Chapitre 26:
Lord Brandon.2.
(par
michele huwart, ajouté le 15/08/08 22:19)
|
- Tu te moques de moi ? Angus McAllistair avait fréquenté les mêmes écoles que lui, son fils les mêmes que mon frère. Ils avaient eu les mêmes amis, les mêmes flirts. Pratiqué les mêmes sports, au sein des mêmes équipes. Ils avaient écouté les mêmes musiques, avaient vécu les mêmes révoltes. Même si mon père était un Lord, et celui de mon aimé un simple notable. Même si Maître McAllistair était riche, et mon père ruiné. Ruiné. Se rendait-il seulement compte à quel point ? Se rendait-il compte de ce que nous étions devenus , De ce qu’il était devenu ? - Il nous reste notre nom. Notre titre. Notre éducation. - Le titre ira à Stephen. Quant à mon nom, et mon éducation, je n’osais même espérer qu’elles puissent m’ouvrir la porte de la famille de Corwin. Mon père n’insista pas, même si je savais qu’il fantasmait de voir sa fille duchesse, ou que sais-je encore. Corwin était intelligent. Brillant. Peut-être deviendrait-il ambassadeur ? Ou mieux encore ? Ou… ? - Mais… - Mais ? - Nos traditions familiales… Il se remit à hésiter, à bafouiller. A m’irriter. - Grand-Mère n’était pas noble. - Elle était… elle était… catholique. Catholique. C’était donc ça. Mes parents ne me reprochaient pas vraiment d’avoir jeté mon dévolu sur un jeune homme issu de la roture. Il avait par contre à leurs yeux une tare impardonnable. - Il est protestant. Presbytérien. Tu devrais comprendre ce que cela représente pour nous. Pour ta mère surtout. Je faillis répondre que sa femme n’était qu’une affreuse bigote. Je me retins, non sans pousser un profond soupir d’exaspération. J’occultai mon esprit, à défaut de pouvoir me boucher les oreilles, répondant « oui », « non », parfois à contresens, percevant malgré moi des mots tels qu’ « hérétique », « solidarité », « conversion ». - … d’ailleurs, ton arrière-grand-père… J’allais me lever pour quitter la pièce; je fus interrompue par l’heureuse arrivée de mon frère, qui eut droit à son tour à la description enthousiaste des mirifiques projets de notre géniteur commun. Quant à moi, je m’éclipsai, officiellement pour aider Tante Marge à préparer le repas du soir. Repas qui ne fut pas, d’ailleurs, désagréable. Mon père pouvait, quand il le voulait et délaissait pour un moment ses lubies et ses rêves se montrer un convive particulièrement charmant. Éteignant la lumière pour la nuit, je supposais donc en avoir terminé avec ce qui me semblait une conversation absurde. Elle me revint de plein fouet, bien plus clairement que lorsque je tentais de l’éviter dans la bibliothèque. J’étais née catholique. Aussi loin que remontait la mémoire de ma famille, mes ancêtres l’avaient été. Certains parmi eux étaient morts pour leur Foi. D’autres avaient tué pour elle. Elle faisait partie intégrante de notre histoire, de nos coutumes. Selon ma grand-tante Ursula, nous étions catholiques « dans notre sang et dans nos tripes ». Je l’étais simplement parce que j’avais été baptisée à l’âge de dix jours. Je fréquentais Saint Michael à Inverness et saint Mary à Oxford par habitude plus qu’autre chose. Par tradition. Par solidarité communautaire, sans me poser de questions. Avais-je la Foi ? Oui, sans doute. Dieu devait exister. Dieu existait. Il fallait bien un Créateur au monde. Le père de Sir William, d’ailleurs, l’avait défié au commencement du temps des Elfes. Ou avait défié ses Anges. Il en avait été puni. Exilé à jamais du Paradis terrestre. Comme Adam. Fëanor était-il Adam ? Dieu existait, et nous avait envoyé sa Parole, par son Fils. Mon Eglise le disait, tout comme le disait l’Eglise de Corwin. Quelle importance pouvait avoir le reste , Les principes et les dogmes ? Le culte et le clergé ? Quelle importance autre que le poids de l’Histoire ? Des haines, des combats, d’un passé révolu ? Le passé est-il jamais révolu ? J’étais chrétienne, et il l’était. J’étais catholique et il ne l’était pas. Aurait-il été athée, que je l’aurais aimé aussi. Que je l’aurais épousé tel qu’il était. C’était une brusque évidence. Même si quelques heures plutôt, cette éventualité me semblait aussi lointaine qu’un horizon nimbé de brumes. Je me tournais et me retournais dans mon lit. Chassant des doutes qui m’assaillaient de plus belle. Nous n’avions vécu que quelques jours de tendre bonheur, d’un amour balbutiant au terme d’une vague amitié enfantine. Quelques jours de bonheur suivis d’une séparation cuisante, de lettres trop réservées, de coups de téléphones trop brefs. Envisageait-il seulement de m’épouser un jour ? Et si c’était le cas, s’il m’aimait assez pour ça, qu’en penserait sa famille ? Que verrait-elle en moi ? Une ambitieuse sans scrupule ? Une arriviste voulant récupérer la demeure de siens par tous les moyens ? Une gamine sans cervelle, capable de tenir pour vraies les plus incroyables légendes ? Une papiste ? Ou simplement Catherine ? Auraient-ils l’idée d’exiger ma conversion en échange de leur approbation ? M’accepteraient-ils telle que j’étais ? J’avais envie de parler; J’avais besoin de parler. Pas à mon père. Pas à tante Marge. A Corwin. A Sir William. Je réprimai une folle envie de me lever, de courir vers le téléphone, d’appeler Alger. Il était trois heures du matin, et, avais-je appris dès l’enfance, on ne dérange pas les gens en pleine nuit pour rien. A défaut du cadran, je trouvai l’interrupteur, allumai, et pris un livre. Hasard ou pas, le premier volume à portée contenait le lai de Leithan.
|
|
Voir le
chapitre 26 sur 42
|
|
|
Script fourni par
,
adapté et modifié par .
|