Sam était d’humeur joyeuse depuis son retour de la Forêt, et il engloutissait à présent à une vitesse prodigieuse le repas préparé par Dunman un peu plus tôt dans la soirée. Le vieil homme semblait lui aussi de bonne humeur et appréciait d’avoir pour une fois de la compagnie. Il avait proposé à Sam de l’attendre dans la bibliothèque tandis qu’il cuisinait un lapin aux herbes à l’odeur alléchante, et le jeune homme avait ainsi passé pratiquement tout son temps libre plongé dans la lecture de quelques ouvrages traitant des arbres et de comment les reconnaître – il avait en ce domaine de nombreuses lacunes à combler – ou encore le curieux Bestiaire détaillé des terres merveilleuses d’un certain Lord Wayfarer qu’il avait trouvé fort amusant. Il rêvait souvent aux légendaires licornes ou dragons, aux étranges loup-garous ou encore aux mystérieux Elfes qui, dit-on, erre encore parfois dans certaines forêts reculées et isolées. Comme Galinda ? Il lui arrivait de temps à autres de se demander si les créatures étranges décrites dans les livres existaient ailleurs qu’entre de vieilles pages cornées et jaunies ou dans ses rêves, mais aujourd’hui, la seule beauté de la nature avait suffi à l’enchanter.
« Je n’arrive pas à comprendre comment la Forêt peut effrayer les gens à ce point ! Tout y semble si merveilleux ! - Ton enthousiasme fait plaisir à voir, jeune Sam, mais sache que de Galinda, tu n’as encore rien vu. Je l’ai suffisamment parcourue en tous sens depuis des années pour en connaître parfaitement les dangers et pouvoir te servir de guide mais n’oublie jamais que la Forêt est dangereuse et t’y aventurer seul serait pour l’instant pure folie. Il est très facile de s’y perdre – comme tu l’as peut-être remarqué tout à l’heure – et l’on doit sans cesse être sur ses gardes, surtout lorsque approche le crépuscule. Aujourd’hui, nous avons marché sous la lumière du jour, et en des lieux à peu près sûrs. Mais sache tout de même que derrière la clarté apparente d’une source peut se cacher l’Ombre. Au détour d’un sentier, la mort peut surgir brutalement. Méfie-toi toujours de ce que tu vois et ne sous estime pas trop les vieilles légendes. Reste sans cesse aux aguets ! N’aie crainte cependant, car tant que tu es avec moi, tu ne risques rien et viendra rapidement le temps où tu seras en mesure de te débrouiller seul. »
Une question brûlait les lèvres de Sam mais il n’osait la formuler.
« Excusez-moi mais … je me demandais … - Oui ? - La nature seule est-elle en cause lorsque vous parlez des dangers de la Forêt ? Vous avez mentionné une Ombre … De quoi s’agit-il ? Je ne comprends pas … »
Le visage de Dunman s’assombrit brusquement, comme s’il venait de ressentir une douleur intense au plus profond de son être. Dans ses yeux se lisait une profonde tristesse ainsi qu’un grand désarroi. Jamais il n’avait paru si vieux et fatigué et c’est après un long silence qu’il prit la parole d’une voix presque éteinte :
« Mon âme est triste, Sam ! Si tu savais combien je souffre ! Evoquer cela m’est bien plus douloureux que tu ne peux l’imaginer. Et je préfère te montrer l’Ombre directement plutôt que de te faire de longs discours à son sujet si cela ne te dérange pas … Je n’en ai pas … je n’en ai plus la force … Demain sans doute … »
Dunman se leva sans un mot et quitta la pièce, laissant Sam seul. C’était la première fois qu’il avait appelé son jeune invité par son seul prénom. Sa voix était nouée et emplie d’une profonde détresse. Et pour la première fois également, Sam eut l’impression de ne pas être pour le vieil homme qu’un simple disciple auquel il aurait tout à apprendre mais d’abord un ami. Il resta quelques instants songeur dans la salle soudain vide et silencieuse et, après avoir débarrassé la table, rejoignit lui aussi sa chambre. Dans le lointain résonnait désormais le chant des loups et l’esprit de Sam s’emplit de mélancolie. L’Ombre … La mort … Qu’est-ce qui pouvait tant effrayer Dunman dans cette Forêt qu’il connaissait pourtant parfaitement ? Contrairement à la nuit précédente, Sam ne s’endormit qu’avec beaucoup de difficulté et ses rêves furent noirs et traversés de formes sombres et grimaçantes, bien loin de toutes les beautés découvertes dans la journée, quelques heures seulement auparavant. |
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