Ici, la nature vivait presque. Les arbres s'étaient réduits au rang d'arbustes, et une pelouse grasse courait en pente jusqu'au talus appuyé sur un rocher sombre. Si on ne levait pas les yeux vers la masse luisante d'humidité, que la brume enveloppait, laissant voir ici et là un sapin rachitique et décharné, la clairière aurait été plaisante. A l'endroit le plus haut sur lequel le regard craintif de Nathan osait se poser, là où le talus allait rejoindre la pierre en s'aplanissant dans une courbe élégante, un détail incongru frappait. On voyait, émergeant des herbes plus hautes, une cheminée.
C'était une petite cheminée de poêle, tordue, noire et coiffée d'un cône. Et cette cheminée fumait.
Nathan s'approcha lentement du talus, quittant les aiguilles de pins pour rejoindre l'herbe épaisse. L'ombre du printemps s'attardait dans ce lieu paisible. Et là, dans le talus, qui lui arrivait à l'épaule, il trouva une porte. La porte était ronde, et joliment peinte en bleu. On y voyait un bateau aux voiles blanches s'élancer sur les flots. Nathan, pour la première fois depuis qu'il avait entrepris ce voyage hasardeux, soupira d'aise. Un hobbit, quelle chance, pensa t-il. Depuis la veille, il avait marché sans fin sous les arbres, son pantalon s'était déchiré aux ronces de la forêt, il avait épuisé de trop faibles provisions et la nuit, passée à l'ombre d'un vieux saule au bord d'un étang noir, avait été épouvantable, infestée de moustique, froide et humide. La matinée commençait à s'avancer, et Nathan ne craignait pas de surprendre le maître de la maison au saut du lit. Peut-être arriverait-il même à temps pour se joindre à sa collation de dix heures. Il frappa trois fois, mais sans effet. Sans vouloir s'adonner au désespoir, il allait chercher un coin pour s'asseoir quelque part en vue du trou, lorsqu'il aperçut, à la lisière des derniers arbres, un hobbit replet qui l'observait en silence. - Bonjour ! C'est votre trou ? - Bonjour. Il est loin le temps où les enfants des hommes venaient me rendre visite chez moi. - Oh, mais je ne suis déjà plus un enfant. J'aurais 16 ans au prochain printemps. - Tes 16 ans pourront attendre, si tu restes ici. Il est loin aussi le temps où le printemps venait jusqu'à ma porte. - Je m'appelle Nathan. Je suis depuis hier dans la forêt sans rencontrer personne, et si je n'ai nul désir de vous importuner, je suis toutefois bien aise de voir une âme qui vit encore! - Peu d'âme vivent encore ici. Mais la forêt n'est pas aussi morte que certains voudraient bien le croire. Elle est devenue pour moi un refuge. Un endroit important par lequel sont nées - et où sont nées - des amitiés sincères et partagées - voire plus, ai-je cru entendre dire. Ne sois donc pas trop prompt à enterrer un cadavre qui bouge encore. Il y a plus ici qu'une simple survivance... Le hobbit hocha la tête lentement, et Nathan se remémora la conversation entre une elfe et un autre hobbit surprise la veille. - Je m'appelle Isengar. Bienvenue chez moi, gamin. Il ouvrit sa porte devant Nathan, et ce dernier entra à sa suite. Le hobbit n'était plus tout jeune, mais encore vaillant ; et sa veste boutonnée d'or témoignait d'une certaine aisance. - Vous ne quittez jamais votre forêt ? - Bien sûr que si. Je fais des affaires avec les forestiers de Luidil, de l'autre côté de l'Eau. Tu connais Luidil ? - Je l'ai traversé en venant ici. Ce bois m'a paru beaucoup plus animé ! - Mais tu n'es pas d'ici ? - Je viens de la ville, de Jacquesonne.
