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Imbas

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 2: Imbas
(par Kendra (Elisa), ajouté le 29/08/08 23:15)


Il est six heures du soir, et la dernière fois que j’ai levé les yeux vers la pendule, il n’était que midi. Ce qui signifie que j’ai oublié de déjeuner. Au milieu des épaves de dossiers d’où émerge mon Macbook, une tasse de thé achève de refroidir. Ma cinquième depuis ce matin. Le breuvage, presque noir à force d’avoir infusé, a recouvert les bords de la tasse d’une épaisse pellicule brunâtre.
Il serait temps de changer de position, mon pied gauche s’est complètement engourdi.
J’ai toujours pensé, goguenard, que ce projet aurait ma peau, mais je dois reconnaître qu’il est un peu ennuyeux de constater que la vérité n’est pas si éloignée.
J’ai une tête à faire peur. C’est la glace de la salle de bains qui me le dit. Sous mes yeux, habituellement d’un bleu qui plaît aux dames, s’étalent deux cernes bistre. Ma barbe de quatre jours commence à piquer.
J’ai perdu le sommeil il y a déjà plusieurs mois, mais récemment, ce ne sont plus les questions de logistique, ou le contenu des articles à écrire qui m’ont empêché de dormir.
« C’est le feu dans la tête », m’avait dit, sur le ton de la plaisanterie, une amie sortant d’une thèse à propos de la fin de la période celtique en Irlande. « Imbas, c’est comme ça que les poètes irlandais l’appelaient, c’est l’Inspiration poétique. Bientôt, tu vas tomber en transe », avait-elle conclu. Et me réveiller avec une harpe dans les mains, et probablement en ayant perdu la vue. C’était comme ça que ça se passait chez les Celtes, à ce qu’il paraît. Le harpiste O’Carolan était aveugle, et Kevin le barde, le personnage de Marion Zimmer Bradley était infirme. Je ne m’étais jamais perçu comme une sorte de poète de l’organisation événementielle, et j’estimais qu’une transe mystique était tout à fait superflue quand on doit se concentrer sur une feuille de calcul couverte de tableaux, ce qui était mon lot quotidien.

En attendant de devenir aveugle et infirme, j’étais allé voir le médecin, afin de pouvoir dormir un minimum. Mon travail impliquait de savoir veiller tard, boire cinq cocktails sans sourciller, et porter avantageusement le costume trois-pièces. Mais, au bout du rouleau, il m’avait fallu me résoudre à trouver une solution. Le médecin m’avait prescrit des calmants faiblement dosés. « Vous êtes jeune, faites du sport, arrêtez le tabac, et tout rentrera dans l’ordre ». J’avais suivi son conseil pour le tabac, mais je ne vois pas comment j’aurais trouvé le temps de me mettre au sport.

Jusqu’à présent, j’avais laissé la plaquette de calmants intacte, pour ne l’entamer qu’à la dernière extrémité.
Je n’avais pas faim, bien que mon dernier repas soit déjà dix heures derrière mois. « Sur la fin, on tient à l’adrénaline », m’avait prévenu mon chef. Sa théorie, plus crédible à mes yeux que celle du barde inspiré, expliquait assez bien mes palpitations. J’étais comme un sportif jamaïcain prêt à se lancer pour un 100 mètres. Mes muscles étaient tendus en permanence, parfois douloureux, et je sursautais au moindre bruit un peu fort, prêt à piquer un sprint.

Penché sur mon ordinateur, pour me donner du cœur à l’ouvrage, je faisais habituellement tourner en boucle du hard rock et la discographie « pagan folk » complète du groupe néerlandais Omnia. Ça aurait sûrement plu à mon ex-thésarde ès lettres celtiques, mais il fallait avant tout reconnaître que c’était efficace. Mes phalanges s’abattaient sans relâche sur le clavier, seulement interrompues de temps à autre par une sonnerie de téléphone.
J’avais décidé de travailler à domicile pour éviter le temps de transport et me consacrer à 100% à l’organisation d’un événement de la taille d’un péplum américain. Cela me permettait de ne pas faire la queue à la machine à café, et d’avoir toujours une douche à proximité.

J’ai pris l’habitude, même à la maison, d’être en chemise repassée et veste de costume. A six heures du soir, je devrais avoir les plis de mon veston tatoués sur les côtes. Soulevant ma chemise pour vérifier, je constate que ma ceinture a presque mordu dans la peau de mes hanches.
Il est temps que je m’accorde une pause. Ma veste jetée sur une chaise, j’interromps la playlist de Pain of Salvation pour démarrer Alive d’Omnia. Le soleil de septembre est en train de baisser. Mon bureau donnant vers l’Est, il est plongé dans une quasi-pénombre. Le carré blanc de mon écran se surimprime sur ma rétine alors que je m’affale sur le sofa. Le morceau de musique est joli, très viscéral, comme toutes les chansons d’Omnia. Pour la énième fois dans la journée, je constate que mes battements de cœur s’emballent. Je monte le son et respire « avec le ventre » jusqu’à la fin du morceau. Mes palpitations ne se calment pas. Pourtant je me sens bien. Euphorique, même. La même euphorie qui m’empêche de fermer l’œil depuis quelques jours.

