- Gondorrin ? osai-je demander. Vous voulez rire ? Je ris doucement. Le professeur Tolkien était plus réputé dans la faculté que je fréquentais pour ses talents de linguiste, que pour son imagination de romancier. Son imagination de romancier... ? - Avec les indices dont il disposait, c'était déjà un miracle qu'il ait pu en traduire autant.. Et le miracle de son talent permit ensuite… mais c’est une autre histoire, Catherine, une autre histoire… - Peut-être, reconnus-je. Mais il est reconnu comme un expert en langues anciennes et… - C’était un gamin, insista Sir William. Un gamin, à peine plue âgé que vous aujourd’hui, Catherine. Pas le professeur émérite dont le souvenir hante votre faculté. Et ses étudiants, ajouta-t-il en riant sous cape..
Ronald voulu en savoir plus, à mon sujet. Je restai vague, évasif. J’avais côtoyé cette langue au cours de mes études, et… Il n’était pas dupe, pour autant. Il savait que je lui cachais quelque chose, s’il ne savait pas ce que je lui cachais. Avait-il, seulement, compris pourquoi je le lui cachais ? Pour ne pas être pris pour un fou ? Peu m’en importait, Catherine. Non. La vérité était ailleurs… s’il avait su qui j’étais… il n’aurait pu, curieux des langues et de l’Histoire comme il l’était, s’empêcher de me poser des questions… et je n’aurais pu m’empêcher d’y répondre… comme je le fais ce soir, Catherine. Mis à part que ce soir, nous ne nous trouvons pas en pleine bataille de la Somme… Je parlai pourtant à Ronald. Lui donnant rendez-vous « après la guerre ». Il ne m’en voulut pas. Curieusement, il comprit ma réticence comme une promesse de vie, de survie, et il l’accepta. Et lorsque je quittai l’abri de guerre pour rendre mon reportage à mes éditeurs, je n’y laissai pas un message. J’y laissai, simplement, des indices… Peut-on quitter une tranchée sous les bombes en y laissant des indices grammaticaux, et quelques mots des vocabulaires ? Peut-on croire qu’un garçon se penchant sur ces quelques lettres peut par là même, se rattacher à la raison, et à la vie ? J’aurais pu, Catherine, traduire entièrement « La Chute de Gondolin », et en laisser la traduction entre les mains de Ronald. Si je ne l’ai pas fait, mais si je lui ai donné, par quelques lettres, par quelques mots, le moyen d’occuper « l’attente »…n’était-ce pas pour lui sauver la vie… Et pour en même temps… Je ne me prends pas pour ce que je ne suis pas, fillette. Ronald était un érudit d’Oxford… |
|
Voir le
chapitre 14 sur 42
|
|
|