau pendant quelques secondes, puis mon ami me parla à nouveau.
- Vous avez eu quelques ennuis, ici, n’est ce pas ? continua-t-il avec amusement.
- Votre vue ne vous joue apparemment pas de tours. Jamais autre traversée ne m’avait paru aussi dangereuse, d’autant plus que je porte un fardeau des plus lourds. Ce n’était pas une mince affaire de traverser la Rivière Enchantée avec mon compagnon ici présent, croyez-moi, Legolas.
Car il s’agissait bien de Legolas, mon ami de toujours au royaume sylvestre. Le fils de Thranduil sortait maintenant de l’ombre, et son visage m’apparut, orné d’un sourire angélique. Ses longs cheveux blonds pendaient sur ses côtés, devant et derrière ses épaules. De petites tresses passaient à l’arrière de ses oreilles pour mourir en une fine mèche. Une chemisette brillante, ornée d’une broche aux formes sinueuses, était surmontée d’un vêtement aux atours vert sombre. Il portait un solide arc sculpté, et un carquois empli de flèches empennées de jaune pendait sur son dos. Les elfes qui l’accompagnaient sortirent à leur tour pour me saluer.
- Je vous remercie tous de m’avoir sauvé. Je ne sais pas ce que je serais devenu si vous n’aviez pas été là.
- Vous auriez tout simplement passé un mauvais quart d’heure, répondit-il en laissant échapper un petit rire. Ces araignées ne faisaient pas dans la dentelle. Vous n’auriez pas résisté à leur assaut cinq minutes de plus.
- Encore merci, Legolas, lui rendis-je avec une reconnaissance non dissimulée.
Nous nous étreignîmes longuement, puis prîmes le chemin en direction du royaume de Thranduil. Toutefois, Legolas s’interrogea sur la forme inerte qui bringuebalait sur mes épaules.
- Lui ? annonçai-je d’un ton presque désinvolte. Eh bien, vous ne me croirez pas, mon ami.
- Pourquoi cela, Aragorn ?
- Car il s’agit tout simplement de celui que vous avez recherché si longtemps dans la Forêt Noire.
Legolas ne tarda pas à comprendre le fin mot de l’histoire. Comme je l’avais prévu, il ne me crut pas au premier abord. Mais à force de regards jetés en direction du corps immobile, il comprit que j’avais énoncé la stricte vérité. Ses lèvres devinrent droites, comme il voyait en lui un ennemi dangereux et pouvant attaquer à tout moment.
- Ne vous inquiétez pas, Legolas. Il est tombé dans la Rivière Enchantée, et il doit sans aucun doute être en train de faire un magnifique rêve.
L’intéressé parut se détendre.
- Il n’est pas souvent très « coopératif », continuai-je, mais il est tellement mystérieux que j’arrive moi-même à douter de ses intentions. J’en suis venu à me méfier constamment de lui, tout en conservant une sorte de pitié. C’est vraiment étrange.
- Où l’avez-vous trouvé ? demanda-t-il avec curiosité.
- A la frontière du Pays Noir, ou plutôt à la lisière des Marais des Morts. Je suis tombé sur lui complètement par hasard, et je m’étonne encore d’avoir pu le capturer. Cela s’est passé très peu de temps après que Mithrandir soit parti à Minas Tirith. En effet, Legolas, fis-je en répondant à son regard intrigué, Mithrandir m’a aidé pendant près de huit ans. Oh, lui et moi avons plus d’une fois croisé le chemin de Gollum, mais il nous avait toujours depuis lors filé entre les doigts. Mithrandir a cessé de m’accompagner il y a peu car il croyait que ce qu’il cherchait se trouvait peut-être dans les archives de la Cité Blanche.
Le visage de Legolas se fendit alors en un large sourire empreint d’une feinte admiration.
Deux bonnes heures s’écoulèrent, et nous discutions agréablement de choses et d’autres, – notamment de mon périple avec Mithrandir afin de trouver et de capturer Gollum – alors que nous nous dirigions vers la caverne qui tenait lieu de salle du Trône à Thranduil, le roi des Elfes de la Forêt Noire. Il faut tout de même savoir que la totalité du peuple de la Forêt ne vivait pas en cet endroit souterrain, mais plutôt dans des habitations aériennes, telles les sentinelles de garde de la Lothlórien. Après quelques milles, et un large pont qui traversait un ruisseau fougueux, deux imposantes portes de pierre brute se dressèrent devant nous, marquant l’entrée du palais. Imposante fut bien le mot qui me vint aussitôt à l’esprit, lorsque je vis pour la première fois ces immenses plaques de roc. Elles étaient disposées là, debout, silencieuses, de telle façon qu’il était impossible de croire que l’on pouvait les remuer ne serait-ce que d’un pouce. Et, encore plus étonnant que cela puisse paraître, les deux portes de granit pivotèrent lentement lorsque Legolas énonça le mot de passe. Elles paraissaient flotter dans les airs, mais en observant méticuleusement le faible interstice qui se créait entre le mur et la porte au moment de l’ouverture, on pouvait y distinguer de solides charnières de fer, cachées par de vieux lichens. Sitôt le passage ouvert, Legolas me mena à l’intérieur du palais de Thranduil.
