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L'homme sans coeur

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 2: Mythopoeïa palinodique
(par Ernest Balthazar Eusebe Gonrad, ajouté le 22/01/09 01:50)






Mon coeur est devenu fou et brûle de l'être plus encore
Je suis un étranger qui brûle de l'être plus encore
Je vocifère à en déchirer les cieux
Pour que mes lamentations de cœur brisé s'entendent encore.

Baba Taher, traduction libre.






       Je suis la régulation arythmée d’un simkron sans âme. J’ai longtemps siégé sur la cheminée d’un appartement austère et presque vide, carcan éphémère et reflet rigide de ce que fut mon passé. J’appartiens désormais matériellement à Ramia del Prevo, endeuillée de mon ancien propriétaire psychique le très respectable et respecté juge Rajk. J’ai perdu l’esprit et la cadence au passage d’un portillon électromagnétique de la nouvelle et majestueuse médiathèque universelle : l’Athenäum de Pelinos. Maître Rajk était fermement résolu à finir ses jours en même temps que les miens, sans toutefois y être parvenu. Ce fut néanmoins, je crois, une mort qui s’est déroulée bien au-delà de ses espérances que toutes choses comprises, il n’avait pas. C’est arrivé par une charmante soirée printanière ; les fleurs exhalaient leurs couleurs savoureuses sous les bâtisses rutilantes de Pelinos, les éventails chamarrés entonnaient la symphonie pastorale d’un célèbre compositeur dont je ne connais pas le nom, car Rajk ne l’aimait pas. Il avait plu la veille et la ville était encore sous le charme d’une fraîcheur paisible qui insufflait une aura translucide et étincelante à l’atmosphère portuaire de Pelinos, ce à quoi Rajk était d’ailleurs très parfaitement et très injustement insensible. Il enjambait les longues avenues bordées de floraison en crécelles écarlates et les arches aux chimères rugissantes sculptées d’or et de nacre, avec la rigidité d’un métronome. Toutefois, alors que nous nous rapprochions de l’Athenäum, un vent violent s’était levé, annonciateur de giboulées et porteur déjà, d’un torrent de frondaisons. Il fouettait le visage des passants placides de mèches sournoises ou de branches odorantes et rendait leur conversation presque aussi inaudible que le bourdonnement des éventails, aux corolles repliées sous ses rafales grondantes. Aussi, c’est avec quelque peine que Rajk fit comprendre à Ramia qu’il venait de rejoindre, les intentions et le déroulement d’une surprise saugrenue pour une enveloppe spirituelle telle que lui. Elle devait l’attendre patiemment au pied de la somptueuse et gigantesque statue située en face de l’Athenäum et qui représentait une chèvre ailée, cabrée sous une arche de livres sculptés. Il lui dit que d’abord il voulait enregistrer une image afin de commémorer l’évènement marquant à venir. Ramia ne comprenait pas. Elle s’inquiétait du comportement de plus en plus insolite de son compagnon. Mais comme celui-ci abordait presque un sourire radieux, elle se tranquillisa ou feignit de l’être car ce sourire inaccoutumé ne lui disait, et à juste titre, rien qui vaille. Finalement elle obtempéra, avec la patience un peu piteuse et résignée qui lui seyait comme un gant. Alors, Rajk s’éloigna d’elle pour se rapprocher du titanesque Athenäum culturel ; il lui avait fait comprendre qu’il souhaitait obtenir un plan assez large du caprin de jaspe afin de pouvoir apercevoir le dôme de Pelinos dans le prolongement de ses cornes dorées. Il recula assez pour s’arrêter au pied de l’Athenäum, caméra à la main, face à cette grande bête farouche dont les ailes étaient des pages immobiles. Il observait paisiblement Ramia, il voulait graver en lui et en moi l’image du visage interrogateur de cette femme, interrogation que le vaste cercle des hommes se posait à son sujet d'hominidé estropié. Quelque chose fit briller ses yeux d’une lueur nouvelle, presque malsaine, au moment où mes sens m’avertissaient du prédateur qui rôdait derrière moi en grognements oscillatoires. Le vent lui aussi grondait davantage et il faisait virevolter les longs cheveux décoiffés de Ramia devant ses yeux ébahis. Elle avait compris les intentions de Rajk. Ce dernier la salua tranquillement de la main ; un sourire grimaçant, mais qu’il voulait toujours radieux, lui déformait le visage. Il recula d’un pas, de deux, trois ... Ramia se précipita vers lui d’un mouvement affolé.
Il fit un dernier pas.
Le portillon m’avait ébranlé.




       Son corps se convulsionnait en un rire démoniaque qui alla se fracasser dans les hauteurs de l’alcôve culturelle.

