Grimoald toussa, arrêtant son récit.
« Ce sera tout pour aujourd’hui, mes amis. Il se pourrait bien que ce soit tout, à jamais. Ces déclamations m’épuisent, et je crains bientôt de ne plus pouvoir user de ma langue, la dernière chose qui était encore en marche dans mon vieux corps. »
Il finit son verre de vin, et se leva lentement. Un jeune garçon vint l’aider, et l’emmena à sa chambre. L’assemblée regardait la scène sans mot dire. Le vieux Grimoald n’en avait plus pour très longtemps, sinon il ne se serait jamais décidé à raconter son histoire. Maintenant que le mystère allait enfin être levé, il était trop tard. Peu à Brethil se rappelaient l’année des Lamentations, car la plupart des Haladin de l’âge de Grimoald avaient péri à la bataille. Mais tous savaient qu’il avait vécu une étrange aventure, et avait été profondément meurtri, prématurément vieilli. Certains disaient qu’il était devenu fou, ce qui ne semblait pas si éloigné de la vérité, à entendre l’incompréhensible conte qu’il avait entamé ce soir. Mais tous étaient désireux de connaître son histoire, lui qui avait longuement voyagé. Selon la légende locale, il avait ramené quelque chose des régions du Nord, qu’il avait ensuite caché au Sud, en Ossiriand. Et certains auraient bien aimé savoir de quoi il s’agissait, pour satisfaire leur curiosité ou leur avidité.
Le vieil homme, toujours soutenu par le garçon, s’installa sur son lit, non sans avoir vérifié qu’un cruchon de vin bien rempli était posé à proximité. Il demanda son nom à l’enfant.
« Widukind, fils d’Ebroïn. - Est-ce que tu aimes mes histoires, Widukind ? - Je ne les comprends pas très bien, à vrai dire. Qui sont ces fantômes changeurs de tête ? Qui sont ces fuyards ? - Je ne sais plus moi-même s’il s’agit d’un rêve… J’ai oublié leurs visages. Grand Dieu ! Je ne me rappelle plus d’aucun visage ! Même le sien… J’aimerais le revoir, mais je n’ai plus la force d’entreprendre le voyage. - Quel voyage ? - Le voyage vers l’Ossiriand, bien sûr ! Il voulait aller à Tol Galen. Elle y est toujours, sans doute. - Il… Elle… Qui sont-ils ? - Tu l’apprendras demain, à moins que… Je suis si vieux à présent ! Peut-être devrais-je te confier mon histoire. Tu pourrais aller la voir, pour lui dire que j’ai souvent pensé à elle ces derniers temps. Elle avait oublié quelque chose ici. Il faudrait le lui ramener. Regarde sous mon lit. »
Widukind se pencha, et saisit une mandoline. Quelque chose était inscrit dessus, mais l’enfant ne connaissait pas ses lettres. Il toucha les cordes. L’instrument était désaccordé, et renvoya un son affreux. Il le tendit à Grimoald. Mais celui-ci avait déjà les yeux fermés. L’enfant déposa délicatement la mandoline, et s’apprêtait à quitter la pièce.
« C’était la cinquième des batailles du Beleriand.
Je ne me rappelle plus les combats, mais je me souviens de la peur, de la terreur, qui s’était emparé de moi. Et de cette haine que j’avais contre tous ces hommes qui s’entretuaient. Je n’étais pas à ma place au milieu d’eux, cela ne me concernait pas. C’est pour cela que j’ai fui, peut-être. Ou simplement parce que j’avais peur. J’avais peur de mourir, et pourtant, je n’avais pas de raison. Désormais, je crains la Mort, et je comprends à quel point j’ai été stupide de chercher à l’éviter. J’ai toujours suivi le chemin de la vie, là où il écrasait l’amour, l’amitié, l’honneur, même le Bien, certainement. Mais aujourd’hui ce chemin arrive sur la Mort, et celle-ci n’est plus un risque, mais une certitude. Et tout ce que j’ai fait pour l’éviter me condamne aujourd’hui. Et je ne crois plus les Elfes. »
Il remplit son verre et le but d’un trait.
« Mais je m’éloigne, je divague… Cela ne te concerne pas, Widukind, et n’a rien à voir avec mon histoire… Reprenons… Nous étions trois à fuir cette bataille, marchant le long des Montagnes de l’Ombre… »
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