Chapitre 15:
Noël dans les Highlands
(par
michele huwart, ajouté le 29/06/08 22:17)
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Stephen et moi avions quitté King’s Cross Station par le train de 12 H 30. Nous nous étions installés tant bien que mal dans un compartiment bondé. J’avais vainement tenté de me plonger dans les mésaventures ordinaires d’Emma Bovary. Et vite abandonné. La vie insipide d’une personne sans intérêt, aussi bien écrite fût-elle, ne parvenait pas à garder mon attention. J’avais de même remisé dans mon sac les amours provinciales d’Elizabeth Bennett et de Mr. Darcy pour laisser courir mon regard sur la morosité de la campagne anglaise. Pas même enneigée, la campagne, hélas ! Pas même féerique. Sir William se rendait-il compte à quel point il était difficile pour une gamine dans mon genre, banale et sans le sou, de retrouver le quotidien après avoir erré en Faërie. Et bizarrement aussi, combien le monde en paix pouvait sembler plat en comparaison des horreurs et des saletés de la guerre révélées par un prince des Elfes. Quand nous rejoindrait-elle nous, d’ailleurs, la guerre ? A mes oreilles inattentives parvenaient des bribes de phrases, la voix de mon frère et d’un inconnu discutant avec passion de la chute d’un Empire. Mieux valait ici que devant nos parents. Tel que je le connaissais, mon père aurait été capable de remplacer le Whisky par la Vodka pour fêter la fin de l’URSS. A raison, sans doute. Peu m’importaient la fin des Empires présents. Sir William m’avait ancrée au passé. Au passé connu. Au passé mythique. Au passé fictif aux yeux du monde. Au passé de ma famille. A mon passé. Mon passé ? Je n’étais qu’une jeune fille de dix-neuf ans dont le souvenir le plus marquant consistait en la vente aux enchères des biens familiaux. Pas terrible, il faut l’avouer. Et assez prétentieux de se prendre après ça pour une princesse de contes de fées. - Croyez-vous, Catherine, m’avait dit Sir William lors de notre dernière entrevue, que les princesses de contes de fées aient toujours vécu comme des Reines ? Non, bien entendu. Même les plus connues d’entre elles, Même Cendrillon… … Cendrillon n’était pas princesse par le sang… Même Blanche-Neige… … Blanche-Neige n’était pas pauvre. Elle était mal-aimée… Même Peau d’Ane… … Peau d’Ane fuyait son père… Je n’étais pas une princesse. Et les contes, vus de l’intérieur, ne valaient pas mieux que la vraie vie. Je saisis d’un geste brutal le journal qui traînait sur les genoux de Stephen. Qui interrompit ses élucubrations sur la politique internationale pour me considérer d’un air contrit. - Tu interromps tes rêves soeurette ? Je haussai les épaules. Quels rêves ? Je ne rêvais pas, je… - Un sandwich ? Sans attendre ma réponse, il se leva, fit tomber un cabas du filet à bagages, le fouilla, en sortit un sachet plastique empli de petits paquets de papier alu, m’en tendis un. - Je n’ai pas faim, grommelai-je. C’était faux. Mais imaginez-vous Guenièvre dévorer un sandwich au concombre dans un Londres -Edinburgh bondé ? - Moi non plus… Ca, c’était n’importe quoi. Mon frère avait toujours faim. Sauf quand il jouait avec ses machines infernales. - … mais ça fait passer le temps. Un sandwich ? Une bière ? Sans attendre ma réponse, il décapsula deux bouteilles chuintantes avec les dents, m’en fourra une dans les mains, et se mit à boire à longues gorgées. Imaginez-vous Arwen Undomiel boire une bière au goulot ? Je n’étais pas une princesse de contes de fées. Je bus sans complexes, et attaquai mon sandwich. Je n’étais pas une princesse du tout. J’étais une étudiante partant fêter Noël chez ses parents, dans les Highlands.
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