La réaction de notre hôte fut pour le moins surprenante, et Nathan n'eut guère le temps que de reculer précipitamment la trop petite chaise sur laquelle il s'était installé. Sur la cheminée était posée une longue dague, suffisante pour servir d'épée à un hobbit. Sauf que la dague n'était plus sur la cheminée, mais au point du hobbit soudain belliqueux. - De Jacquesonne, tu es de Jacquesonne ! Malheureux, sais-tu au moins ce qu'est l'empereur Jacques ? - Oui, oui, je connais son histoire, bégaya le pauvre Nathan. - Sais-tu ce que l'Empereur aurait fait de ce pays, si on l'avait laissé faire ? - J'ai entendu parler de ces choses. Mais ce ne sont pas des histoires que l'on nous apprend à l'école! - Je m'en doute bien, jeune inconscient ! - Que s'est-il passé alors ? - On a raconté que cette ville a été fondée par des forestiers, qui décidèrent d'accroître leur univers et de se tourner vers les gens des autres pays. - C'est ce qu'on raconte en effet. Et les gens des autres pays sont à leur tour venus habiter dans la ville. - Certes-certes. Mais mon avis, c'est que l'empereur n'est pas du tout un forestier. Il ne s'est jamais fait à la forêt, à son mode vie et peut-être même pas à ses habitants. Il n'a eu de cesse, après son arrivée, de fonder une bonne vieille ville comme on en connaît tant. Et dès qu'il en a eu les moyens, il a posé la première pierre. - Où est le problème ? - Des étrangers sont venus visiter sa ville, et certains s'y sont même installés. - Et alors ? - Et alors, saperlipopette ! Et alors ils ont commencé à tout envahir, ils ont fondé tout un tas de colonies dans les forêts, sans chercher à la connaître, à la comprendre... Oh, il y en a qui ont fait l'effort, je ne dis pas le contraire... Mais quand on vient de la ville, c'est plus difficile. C'est très difficile. Je dirais même que c'est impossible. Ca tient à l'essence de la ville, tu vois ? - Moi, je veux la comprendre ! - Toi, nous verrons. Tu es encore jeune, mais c'est limite. Je dis qu'après 16 ans, ça devient vraiment très difficile. - Que s'est-il passé, après la fondation des colonies ? - Si ce n'était que ça ! Il est venu même des orques, te rends-tu compte ? Des orques ! Jusqu'ici, dans ma forêt, sur ma pelouse, ils sont venus camper sous mes fenêtres !
Le vieux hobbit contempla avec dégoût la lame qu'il avait posée devant lui, sur la petite table ronde, juste devant la théière. - Mais je ne me suis pas laissé faire, ça non ! J'ai commencé à les chasser, et à dire à qui voulait m'entendre que cette ville, ça n'était rien de bon, ça non, rien de bon. Et puis finalement, ils sont partis d'eux-mêmes. Quand on ne comprend pas la forêt, l'intérêt s'émousse rapidement...
Une pendule rythmait le silence. Isengar se servit une coupe du thé qui avait infusé durant sa diatribe, et servit son jeune visiteur. Après quelques gâteaux, Nathan reprit : - Pourquoi l'empereur et tous ces gens n'ont pas su comprendre la forêt ? Un haussement d'épaule lui répondit. - J'ai entendu de bien étranges histoires au cours de mes vagabondages. Isengar lui jeta un fugace mais perspicace regard par dessus sa coupe. - Et que racontent-elles ? - On dit qu'il y a un secret au coeur de ces bois... Un secret qui fait vivre cette forêt. Et si un être intelligent découvre ce secret et l'utilise à bon escient, il possédera les clés d'un Royaume inconnu... - Le seul Royaume que je connaisse, c'est celui-ci. Et le secret, le voilà : "pour des yeux déformés, la vérité peut porter un visage grimaçant". C'est ce qu'on dit par ici. Et m'est avis, même si certains prétendent le contraire, que quelqu'un qui vient de la ville n'y voit pas clair. - Mais je pensais à quelque chose de bien plus concret, si vous pardonnez mon insistance. On m'a parlé d'une fontaine... - Une fontaine, hein ? Boniment. Mais tu ne peux pas repartir comme ça au hasard dans la forêt. J'ai du travail aujourd'hui : le bois à couper, la viande à fumer, et la pelouse à tondre. Je t'offre le gîte et le couvert, en échange de tes bras. Ce soir, nous aviserons.
Le hobbit ramassa le couvert, et remit son épée en place. Mais Nathan lui trouvait un regard soupçonneux. Il allait être surveillé aujourd'hui, à n'en pas douter ! Et puis la réponse finale du vieux bougon ne le satisfaisait pas. Qu'il garde ses "boniments" pour lui, il était presque certain d'avoir entendu la fontaine chanter, la veille. Le vieux grognon lui cachait quelque chose, et il n'aurait pas trop de toute la journée pour lui tirer les vers du nez.
Oui, décidément, cette forêt servait d'écrin à quelque mystère ! |
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