A quelques mètres du sofa, Omnia joue Morrigan avec acharnement et je commence à trembler.
Il va falloir que j’entame cette plaquette de calmants. « Vous pouvez aller jusqu’à deux en cas de forte nervosité » avait dit le médecin. Le bureau tourne autour de moi alors que je me lève, et je titube jusqu’à la salle de bains, fourrageant d’une main malhabile dans le tiroir. Deux comprimés et un verre d’eau glacée plus tard, je décide de rejoindre mon lit. Omnia achève de jouer une partie de flûte compliquée sous les acclamations d’un public germanophone. Je sens presque le lit tourner sur lui même et me raccroche, sans grand résultat, au bord du matelas, avec l’envie furieuse de serrer quelqu’un — n’importe qui, ou presque — contre moi. Mon oreiller ne fera pas l’affaire. Le feu dans la tête semble s’être répandu un peu partout.
Je devrais éteindre la musique si je compte dormir. Je n’ai pas le courage de me lever…

Plongé dans une torpeur confortable, j’écoutais d’une oreille les ménestrels installés dans la grande salle, un gobelet de vin offert par le vavasseur posé sur le sol à mes pieds. Le soleil se couchait dans l’encadrement de la fenêtre à bancs où je m’étais accoudé. Je n’avais pas touché au vin. Je tenais à ce qu’on ne puisse pas dire que les pages de la maisonnée boivent immodérément et tiennent des propos légers après avoir levé leur verre.
Je n’écoutais pas vraiment la musique, un morceau compliqué de flûtes avec un texte sur la déesse Morrigan.
Un serviteur silencieux me fit sursauter en me touchant l’épaule.
« La dame demande un page ». Un coup d’œil alentours m’apprit que j’étais le seul page dans la salle. Ou du moins le seul complètement sobre.
« Où dois-je la trouver ? » demandai-je
« Montez à sa chambre » me répondit le serviteur, en s’éloignant de nouveau.
La dame était la fille de mon maître, la seule « dame » de la maison depuis le décès de sa mère. Je la voyais rarement, étant avant tout au service de son père et de ses hommes d’armes. Elle sortait sans suivantes et n’avait pas le goût de l’apparat. Sa passion était la harpe, les poètes, les musiciens. Il était étonnant qu’elle ne soit pas descendue à la salle écouter ceux qui jouaient.

Frappant à la porte de l’antichambre, une voix me répondit de loin. Je traversai la pièce et ouvrit enfin la porte de la chambre. Je fis une révérence brève et courtoise. « Vous avez demandé un page. ».
La dame était plus jeune que moi, vêtue d’une robe blanche, couleur qu’elle portait la plupart du temps. Ses yeux brillaient comme si elle était malade et elle n’avait que partiellement noué ses cheveux. Elle avait demandé « un page », n’importe lequel. De tous ceux de la maison, j’étais le plus âgé. Le cadet était un jeune garçon de seize ans, timide et d’une éducation parfaite. Il y avait aussi quelques jeunes gens un peu moins délicats, francs et habitués aux manières des hommes d’armes. On pouvait difficilement considérer que tous ces garçons se valaient mais elle n’avait pas précisé qui elle demandait, alors peu importe que ce fut moi.

Son regard avait quelque chose de vacillant. Elle se tenait bien droite, presque tendue comme une corde raide.
Poliment, je m’approchai d’elle pour prendre mes ordres mais elle ne bougea pas. Sa harpe était négligemment posée dans un coin, autour s’éparpillaient de nombreuses feuilles de papier à musique. Une branche de sorbier, avec ses baies rouges trempait dans un large vase de poterie sur sa commode, au milieu d’une petite flaque d’eau renversée qui commençait d’imprégner une feuille de parchemin couverte d’écriture, près de l’encrier laissé ouvert et de la plume encore encrée posée négligemment à même le meuble.
On aurait dit qu’elle avait tenté de s’atteler à plusieurs activités à la suite sans parvenir à s’y tenir bien longtemps.

Elle n’osait pas lever les yeux sur moi. Son silence avait quelque chose d’embarrassant, mais j’étais là pour servir la maison de mon maître. Je me tins aux ordres, attendant qu’elle parle. De plus près, je pouvais voir qu’elle avait les joues colorées, et qu’elle semblait respirer avec difficulté. Ma désinvolture commença à se fendiller, n’osant supputer la raison, peut-être honteuse, pour laquelle elle m’avait fait monter.

