Chapitre 20:
La fièvre des tranchées
(par
michele huwart, ajouté le 09/07/08 19:01)
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- Sir William ? Mon patron venait de débarquer de Moscou, avait passé de longues heures à la rédaction du Times, et m’avait donné à mettre en pages un entretien particulièrement long avec le président Elstine. Je l’avais fait d’assez mauvaise grâce. Peu m’importait désormais la Russie. Peu m’importaient la Croatie, et la Serbie, et le reste du monde. Seul importait Alger, et Alger allait mal. Avec la bénédiction de la Terre entière, ou presque, le gouvernement avait annulé les élections. La révolte grondait. Le peuple manifestait sa colère, et l’armée répliquait sans vergogne. Aux cris d’ « Allah Akbar », des enfants bombardaient la police de pierres, et mouraient sur les trottoirs. Les bombes explosaient, et les poignards trouvaient trop souvent le chemin des poitrines ou des gorges ennemies. Tout cela, il y a peu de temps encore, m’aurait laissée indifférente ou presque. Plus aujourd’hui. Une part, la meilleure part de mon cœur se trouvait au cœur de la tourmente. Corwin m’appelait chaque soir, mais ne me rassurait guère. Je ressentais dans sa voix non la peur, mais un certain dégoût, mâtiné d’horreur. - Tenez-moi compagnie, ce soir. Tenez-moi compagnie avant mon prochain départ. - Vous partez, Sir ? Mais vous venez à peine de rentrer chez vous. - La tourmente m’appelle. Je n’ai pas le choix. Je suis maudit, souvenez-vous. Je délaissai pour un temps mes propres problèmes. Je demandai à Pétunia de m’aider à m’habiller selon les désirs du maître de maison, m’observai dans le miroir. Mon image ne m’étonna pas. Je devais m’habituer à être belle. A ressembler à une reine. Peut-être parce que je l’étais aux yeux d’un prince noldo. Comme à ceux d’un jeune diplomate britannique. Mais pas de la même façon. Une sonate de Gabriel Fauré accompagnait un apéritif mélancolique. Je n’avais pas faim, plutôt soif, comme, visiblement, mon vis-à-vis, qui commanda rapidement à sa gouvernante de nous monter une seconde bouteille de Veuve Cliquot rosé. - L’Algérie ? Risquai-je timidement. Il leva sa coupe en signe d’acquiescement. - A l’Algérie, pays où l’on n’appelle pas les guerres par ce nom. Il vida son verre d’un seul coup. - La troupe tire sur les manifestants. L’Histoire bégaye, même si les uniformes ont changé, tout comme le drapeau. La Rue d’Isly, il y a trente ans… et hier, même si elle a changé de nom. J’ai rencontré lord Brandybuck, ce matin même. - Le directeur du Foreign Office chargé du monde arabe ? Comme si je l’ignorais ! - Ne jouez pas les ignorantes, Catherine. Cela ne vous sied pas plus que de jouer les innocentes. Vous vous intéressez à Lord Perceval. Parce qu’il a la possibilité de rappeler votre ami à Londres, s’il le désire. - Je ne… protestai-je, bien faiblement. Sir William me sourit avec affection. - Ne niez pas, mon enfant. Ne niez pas y avoir pensé. Je pâlis, et me mordis les lèvres. Bien sûr que j’y avais pensé. J’avais même pensé demander à Sir William d’intervenir pour moi auprès du fonctionnaire. Je ne l’avais pas fait, heureusement ! - Votre ami n’aurait pas apprécié. Ne me demandez pas comment je le sais : je n’aime pas me servir du téléphone, mais je le fais, quand il le faut. Et je serais un bien piètre journaliste si je n’avais des sources fiables. Je devins aussi rouge que les roses qui ornaient le salon. - Allons, reprit mon employeur. Votre Corwin n’est pas au courant de ma petite enquête. Quant à moi, je vous pardonne votre inquiétude. Mais nous parlions de Lord Percy… Pétunia déposa devant chacun de nous un odorant toast aux champignons, qui m’aurait paru délectable en toute autre circonstance. Et qui fit sourire Sir William. - … voilà qui convient très bien pour parler de lord Percy. Il apprécie particulièrement les champignons, comme un bon Brandybuck qu’il est. A croire que certains traits de famille traversent les âges. Je me forçai à manger, plus pour ne pas décevoir la cuisinière que par appétit. Les Hobbits gardaient-ils leur appétit lorsqu’ils avaient le cour gros ? Lord Perceval avait-il les pieds poilus ? - Votre ami Ronald… le professeur Tolkien, devrais-je dire… connaisait-il Lord Brandybuck ? Sir William avait fini par sourire. Par sourire, en repartant pour le passé. - Percy… Il avait laissé tomber le « Lord ». Définitivement. - … est né en 1931. Il a dû rencontrer Ronald à quelques reprises. Ici même, une fois ou deux. Et pas par hasard. Mais ce n’est pas par son entremise que le fameux Livre Rouge est parvenu entre les mains du Professeur, qui ne l’était pas encore, du reste, mais par celle de sa tante. Priscilla Brandybuck. Ioreth.
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