Chapitre 21:
La fièvre des tranchées.2.
(par
michele huwart, ajouté le 27/07/08 22:07)
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La guerre. La guerre tue, Catherine, mais elle ne fait pas que ça. La guerre blesse. La guerre rend malade; La guerre détruit les corps, et les âmes plus encore, et cela depuis l’aube des temps. Les hôpitaux militaire sont, quoi qu’on puisse vous en dire, parmi les endroits les plus sordides du monde, et ceux de 1917 en particulier. Ils étaient le domaine de la fièvre et de la souffrance, des infirmes, des gazés, des amputés, des gueules cassées. C’était là qu’officiait Priscilla. L’Honorable Priscilla Brandybuck. Infirmière, telle que l’on peut se représenter une infirmière du début du XXème siècle de votre ère. Féministe, vieille fille. Entièrement dévouée à son travail et à ses patients. Je la revois comme si c’était hier, vêtue de son uniforme blanc, les cheveux gris tirés sous sa coiffe. Je la revois aussi, lorsqu’elle avait votre âge, refuser avec une froide détermination les partis les plus avenants. Elle avait un sacré, foutu caractère, et, en ces jours d’enfer, elle en avait bien besoin. Elle souriait devant ses malades, les gourmandait lorsqu’ils perdaient courage, leur tenait la main lorsqu’ils quittaient ce monde. Elle s’effondrait, parfois, hors de leur vue, comme elle le fit ce jour d’hiver, devant moi qu’elle connaissait depuis trente ans. - Trop, soupira-t-elle, la tête dans les mains. Elle avait ôté sa coiffe, et de longues mèches d’acier bouclé s’échappaient de son chignon défait. - C’est trop, William. Trop dur, trop sale, trop triste. C’est pareil de l’autre côté, je suppose. Il n’avait rien à répondre à ça. C’était pareil. C’était toujours pareil, de tous les côtés, dans les hôpitaux de tous les camps depuis la nuit des temps. - Ces gamins… reprit-elle, ces gamins ! Dieu sais si j’ai l’habitude, pourtant, de la souffrance ! Mais ces gamins ! Sans bras, sans jambes, sans visage ! Comment continuer à vivre, sans visage ? Je l’ignorais. J’avais vu bien des soldats défigurés au cours des siècles. Mais jamais autant qu’au cours de cette guerre-là. Hypocritement, j’aurais pu répondre que la vie continuerait pour eux, que leurs proches les aimeraient comme avant, que rien n’aurait changé. Mais c’était faux, c’était faux pour la majorité de ces garçons. C’avait toujours été faux. Même les femmes de mon peuple préféraient les hommes fiers et beaux aux gueules cassées. Et je n’avais pas le cœur à mentir. Surtout à une femme aussi perspicace que Priscilla. Je tentai cependant de faire diversion. - Sans visage, je l’ignore, mais sans bras, ou sans jambe, c’est possible. Mon frère… Elle darda dans mes yeux un regard plus blessant qu’un éclat d’obus. - Votre frère était prince de sang royal. Le gosse que nous avons amputé ce matin était mineur de fond. Alors, arrêtez de comparer n’importe qui à n’importe quoi. Je ne suis pas assez stupide pour imaginer qu’il puisse retrouver un jour un travail normal. Que la patrie reconnaissante lui offre autre chose que de la pitié et une pension minable. Et vous non plus. Vous êtes trop vieux et trop intelligent pour ça. J’étais trop vieux, en effet, et j’avais trop vu de guerre pour me faire la moindre illusion sur le sort des mutilés. Des mutilés dans leur corps, ou des mutilés dans leur âme. Croyez-moi ou non, Catherine, mais s’il existe des hommes reconnaissants, les patries, elles, sont toujours ingrates.
- Pourquoi dites-vous ça ? - Parce que c’est vrai, mon enfant. Je ne pouvais croire en ses paroles. Je n’étais pas une petite fille romantique, pourtant. Autant que je le croyais, j’étais une personne réaliste, les pieds sur terre. Mais j’avais vu les coquelicots fleurir aux boutonnières aux jours du souvenir. Et l’on m’avait affirmé que mes ancêtres étaient rois… - Vous ne m’avez pas écouté, Catherine. Les hommes reconnaissants ne sont pas rares, et les Rois de Dale en faisaient partie. Enfin, se reprit-il, pas tous les Rois de Dale. Mais Dale en elle-même ? Mais l’Angleterre en elle-même, malgré les monuments aux mort et les coquelicots ? Les patries honorent les forts, les vainqueurs, pas les martyrs ni les culs-de jatte. - Nous honorons William Wallace, tentai-je de riposter. - Parce qu’il a vaincu à Stirling. Parce qu’il vous a donné de l’espoir. Pas parce qu’il est mort sous la hache du bourreau. |
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