Et alors le monde perceptible à lui devint vent, il devint spirales inégales de perception. Il lui semblait qu’un maelström s’était substitué à son souffle, qu’il grandissait dans ses artères, ses nerfs, ses veines, ses muscles jusqu’à faire vaciller ses os robustes. Il était devenu le siège kabbalistique d’une cérémonie des contraires dans laquelle tout son être se vautrait en un rire tonitruant, douloureux, effroyable. Il n’y voyait déjà plus. Son thorax cédait sous une impulsion dévastatrice et bien que son encartage cérébral fut la proie confuse d’une douleur absolument jouissive, ses dernières pensées se dirigèrent vers le cri silencieux et sublime de Ramia, vers tous ces êtres anonymes que la vue de son agonie formidable, de sa chair se tétanisant de spasmes, devrait à jamais traumatiser, à sa joie la plus scandaleusement exultante. Il pensa aussi à Maître Seraphor qu’il mettrait dans un embarras pénible et à toutes ses connaissances qui ne l’avaient jamais compris et comprendraient encore moins son geste dément, sa contorsion sublime au milieu de la gloire de Pelinos. Ces pensées éphémères décuplaient son allégresse monstrueuse qui s’exprimait à travers la grimace presque burlesque de son visage baigné de larmes. Les vents avaient redoublé de violence comme pour accompagner le râle ultime de cet instrument vivant, les témoins hurlaient à l’unisson avec la sirène gémissante de l’établissement terrorisé. C’était un concerto magnifiquement abominable que seule Ramia venait troubler par son silence suspendu.

Le thorax se brisa, les membres se raidirent tout à fait. Nous n’avions jamais autant ri. Ce fut merveilleux.




       A partir de ce jour, lorsque Ramia pleure, ce sont les jours de grand vent : elle a oublié la neige et la fille des terres du grand sud. Ramia ignore pourquoi ces larmes fugaces perlent insidieusement sur ses joues rondes et flasques les jours où les rafales viennent rouler sur les vitres de l’appartement vide. Et, lorsque aiguisé par une curiosité toute humaine, un visiteur de passage lui demande la raison de ces pleurs, elle dit qu’elle bat la mesure du vent comme le regret de n’avoir jamais pu aimer ni être aimée de l’homme sans cœur.

L’échec que constitue l’expérience de Rajk ne mit pas un frein à l’expansion programmée du Simkron. L’expérience avait été menée sur d’autres sujets et s’était révélée bien moins désastreuse, pour finir, comme c’est souvent le cas, par être tout à fait concluante. Il fallait bien qu’il y ait une exception à la règle et cette exception n’était autre que feu mon néanmoins respectable propriétaire. D’ailleurs, le fait qu’il n’était pas vraiment un pelinosien de souche jetait tout le discrédit nécessaire sur la fiabilité inhérente à ses capacités d’homme sans cœur et la fragilité de son état mental ne pouvait trouver source qu’en un conditionnement infantile hors des frontières de la ville sacrée. Son médecin traitant, le cardioneurologue et harmoniste spinélectrique professeur Darancio, se récriait contre ces affirmations qu’il jugeait scientifiquement déplacées et humainement intolérables. Mais qui écoutait le sage professeur D. alors que les respectables professeurs X., Y. et Z. assénaient le contraire. Aussi, le prototype 4.0 de mon peuple fut bientôt mis à la disposition d’un plus large publique : pour ceux, par exemple, qui jugeaient que leur activité professionnelle pourrait être rendue plus efficace et plus lucrative grâce au sang froid que procuraient ceux de ma race. Ce ne fut pourtant pas le succès commercial tant désiré et savamment arrangé à coup d’éventails dithyrambiques ou de conques laudatives. Quoi de plus normal, malgré tout. La science opulente du commerce connaît ses limites dans les convoitises de ses ouailles et chez ceux de Pelinos elles étaient situées dans les parages d’un hédonisme conventionnel, c'est-à-dire sans faille et sans reproche moral.

Néanmoins, les vastes couloirs du vaste palais dont Maître Seraphor était le héraut absolu, devinrent le lieu privilégié où déambulaient les longues silhouettes émaciées et uniformes des hommes sans cœur. Et bientôt, le port d’un rejeton de mon fier peuple devint la clause nécessaire et suffisante à la condition judiciaire.
« Le public est enfin prêt » roucoulait Maître Seraphor en se frottant les mains.
Les avocats perdaient plus régulièrement la face qu’ils avaient naturellement affable ou galvanisée. Les procès à scandale n’en devenaient que plus attrayants grâce au renfort des passions et des sentiments qui se brisaient devant la falaise d’impassibilité de ces nouveaux juges. Ah, quel fameux spectacle ce devait être. Les consommateurs ne s’y trompaient d’ailleurs pas : ils applaudissaient à tout va et en demandaient davantage.

Ce revirement politico-judiciare était dû, parait-il, à une des nouvelles Ombres qui régnaient sur Pelinos. L’une d’elles était morte l’an passé car un cortège anonyme avait enluminé la cité de draperies et d’étendards couleurs d’hiver. Qui était cette nouvelle Ombre qui devait compléter la trinité régnante ? Je l’ignore tout à fait : même les machines les plus sophistiquées n’ont pas accès à l’identité des Trois.




