Chapitre 2:
Oncques, oncques, oncques...
(par
Anne Savigny, ajouté le 10/01/06 16:40)
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Oncques (onk, onk, onk!), il y a fort, fort longtemps, alors même que l'expression "il était une fois" n'était pas même sortie du génial cerveau de son génial inventeur, et qu'on ne pouvait utiliser pour démarrer les contes que "oncques", ce qui faisait bien rire les otaries, Oncques, donc vivaient dans les terres gelées du Nord une otarie, précisément, une de celles-là même qui se marrent comme des mouettes quand on prononce devant elles le mot "Oncques", et une mouette rieuse, une de celles-là qui riaient comme des mouettes quand on prononçait devant elle n'importe quoi, et même parfois rien du tout.
Or il advint que la mouette aimait l'otarie d'un amour tendre; et lorsqu'elle volait au-dessus de la banquise tandis que l'otarie s'y prélassait, (car en ces temps reculés, les mouettes volaient au dessus des banquises, tandis que les otaries s'y prélassaient) la mouette ne pouvait s'empêcher de penser (car en ces temps reculés, les mouettes pensaient encore, et ne passaient pas simplement leur temps à rire stupidement sur les digues ou sur les ponts des bateaux), la mouette donc, ne pouvait s'empêcher d'admirer l'humour incomparable de l'otarie, qui, dressée sur son postérieur, imitait pour se distraire un conteur commençant son histoire : "ONK, ONK, ONK!".
Hélas, leur amour était impossible et la mouette le savait : En effet, même si, oncques, les mariages interespèce étaient encore tout à fait possibles, et même conseillés, afin d'augmenter la biodiversité de la Terre encore toute jeune, (ce qui a bien changé de nos jours : Aucune taupe n'oserait plus se marier avec un canard, et pourtant, c'est bien de leur union qu'est oncques né l'ornithorynque! Mais de nos jours, ça n'est plus possible, les familles de l'un et de l'autre exerceraient bien trop de pressions sur le jeune couple de tourtereaux), même si, disais-je, les mariages exogènes étaient alors tout à fait autorisés, il se trouvait que l'otarie était déjà fiancée. Et ce, la mouette le savait, puisqu'elle pouvait voir à sa nageoire un magnifique anneau de fiançailles, finement ciselé et serti de minuscules pierreries : un véritable trésor! (d'autant qu'une nageoire d'otarie, c'est bien plus large qu'un doigt de jeune fille ; la bague devait donc être énorme.) Et l'anneau ne venait certainement pas de n'importe qui, car l'otarie était fiancée à rien de moins que le prince des requins, qui vivait avec ses parents dans un immense palais, juste en dessous de la banquise sur laquelle l'otarie se prélassait et faisait ONK ONK ONK, au dessus de laquelle la mouette volait gracieusement (Car dans ces temps reculés, les mouettes, non contentes de penser, étaient aussi gracieuses dans le ciel) en se désespérant de ne pouvoir même approcher l'élue de son cœur.
En effet, si le prince des requins était d'un naturel tout à fait calme et patient, et certainement pas du genre à croquer une mouette qui s'approcherait trop près de sa promise, ce n'était pas le cas de ses parents, et surtout de son père le roi des requins, une vraie force de la nature encore balbutiante (la nature, pas la force) était-il celui-là, et il est avéré que c'est de lui-même que fut créé (lors d'un second mariage, avec une dame crocodile particulièrement costaud) le terrifiant Tyranosaurus Rex (rex, car ce fut lui, d'un naturel plus belliqueux et combattif, qui prit la succession de son père en tant que roi).
Il était en effet de notoriété commune que la mouette brûlait d'un amour indissoluble pour l'otarie, ce qui était fort embêtant, car, comme le dit le proverbe, très ancien et presque totalement oublié, "mariée contre la volonté d'une mouette, passera jamais sous la couette", ce qui en dehors de toute considération grivoise que vous lui avez donnée, avouez petits chenapans, ce qui donc, est particulièrement embêtant sur la banquise, où il fait très froid! Les parents requin gardaiet donc jalousement l'otarie, pensant que si elle ne la voyait pas de près, la mouette ne pourrait l'aimer bien longtemps comme ça. Et la pauvre mouette n'osait donc pas (et on la comprend) s'approcher trop près du rivage, de peur de se faire croquer toute crue par les parents du jeune requin. Et cependant, comment vivre si loin de sa belle, de sa délicieuse otarie, sans en percevoir autre chose que des ONK, ONK, ONK portés par le vent jusqu'aux cimes des nuages, et une minuscule tache sombre sur le fond immaculé de la banquise?
