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La naufragée d'Orient

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 2: Une étrangère
(par Cécile C., ajouté le 18/06/03 15:18)


Les bois dorés de Lothlórien profitaient de leurs dernières heures de tranquillité dans un printemps clair et parcouru par les échos de chants improvisés et repris en chœur, où le bruit de la Nimrodel jetait parfois son grain de sel furtif. Il s’en faudrait de quelques années encore avant qu’avec la destruction des ténèbres la lumière charmante et pure de leurs feuillages ne pâlisse à son tour — quelques années que les Elfes avaient de concert décidé de regarder passer en haussant les épaules, depuis que leurs bateaux étaient prêts à repartir et qu’une catastrophe imminente ne les aurait pressés que de prendre la route des Havres et de laisser silencieux et désert un pays où leur règne leur serait de toutes façons contesté plus vite et avec plus hostilité que dans les Terres Bénies de l’île d’Aman. Pour le moment, la forêt était bien protégée, par les pouvoirs de sa reine et la crainte salutaire qu’elle inspirait aux habitants des environs. Certes, nombre des Galadhrim passaient aux alentours pour de grands sorciers, et si telle avait été leur volonté il aurait fallu aux hommes une armée bien puissante pour s’emparer de la Lothlórien. Mais les hommes avaient pour le moment trop à faire pour défendre leurs propres possessions, et ils ne s’étaient encore souciés d’étancher leur soif de pouvoir dans les rivières de la forêt ; quant aux orcs, leurs incursions n’auraient pas encore fait trembler les arbres les plus jeunes.
En ces temps-là et jusqu’à ce que les autres Elfes l’eussent entraîné dans leur course à travers la mer, Carangil avait coutume de parcourir seul les sous-bois, en chantant pour lui-même sur des paroles absurdes, des mélodies qu’il reprenait ensuite pendant des heures, jusqu’à ce que le thème n’ait plus besoin d’autres variations et qu’il lui faille en chercher un autre. Souvent il lui était arrivé de se demander si les Ainur avaient eux aussi chanté en se promenant, dans d’autres bois et sur d’autres paroles, dont parfois il lui semblaient pourtant qu’elles n’avaient pas eu beaucoup plus de logique, quoi qu’en aient pu dire ceux qui avaient connu les Seigneurs d’Arda. Carangil était né bien après les temps des Deux Arbres, après même la chute de Beleriand, et lui qui n’avait pas vécu dans la félicité de Valinor était plus amer lorsqu’on lui parlait de son destin et de la volonté d’Ilúvatar ; par ailleurs les rives de la Nimrodel lui suffisaient et il ne tenait pas encore à aller chercher aussi loin que la mer. Tout ceci le rendait un peu mélancolique. Mais c’était là aussi le destin des Elfes, lui avait-on dit.
Ainsi songeait-il en descendant les bois, et le bruit du vent lui répondait, un peu sarcastique à l’occasion, d’ailleurs. Un oiseau chantait dans l’arbre, aux côtés de la rivière. Les yeux tournés vers l’Ouest, le cœur dans les brumes, il continuait à chanter, la tête pleine de doutes vagues et de désirs contraires. Ce fut alors qu’il eut la vision la plus étrange que ses yeux lui aient jamais délivrée.
Dans une clairière sous les arbres marchait une jeune fille plus curieusement mise que tout ce qu’il avait pu voir. Elle allait en frôlant l’écorce du bout des doigts et en regardant en l’air, le visage inerte comme si elle marchait en dormant. Carangil fut frappé d’abord par sa peau blanche comme de l’ivoire, mais qui n’avait pas la transparence lumineuse de celle des pâles fleurs de son peuple, dont on voyait parfois battre les veines bleues à travers leur visage. Elle avait un teint de statue, et les lèvres petites et rouges, et les cheveux noirs comme ceux des Noldor, mais les siens n’étaient pas rassemblés en tresses ; ils étaient disposés en un bel édifice bleuté et tenu par une quantité imposante de peignes brillants. Ce fut cependant devant son habit que Carangil resta perplexe ; l'étoffe en était bleue, luisante et brodée d’oiseaux et de fleurs d’or, et particulièrement incongrue dans cette forêt où les robes d’ordinaire se fondaient sur les arbres et n’attachaient pas les regards. Par les temps qui couraient, s’accoutrer de la sorte aurait pu relever de l’imprudence. Carangil résolut de s’approcher d’elle.
Elle se rendit compte soudain qu’on la surveillait et elle se retourna vers lui. Pétrifié par son regard, il ne put faire un pas de plus. C’était une Elfe pourtant, à n’en pas douter ; mais si forts étaient ses yeux qu’il crut un instant avoir affaire à une jeune Maia, ou à un sortilège duquel il ne pourrait pas s’échapper. Ils se dévisagèrent un instant. Fendus comme ceux des vipères, et trop noirs pour être rassurants, les yeux de la jeune fille brillaient pourtant sans malice.
Puis elle secoua la tête et le charme se brisa. Désireux de prendre la fuite et retenu par sa conscience qui revenait fort inopportunément lui rappeler que l’étrangère n’avait pas d’armes et que les bords de la forêt n’étaient pas des endroits où s’attarder quand s’y risquaient des troupes de gobelins, il ne partit pas tout de suite. La jeune fille, qui visiblement n’avait pas saisi toute la difficulté de la situation, lui adressa alors la parole. Sa langue, bien entendu, était incompréhensible.
Il s’avéra d’ailleurs vite que parmi les innombrables dialectes qu’elle semblait bien connaître, ne se trouvaient ni le quenya ni la langue des Sindar, pas plus que la langue commune ni aucun langage des hommes. En fin de compte Carangil réussit à lui faire comprendre qu’elle ne devait pas rester à l’orée du bois, et elle le suivit donc, sans trop avoir l’air de s’inquiéter. Lorsqu’ils atteignirent l’intérieur de la forêt, une voix chantait toute seule, un peu lointaine encore. La jeune fille tendit l’oreille et sourit.
Enfin ils arrivèrent au pied de l’arbre où demeuraient Carangil et son frère. Norgil n’avait plus quitté les bois depuis des années, et il ne connaissait que les langues de son peuple ; c’est ainsi qu’il ne s’étonna pas trop de l’apparence de l’étrangère. Il fut plus surpris en revanche lorsqu’à la considérer plus attentivement, il constata que derrière son visage large et lisse, c’était l’esprit d’une Elfe qu’on sentait éveillé.
— Une autre tribu se serait-elle exilée de Valinor ? demanda-t-il.
Comme la jeune fille ne réagissait pas à ce nom, il convint que ce n’était pas cela. Il s’ensuivit un long silence. Puis elle leur sourit encore.
— Hwã Mingh Bâ-Hyuwasên Anh Ni, expliqua-t-elle en s’inclinant.
Elle avait une voix douce et parlait comme en chantonnant. Les deux frères ne comprirent rien du tout.
— Anh Ni, répéta-t-elle en se frappant la poitrine.
Norgil s’éclaira enfin.
— Elle vient de dire son nom, dit-il.
— C’est un début, convint son frère.
Puis, comme elle était venue sans bagages, il lui tendit de l’eau et du pain.

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Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.