N’importe quelle personne douée de bon sens aurait cru que l’intérieur de cette caverne était aussi noir qu’une nuit sans étoile, mais il se trompait en tout point. C’était une illusion, car le palais tout entier du Roi des Elfes de la Forêt était éclairé par les rayons du soleil, qui traversaient d’innombrables trous pratiqués dans la terre et la roche au dessus de nos têtes. L’ensemble resplendissait d’une lueur éclatante, notamment due aux reflets des rais lumineux dans l’eau – eau qui coulait d’ailleurs comme un vrai ruisseau ici, et qui donnait l’impression que la source de lumière remuait sans arrêt, tapissant les murs de granit d’une frise ondoyante. Nous traversâmes le hall principal, garni de boucliers et d’arcs elfiques disposés sur les parois rocheuses recouvertes de mousse, et arrivâmes à une bifurcation. Là, plusieurs elfes nous croisèrent et me saluèrent comme s’ils m’avaient quitté la veille.
- Maë Govannen, Dúnadan ! Manen narllë ? me dit l’un d’eux avec une joie non dissimulée.
- Tereva hantallë, meldenya yára, répondis-je en lui renvoyant son sourire.
Nous tournâmes à gauche, et continuâmes dans un boyau rocheux qui descendait légèrement. Il débouchait un peu plus loin sur une vaste salle surmontée d’un haut dôme de roche : une salle de banquet. Une ambiance conviviale y régnait sans cesse, et je dus saluer plusieurs elfes sur notre passage. De longues tables ainsi que des bancs de bois étaient alignés devant nous, d’un bout à l’autre de la salle. Au milieu était suspendu un magnifique lustre en fer forgé, recouvert d’une couche d’argent brillante comme les étoiles. Nous traversâmes la salle en longeant un mur de pierre grise, qui, je l’appris quelques secondes plus tard, avait jadis été sculpté et lissé à l’aide d’un instrument désormais oublié. Puis nous empruntâmes un nouveau tunnel, éclairé par la lueur rougeoyante de torches enflammées. Le bruit de nos pas résonnait et se répercutait sur la voûte basse, accompagné du crépitement des flammes. Cela faisait douze années de cela que je n’étais pas retourné dans la demeure du Roi Thranduil, et la joie et le bien-être que me procurait ce lieu avaient été atténués par le passage du temps. Et c’est ainsi que nous arrivâmes en moins de temps que je ne l’aurais pensé dans la salle du trône.
Elle était toute en longueur, ornée de tapisseries d’un bout à l’autre, et d’énormes piliers de pierre sculptée étaient disposés régulièrement à une distance de trois mètres les uns des autres. Au fond, sous un large rai de lumière vive qui venait l’éclairer lui et son trône de bois façonné, était assis Thranduil, ceint d’une légère couronne de fleurs printanières, mais néanmoins royale. Il était entouré de plusieurs serviteurs, qu’il fit se retirer lorsque Legolas lui annonça :
- Atar, merinyë nyarillë ernat.
- Quentë, yonya, annonça alors le Roi Sylvestre.
- I Dúnadan Aragorn lendë hui taurë na mentalyë i queni cotya.
A cette phrase, Legolas, qui s’était placé devant moi, recula d’un pas, et plaça sa main dans mon dos. Je m’avançai lentement, puis m’arrêtai à quelques mètres du trône. Thranduil se leva, un sourire indéchiffrable inscrit sur son visage.
Je m’inclinai respectueusement devant lui, et il exécuta à son tour une révérence.
Alors, je saisis le corps inerte de Gollum, qui pendait depuis le début de la journée autour de mon cou, et le soulevai lentement, les yeux fermés.
Puis je m’agenouillai et le déposai sur le sol de pierre froide, avant de rouvrir les yeux, et de relever la tête.
Le sourire de Thranduil avait laissé place à une expression ébahie. Il me regardait silencieusement, comme s’il ne croyait pas ce qui se passait devant lui.
Je souris alors.

Notre mission était terminée.



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Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.