« Vous vous présentez à tous comme un bouffon, maître Dongann. Un fanfaron que les seigneurs honorent à leur table pour ses jeux de mots et ses traits d’esprit…. Mais vous êtes aussi poète, non l’un des moindre de votre siècle. Vous avez étudié les légendes de votre monde, les tragédies comme les sagas des anciens rois. Vous étiez certainement prédisposé à croiser un jour le chemin des Nautes. »
« Je m’interroge cependant… Mon ordre n’est pas si puissant qu’il soit en mesure de surveiller toutes les incursions sur la Saigne. Trop souvent, nous manquons de moyens pour enquêter sur chaque transgression des règles de la faërie. Mais nous pouvons nous en accorder : qu’un caboteur chanceux découvre l’existence d’une Sente, malgré le soin que les Nautes d’antan avaient mis pour les dissimuler, n’est heureusement pas si important qu’il faille s’en préoccuper de suite. Le plus souvent, s’il ne succombe pas aux terribles limbes où il est facile de se perdre, il échouera dans quelque monde parallèle, sans espoir de retourner dans son univers d’origine. Les Sentes, comme vous le savez, ne fonctionnent qu’à sens unique. Aussi, nous n’avons guère à craindre d’un voyageur isolé, quand bien même ses pas le mèneraient vers un monde hospitalier. Ses récits seront pris pour ceux d’un fou débordant d’imagination ou, s’il parvient à se faire entendre, auront peut-être valeur de prophétie, posant les bases d’une nouvelle religion. Même s’il en devine un jour la nature, notre intrus emportera néanmoins ses secrets dans la tombe… »
« Vous êtes un cas à part, les oghams gravés sur votre canne-épée en témoignent. Dites-moi comment vous avez fait connaissance avec la faërie et par quel mystère vous avez appris à survivre à ses pièges. »
L’homme s’enfonça dans son siège tandis que j’entamai les côtelettes de marcassin que le patron venait de déposer devant moi.
— « Mmm… Un vieux grimoire. » fis-je la bouche pleine, « Emprunté à la bibliothèque d'Almaq… Il relatait une curieuse histoire se déroulant dans les égouts de la ville. J’avais quelques affinités dans la Cité Basse et je sus me faire guider, par l’une de ces dames de petite vertu dont je louai les services ci-bas, vers le lieu probable que mentionnait l’opuscule. Un compagnon de boisson à mes côtés, je m’engageai dans le dédale des égouts… Sans entrer dans les détails, le texte avait trait à l’une des premières princesses légendaires d’Almaq que l’on surnommait ‘La Dame Renarde’ en raison de ses négociations secrètes avec Fenest de Traghelie lors de la première guerre cyclique. A l’époque, j’y voyais simplement matière mythologique à puiser pour un pamphlet sévère envers les hauts dignitaires d’Almaq, ignorant des fondements de la cité. Comme je suis fantasque de nature, il me prit de suivre le conte à la lettre et de m’attifer par jeu comme la princesse l’était apparemment ce jour-là : cape sombre et bâton de pèlerin, reproduisant les runes antiques d’une carte de tarot. J’eus beaucoup d’aubaine, je crois. Mon compagnon n’eut pas la même chance que moi. Le territoire des empuses n’est pas particulièrement accueillant… »
Mon interlocuteur me laissa finir ma bouchée. Les souvenirs de ma première excursion en faërie me revenaient avec un arrière-goût de bile qui gâchait cet excellent repas.
« J’errai longtemps sur les méandres de la Saigne, évitant des dangers sans nom. » repris-je après avoir rempli nos verres vides. « Lorsque je revins seul à Almaq, après maints détours hasardeux, meurtri et blessé, en hardes loqueteuses et souillées de sang, j’entrepris de comprendre ce que j’avais vécu. La bibliothèque me fut à nouveau d’un grand secours. Vous n’imaginez pas le nombre d’ouvrages poussiéreux qui dorment là-bas, entassés sur des étagères depuis des siècles. »
— « Que cherchent à bâtir les empereurs, Dongann ? »
Sa question inattendue me déconcerta.
— « Un empire pour assouvir leur soif de pouvoir. » essayai-je.
— « Oui, évidemment, par définition. » s’esclaffa le bonhomme. « Mais plus que cela ? »
— « Ma foi, quelque gloire qui résiste au temps et laisse une trace dans l’Histoire. »
— « Oui. La stabilité et une forme d'éternité. »
— « Quel rapport avec ce que je viens de vous dire ? »
— « Et bien… Que savez-vous vraiment des Nautes, maître Dongann ? »
— « Ma foi, pour dire vrai, guère plus que les minces indications que la tradition nous a laissé. Leur congrégation s’est éteinte aussi mystérieusement qu’elle était apparue. On prétend que mille mondes féeriques commerçaient par leur entremise et que leur fortune dépassait celles de tous ces univers réunis. Je sais reconnaître les symboles qu’ils laissaient au carrefours importants des… Sentes. En principe, je m’y connais assez pour interpréter les piliers à trois visages qu’ils dressaient sur les berges de la Saigne. »
L’homme siffla.
— « Ce n’est déjà pas mal. Vous devrez approfondir tout cela. Ne vous laissez-pas berner par les apparences, votre propre mythologie regorge d’allusion à la faërie. Commencez-par là… Ne laissez rien au hasard, pour notre petite affaire. Votre survie en dépend, maintenant que mes pairs ont lancé leurs assassins après vous. »
— « Mais qu’attendez-vous de moi en échange de cet étrange conseil, l’ami ? »
— « Que vous appreniez ce que sont réellement devenus les Nautes. » posa l’autre comme une évidence. « Cela va de soi, en digne conclusion de vos aventures. »
— « Vous ne me dites pas tout. J’ai comme le sentiment que vous possédez déjà la réponse à votre question. »
— « Cela se pourrait peut-être. » minauda le bonhomme. « Je n’ai pas toute latitude pour vérifier mes thèses et vous encombrer avec elles n’aurait guère d’intérêt. »
— « Attendez, c’est absurde… Si je comprends bien, vous m’avertissez des risques que j’encours sous la menace d’un obscur groupe d’illuminés que ce disent descendants des Nautes… Rien de moins ! Et vous voulez, pour prix de ce renseignement, que je mène en votre nom une enquête sur la disparition soudaine des Nautes, sans me donner plus de précision ? »
« Et oui… Je vous envoie chercher l’Hydre, le Dragon, tout ça ! » fit-il avec un geste qui semblait englober le monde. Cet olibrius avait véritablement du toupet !
Contre toute attente, il se leva brusquement. « Je dois prendre congés de vous sans délai. Bonne chance, et prenez garde à vous. »
Il s’apprêta à tourner les talons, se ravisa, et ajouta finalement « Je saurai vous retrouver en temps utile. Mais si vous passez par la Cité des Corubiers, passez donc me voir. J’y tiens généralement mes quartiers. »
Enroulant sa cape sur ses épaules, il se dirigea vers la lourde porte de l’auberge. « Demandez Mireo le Cendré. Ah ! Une dernière chose… Ne vous fiez pas uniquement à l’espace, mais aussi au temps… Le Temps, Dongann, est un adversaire redoutable. » lança-t-il avait de disparaître dans la nuit.
Il n’avait pas touché à son cuissot de sanglier. Je tirai l’assiette à moi en poussant un soupir. Quelles que fussent les aventures qui m’attendaient, je ne pouvais laisser perdre une pareille portion. Le fumet en était par trop tentant et ma bedaine en barrique était loin d’être satisfaite.