Le vent chargé de neige soufflait et sifflait. Un étranger aurait pu croire qu’il allait emporter la pauvre masure. Pas Berthe. Elle était née ici, dans cette contrée rude et sauvage. Elle avait connu d’autres hivers, encore plus rigoureux que celui-ci… La jeune fille soupira, et reporta les yeux sur son travail. Le fermier des Fonds lui avait commandé une manne à linge, pour Noël. Une manne à linge qu’il comptait certainement offrir à son épouse, à ses enfants, emplie de cadeaux. Des étoffes tissées par Robert, sans doute…songea la jeune fille. Peut-être de la pâte d’amandes… et des épices… et, qui sait, de la dentelle des Flandres… Non, le fermier des Fonds, aussi riche fût-il, n’avait pas les moyens de s’offrir de la dentelle des Flandres… Berthe n’en avait d’ailleurs vu qu’une seule fois… le jour des fiançailles de Valentine et de son Lambert… au col et aux poignets de la mère du jeune homme… Lambert… elle l’avait à peine vu, à peine connu. C’était un gentil garçon. Un garçon comme elle aurait aimé… Comme était aussi Baptiste des Fonds… Mais elle n’était que Berthe. Berthe, sans naissance, et sans fortune. Jamais un jeune homme comme Lambert, comme Baptiste, ne la regarderait comme une femme. Contrairement à son frère, elle en était consciente. Tout au plus, pourrait-elle être pour eux une servante… une maîtresse… la mère d’un bâtard… Elle porta son regard vers les petits garçons endormis. Abandonner son enfant, comme la mère de Louis… comme son père ? Jamais… Elle s’approcha du lit, et remonta les couvertures sur les enfants, Louis et Léo, le fils de Becky, étroitement enlacés.
- Mutti… Mutti… Léo ne voulait pas dormir. Il voulait sa mère, sa maman. Berthe, pas plus que Louis, ne comprenait les phrases qu’il ânonnait dans cet étrange langage que la jeune étrangère utilisait avec lui. - Mutti… avait repris le petit garçon. Berthe avait voulu intervenir. Mais Louis avait pris l’enfant dans ses bras, lui avait expliqué. - Mutti travaille. Mutti s’occupe d’un jeune seigneur. Il est très malade. Faisons une prière pour lui, d’accord ? Pour qu’il aille mieux ? Je l’ai rencontré. Il est très gentil. Le bambin avait accepté, et s’était endormi, en priant.
Berthe, s’éloignant des enfants, jeta un coup d’œil au vieux molosse qui partageait sa vie depuis sa naissance.. Lorsque Louis avait ramené son hérisson, elle avait cru que le chien ne ferait qu’une bouchée de la petite bête. Ce n’avait pas été le cas. Au contraire… Ils dormaient, eux aussi, comme les enfants, la queue du molosse entourant la petite boule de piquants d’un geste protecteur. Elle retourna à sa vannerie. Les mains lui faisaient mal. Gercées par l’humidité. Noël… demain, ce serait dimanche. Le dernier dimanche de l’Avent… et Mercredi… Elle devait avoir livré sa manne avant Mardi. Avant la veille de Noël… Mais elle était trop fatiguée, ce soir…
La tempête souffla plus fort… encore plus fort. Contrairement à toute logique, la jeune fille ouvrit la porte, regarda longuement les lourds flocons emportés par le tourbillon du vent. Puis, elle baissa la tête. Elle aurait dû être effrayée, terrorisée, par la bête qui se tenait devant elle. Par ses yeux dorés, brillant plus fort que les étoiles. Mais il n’en fut rien. Elle tendit la main. Et le loup y posa le museau. Avant de la lécher. Et de repartir, se fondre dans la nuit.
Berthe sentit les larmes couler sur son visage. Elle referma la porte, ôta ses vêtements, et rejoignit les petits garçons dans leur sommeil.
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