       Quoiqu’il en soit de ce mystère humain que je me garderai bien de percer, quelques mois après la mort de Rajk, Ramia quitta son laboratoire de chimie pour se lancer dans une fulgurante carrière géopolitique où son mystérieux sang-froid qu’on qualifiait même de cynique, faisait merveille et devrait faire date. Elle dut donc se résoudre à m’abandonner. Ma présence chaotique siégeant insouciante sur un écrin confortable et surplombant l’appartement austère des hauteurs d’une large cheminée de marbre noir, ébranlait trop sa vie carrée de personnage politique. Il faut bien l’admettre, nos musiques cardiaques ne s’accordaient en rien et les souvenirs que j’évoquais finiraient tôt ou tard par compromettre de façon flagrante son inflexibilité toujours un peu factice à mon sens. Un soir, donc, elle me prit avec une précaution toute relative de ses longs doigts boudinés.
« Tu ne peux pas rester ici, tu comprends ? »
Elle avait pris cette habitude incongrue de me parler. Espérait-elle entendre une réponse dans ma musique ?
« Il ne faudrait pas que nous nous portions encore mutuellement préjudice. »
Elle eut un sourire amer.
Elle prit la voiture de fonction qui seyait aux personnes de son rang, et accompagnée de trois individus d’allure massive aux pulsations synchrones, elle m’emmena à travers les ténèbres de la Grande Forêt où l’homme mortel ne pénètre plus guère, ce, non sans raison. Au bout de quelques heures en véhicule ainsi que d’une bonne heure de marche, entourés du souffle caverneux d’ombres centenaires ou fugaces qui contemplaient mes gardes et mon amie d’une férocité bridée, nous arrivâmes devant un arbre majestueux, un séquoia dont le ramage dépassait de plusieurs toises celui de ses congénères, attestant de sa vigueur et de sa longévité si fabuleuse qu’elle inspirait des soubresauts intempestifs au système nerveux de mes compagnons de route.

« Tu seras en paix, ici. » me dit sobrement Ramia lorsqu'elle me déposa au pied noueux du séquoia après m'avoir plongé dans une boîte en acier noir et hermétique qu’elle avait toutefois fait percer de minuscules trous sur les côtés, sans doute pour me permettre de voir aux alentours. Cette attention, bien que louable, est au demeurant inutile car je ne dispose d’aucun organe me permettant de percevoir ; je me contente bien humblement de savoir.




       Et je connais bien la magnificence sauvage de la Grande Forêt où l’émeraude rutile de chatoiements alambiqués semblant moquer de leurs sombres halos, les lueurs emphatiques des lointains humains.
Au final, les trous s’avérèrent tout de même d’une utilité surprenante car si je n’en avais guère besoin pour visualiser le galgal verdoyant où les racines de mon séquoia bourgeonnaient en ornements rampants, ma mélodie décousue réussit à se propager en dehors de cette bastide métallique et à intriguer les habitants des lieux qui parfois me rendent visite, seuls ou en meute, pour m’écouter jouer et se reposer à l’abri d’un temps qui a perdu pied. En retour, je reçois leur complainte hirsute qui me souffle des airs de leur monde de violence et de merveille où un dieu noir et possessif règne en maître fulminant sur les férocités sylvestres aux principes élémentaires plus somptueux encore que tous les trésors de Pelinos. Parfois encore, j’arbitre leur ballet rutilant de fureur et de crocs qui transfigure les futaies en légions écarlates, tandis que gloussent les peuples gouailleurs des sylves hérissées de noir et que grogne la caste solitaire des arpenteurs glutineux dans leurs marais fastueux. Parfois enfin, j’entends l’haleine infernale de notre sombre dieu vengeur qui embrunit des songes aux libertés sanglantes et roussit les lacs somnambules des montagnes assiégées ; et, lorsque la chaleur rauque de son bec vient frôler les cordes de mon chant, je ressens alors un remous orageux comme le pincement de la corde sépulcrale d'une harpe antique, qui descend paresseusement dans l'âme du royaume périlleux.




       A chaque fois que le temps perd la tête, je m’enrichis du savoir de la forêt, et de celui de ma demeure, ce vieil arbre radotant qui ne bruisse que par énigmes.

Pourtant, s’il est bien une chose que j’ignore, c’est le temps qu’il me reste à égrener ce rythme dément dont je suis le musicien et l’interprète inspiré. Survivrai-je à ce séquoia séculaire qui m’a fort civilement recueilli ? Battrai-je plus longtemps que le dernier battement de cœur humain, lorsque toute créature se sera éteinte et comme l’avait prédit le chirurgien pelinosien, pythie cauchemardesque de Rajk ? Poursuivrai-je même ma cadence improvisée par-delà les cercles de ce monde au milieu du presque vide intersidéral, perspective ô combien grisante, je l’avoue, pour un musicien follet comme moi.
Je vibre chaque jour davantage de l’ignorer.

Pourtant, et en toute humilité cardiaque, je pense qu’au vu de l’héritage entropique qu’il a eu l’amabilité de me léguer, le très irrespectueux et irrespecté juge Rajk aurait été assez satisfait de cette péripétie inattendue où la voix de son âme disparue berce les bêtes légendaires de ce monde à l’abandon.



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Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.