« Amergin » m’appela-t-elle. Et sa voix sonna clairement comme une pièce de cuivre retombant sur du marbre. J’ignorais qu’elle sût mon nom, je ne me rappelais pas même que nous nous soyons adressés la parole par le passé. Elle s’avança vers moi et je vis à son regard qu’elle le faisait avec retenue, presque solennellement. Je me raidis dans ma résolution de ne pas bouger un cil. Enfin, ses yeux croisèrent les miens, mais elle les ferma aussitôt. J’étais pétrifié. Je sentis mon sang battre à mes tempes et l’image de la chambre tanguer devant moi. Toujours les yeux fermés, elle défit les premiers boutons de ma chemise brodée aux emblèmes de la maison de son père. Choqué, je me mis à trembler sans parvenir à fuir. Elle posa sa main sur mon cœur, rien de plus. Sa paume était brûlante, mais le bout de ses doigts était absolument froid. Je retins mon souffle. La veine de son poignet palpitait. Elle ne bougeait pas, retenant son souffle. Une sorte de chaleur se répandait de sa paume, pareille à celle que procure l’hydromel bu à longs traits, une chaleur douce, presque un bercement. Sans essayer de déloger sa main immobile sous le tissu de ma chemise, je touchai sa joue : elle était brûlante, elle aussi. Elle ne rouvrit pas les yeux. Le feu dans la tête… l’imbas des poètes. Un vieux barde m’en avait parlé, un soir de musique, où je croyais que la boisson le faisait divaguer « L’imbas est le feu dans la tête. Mais s’il n’est pas utilisé, il vous remplit entièrement, bras et jambes, ventre et poitrine, et vous finissez par y tomber comme dans de l’eau qui vous recouvre. Les druides savent marcher dans l’Imbas aussi bien que sur une plaine verdoyante, et ils y apprennent les vers et les triades dans un rêve bienheureux ».

Le vieux barde avait raison. Le feu dans la tête avait roulé ses braises dans tous les membres de la dame. J'eus envie de nouer mes doigts dans ses cheveux, sûr d’y sentir la caresse de l’herbe nouvelle de mai. Elle était petite et blanche : un roitelet lançant son appel sur la branche, le chant ténu du ruisseau où le saumon saute dans un éclair d’argent, des noisettes rouges tombées de l’arbre, flottant sur le courant emportées vers l’aval.
Je posai mes mains sur ses tempes et me penchai sur son front pour y boire comme dans une coupe. Mes lèvres le touchèrent à peine, mais je sentis la lumière y ruisseler, dorée, sucrée, presque palpable. Elle avait le goût du soleil de Lugnasadh, où l’épi crisse sous la faucille des moissonneurs.
Elle entoura mon buste de ses bras, et moi ses épaules menues. La lumière m’inonda, me trempa de la tête aux pieds, gouttant sur mes cheveux, cascadant le long de mon dos. La dame avait posé sa tête sur le creux de mon épaule, contre mon cou. Sa joue était à présent fraîche comme la pierre lisse d’une statue restée à l’ombre, un peu de givre de février attardé sur les joncs. Je la serrai contre mon cœur avec une tendresse presque désespérée, comme si je voulais capturer un fugace lever de soleil et le tenir, toujours vivant et frissonnant dans le creux de ma main. Comme si j’avais pour moi seul, durant un instant, toute la connaissance, l’amour dispersé et semé en toute chose, rassemblé d’un coup en moi-même, prêt à rejaillir... Le feu dans la tête était passé dans chacun de mes nerfs comme vent attiseur. Je ne sentais presque plus son étreinte tant j’y étais moi-même dissout. Nous ne faisions aucun geste, baignant dans une joie à bout de souffle, marchant dans les champs verts de l’imbas.

Un claquement retentit bruyamment derrière moi.

Hébété, je me redresse sur un coude. Ma chemise est trempée de sueur froide. A côté de mon lit, la fenêtre ouverte claque à grand bruit. Je la referme d’une main mal assurée, devant m’y reprendre à plusieurs fois.
Je me sens totalement épuisé. Me traînant vers la salle de bains, je m’aperçois que je tremble de froid. Mon reflet dans le miroir arrête brusquement mon oeil. Les quatre premiers boutons de ma chemise sont défaits. Je n’ai aucun souvenir de les avoir détachés. Le tiroir est ouvert, j’y aperçois la plaquette de comprimés où deux manquent. Ce ne sont pas des calmants. Je ne reconnais pas le nom du produit. Plus au fond du tiroir se trouve la bonne boîte, intacte et toujours fermée. Je regarde mes mains comme si elles pouvaient contenir un indice. Rien.
Dans le bureau, un morceau d’Omnia se termine sur les notes douces d’une guitare « Bumblebees and blossom, only trees and me, humble bees and blossom, only trees and me… »




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Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.