Chapitre 22:
La fièvre des tranchées.3.
(par
michele huwart, ajouté le 28/07/08 11:22)
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Priscilla m’avait fait visiter une partie de l’hôpital. Comme toujours, dans ces circonstances, je me sentais physiquement mal à l’aise. Voyeur, et impuissant. Je n’ai aucun talent dans l’art de guérir, je n’en ai jamais eu, et la souffrance, sinon le sang, me retourne le cœur. Me retourne encore le cœur après tous ces siècles. J’avais besoin de boire un verre. Ou plusieurs. Et pas tout seul. Je fus donc bien heureux lorsque mon amie me rejoignit, son service terminé, dans un estaminet proche de l’hôpital. J’avais déjà, pour ma part, plus qu’entamé la bouteille de cognac de troisième choix que le patron avait obligeamment laissé à ma disposition - contre espèces sonnantes et trébuchantes, bien entendu. Priscilla s’assit face à moi, et m’en fit la remarque. - Ceux de mon peuple ont toujours la descente facile, lui rétorquai-je sans humour aucun. Et nous sommes particulièrement résistants à l’alcool. Elle toussota, eut un sourire en coin. - Ce n’est pas ce que racontent les annales de ma famille… - C’étaient des Sylvains, grommelai-je, vexé, dans vos chroniques familiales. Autant comparer des Britanniques avec des Égyptiens. Elle se mit à rire, et moi aussi. Nous en avions besoin tous les deux. Comme nous avions besoin du cognac frelaté dont la bouteille se vidait à vue d’œil. Ce ne fut que bien des verres, et une assiette de saucisses agrémentées de patates au choux plus tard, qu’elle revint à l’assaut. - Au sujet de nos histoires de famille… - Oui, répondis-je. Je n’avais pas vraiment envie d’en parler, mais elle insista. - C’est vous, n’est-ce pas, qui avez donné à un jeune officier la clef des Tengwar ? Je sursautai. Pire, je me levai d’un bond. - La clef de… Priscilla, comment pouvez-vous savoir ? - Il est ici. Votre jeune ami. Il est ici, et je l’ai vu traduire. J’ai reconnu les lettres de votre père. ‘en ai déduit que vous aviez croisé sa route.
- … et Priscilla donna le Livre Rouge à votre ami Ronald… - Non, Catherine. Non. Pas à ce moment-là; pas encore. Ronald avait encore à faire ses preuves. Plus encore, il avait à nous croire. A me croire.
Je m’étais assis au chevet du lit. Il faisait nuit. Autour de nous, dans le silence de la guerre, des garçons respiraient laborieusement, et le bruit de ces respirations me troublait. Je pris les feuillets sur la table de chevet, et je me mis à lire les mots écrits à la mine de plomb. Je les lus, et repartis dans un passé qui n’avait rien de doré. Je les lus, et la souffrance de mon peuple me donna envie de vomir. D’autant plus que j’avais eu plus que ma part dans la souffrance de mon peuple. - Sir William ? Comment m’avait-il reconnu dans l’obscurité éclairée seulement par la lumière trembrante d’une lampe à pétrole, je l’ignore. - Sir William , C’est vous, n’est-ce pas ? - Oui, Ronald. - Et vous avez lu. Je le sais; je suis éveillé depuis un bon moment. J’acquiesçai. Je reconnus avoir lu sa traduction. Lu et corrigé. Comme un professeur. Je le félicitai pour ses dons linguistiques. Il ne parut pas s’en soucier. Au contraire. - J’aimerais avoir d’autres dons, Sir. Le don de mener mes hommes à la victoire. Le don de ramener mes amis à la vie. Il en meurt tant. Tant ! Et je suis ici, inutile… - Pas inutile, Ronald. Je pris sa main fiévreuse entre les miennes. Je lui parlai, longuement, comme l’on peut parler à un enfant malade; je ne pus pas atténuer son chagrin; Seulement l’en distraire; Seulement attirer son attention vers autre chose. Vers ses textes qu’il avait traduit, laborieusement, au cœur des tranchées et sous la mitraille. Vers l’Histoire de mon peuple. Mon histoire… - Je ne sais, me dit-il, de quand date ce texte, ni qui l’a écrit. Mais il avait une belle imagination, à n’en pas douter. Je ne pus qu’être d’accord avec lui. Le rédacteur de « La Chute de Gondolin », du moins de la version que Ronald avait eue entre les mains, avait eu une imagination féconde.
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