La mouette (ou plutôt, le mouette, comme il faudrait le dire puisque c'était un garçon, mais bon, en russe on dit la chat, en français on dit la mouette, c'est comme ça) la mouette donc, avait ouï dire du proverbe, et avait compris que c'était sa mouettitude qui l'empêchait de voir sa belle et de lui conter sa flamme. Tout en volant (puisqu'il n'avait pas accès à la banquise, non mais vous suivez ou pas?) il réfléchissait donc, et réfléchissait si fort qu'il en oubliait de tourner en ronds autour de la banquise, et se trouvait à voler en ligne droite, par-delà l'Océan, et il pensait : "Si je n'étais pas une mouette, je pourrais la voir... Mais comment faire pour ne plus être une mouette? Comment? Je pourrais convaincre ma mère de me concevoir avec autre chose qu'une autre mouette, comme ça je serais un autre animal. Ah mais non : ca serait bien trop long, je ne peux pas attendre, et puis de toutes façons, je n'ai jamais vu ma mère, si en tous cas ce n'était pas ce morceau de coquille qui m'emprisonnaît lorsque j'étais petit".
Et toujours volant et pensant ainsi, au bout de trois jours et trois nuits il arriva au-dessus de terres vertes. Il se posa dessus, pour voir, et toujours pensant tout haut, car la solitude l'y avait habitué, il visita un peu ce nouveau pays qu'il venait de découvrir. Et il advint que sur la plage qu'il visitait, toujours pensant tout haut, il y avait une vieille femme, occupée à faire je ne sais quoi, et de toutes façons on s'en moque. Et la vieille femme entendit les paroles du mouette, et ne put s'empêcher de compatir à son malheur. Elle lui proposa donc son aide, et l'invita dans sa chaumière, pour en discuter calmement dans la cuisine, et fromenter un plan, autour d'un thé et de gâteaux. Car c'est en mastiquant que viennent les meilleures idées, dit-on, et si ce n'est vrai, tout du moins ca ne pouvait pas faire de mal.
Le mouette, une fois bien installé, raconta toute l'histoire à la vieille femme, qui lui dit : "Mais, petit oiseau (car la vieille aimait à l'appeler petit oiseau), mais, petit oiseau, ce n'est pas ta mouettitude qui t'empêche de voir ta belle". "Ah, mais qu'est-ce donc?" "Tu ne devines pas?" "Non... enfin, si, ce sont les parents requin. Mais sans ma mouettitude, ..." "Tu vois petit oiseau, ce n'est pas ta mouettitude. Si tu continuais à être une mouette, mais que le roi et la reine requin ne le savaient pas, tu pourrais voir et même approcher l'otarie de ton cœur." "Tu veux dire, la vieille, tu veux dire que si j'étais déguisé... " "Exactement, petit oiseau. Mais un déguisement ne serait pas suffisant : tu devras voler au dessus de la mer pendant trois jours et trois nuits!" "Mais comment faire alors?" "Ecoute petit oiseau, ne le dis pas aux autres, ils me brûleraient, mais je suis un peu sorcière. Si tu veux, je te lancerai un sort qui te transformera en poisson, ainsi tu pourras la rejoindre. Mais attention, petit oiseau : si une goutte de ton sang tombe sur la neige, tu reprendras ta forme de mouette." "Si je ne suis pas une mouette, le très vieux et très oublié proverbe ne pourra rien contre moi, donc il n'y a pas de raison que mon sang soit répandu", répondit le volatile. "transforme-moi."
Et la vieille le transforma en poisson, et le jeta dans la rivière, qui comme la plupart des cours d'eau se jetait dans la mer au bout d'un moment. Le mouette, devenu poisson, nagea trois jours et trois nuits, et arriva sous la banquise. Prenant bien garde de ne pas se faire voir des requins (qui lui faisaient peur, même sans être une mouette), il sauta sur la banquise, à proximité de la belle, qui comme à son habitude, s'ennuyait, vautrée par terre, en attendant d'enfin pouvoir se marier. Il était pénible, cette mouette, à l'en empêcher, et plus encore l'était ce proverbe très vieux et très oublié! Et voyant ce poisson sauter dans sa direction, l'otarie, sans réfléchir, croqua dedans, ce qui n'est pas étonnant : les poissons sont aux otaries ce que le chocolat est aux Hobbits-Haricots sauteurs, donc, c'est normal. Mais ce qui est moins normal, en revanche, c'est que sitôt une goutte de sang de poisson répandue sur la neige, pouah!! c'était non pas un poisson juteux et goûtu que la belle avait dans la bouche, mais une mouette osseuse, abhorrée et pleine de plumes! Berk! L'otarie cria de surprise et d'horreur, et son futur beau-père, croyant ( avec raison ) à une attaque de mouette, bondit, et croqua le pauvre soupirant trop stupide pour penser au régime alimentaire de sa dulcinée. Alors l'otarie expliqua à toute la famille requin ce qui s'était passé ; et c'est ainsi que , le vieux proverbe, très vieux et très oublié, ne faisant plus obstacle à l'union de l'otarie et du prince requin, la mort tragique du soupirant leur permit enfin de se marier. |
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