Chapitre 29:
Le vieux Guérisseur
(par
Laurent Femenias, ajouté le 02/02/04 18:55)
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De longues heures s’étaient écoulées depuis que Dunman avait revêtu son ancien habit de Guérisseur et s’était enfermé seul avec Jalmari. Il avait souhaité bénéficier du maximum de calme et avait demandé aux proches du jeune Messager de rester à l’extérieur. La tâche qu’il avait à accomplir lui coûtait visiblement beaucoup d’efforts et tout le monde s’était montré très compréhensif. A commencer par le vénérable Lehtinen, qui avait montré l’exemple et était resté dehors, perdu dans ses pensées, une bonne partie de la journée. La clairière du Loup argenté était en proie à une agitation inhabituelle pour ces terres d’ordinaire calmes et paisibles. Chacun voulait avoir des nouvelles de Jalmari et l’inquiétude était dans tous les regards. Néanmoins, l’atmosphère demeurait recueillie et silencieuse, chacun cherchant à aider Dunman – qui devait atteindre un fort degré de concentration – du mieux qu’il le pouvait. Certains étaient pourtant venus de loin, souvent même d’au-delà du Cours de cristal, pour soutenir leur frère qui se trouvait entre la vie et la mort. Le Peuple de la Forêt diminuait année après année et la vie de chacun était infiniment précieuse. Jalmari était en outre unanimement apprécié et respecté en raison de son courage et surtout de sa grand gentillesse.
A l’intérieur, Dunman ne quittait le chevet du jeune homme. Un chant psalmodié lentement s’élevait inlassablement de la Chambre de Guérison, un chant triste et beau dont le sens échappait à la petite foule rassemblée dans la clairière. Le rituel était complexe et seul les Guérisseurs étaient à même de le mettre en œuvre. Il fallait faire prendre à intervalles réguliers au malade des décoctions d’herbes amères et de plantes sauvages. Le reste du temps, le Guérisseur récitait et chantait sur la Harpe rituelle les Mots de Guérison, qui dit-on, étaient ceux de la naissance de Tienyesinta la Grande, la Verte Forêt, bien avant qu’elle ne devienne Galinda la Noire. Mais nul ou presque à ce jour n’en comprenait plus les paroles, mots du passé en une langue perdue pour son propre Peuple, trésor qui sombrerait bientôt définitivement dans l’oubli quand les derniers sages de la Forêt auraient à leur tour perdu la mémoire. Dunman n’était pas des leurs par sa naissance, mais il l’était de cœur. Et son savoir était immense. Il chantait à présent, chantait sans s’arrêter, d’une voix semblable au souffle du vent dans les arbres, tantôt murmurée et douce, tantôt grondante comme le tonnerre. Et ses doigts accompagnaient les mots sur la Harpe, instrument dont la musique ne résonnait plus désormais qu’une fois l’an, lors de la grande fête du Cœur du Printemps, tandis que l’on célébrait le retour à la vie de la Forêt. Seuls les Guérisseurs et les Bardes connaissaient l’Art. Le vieux Lehtinen demeurait le seul Barde, et nul depuis Dunman n’avait montré de réelle aptitude pour le Don des Guérisseurs. Peut-être était-ce là le signe ultime du déclin inexorable du Peuple de la Forêt, jadis puissant et important, aujourd’hui réduit à une centaine d’âmes tout au plus.
Dunman avait quitté l’habit des Guérisseurs depuis de longues années déjà, mais les mots si souvent répétés lui revenaient naturellement, juste peut-être un peu plus douloureux encore que par le passé. Le chant avait vite gagné en assurance après un début hésitant, et les doigts que l’on aurait pu croire rouillés semblaient reprendre vie tout en courant sur les cordes. Jalmari pendant ce temps demeurait étendu, faible et fiévreux, inconscient le plus souvent mais parfois délirant et criant des paroles étranges et sinistres. La journée entière passa ainsi, sans que Dunman prenne le temps de se reposer, lui qui avait pourtant voyagé toute la nuit. Ce n’est qu’au coucher du soleil qu’il sortit enfin, épuisé mais souriant. Plusieurs personnes étaient restées à l’attendre, malgré le temps qui s’était considérablement dégradé et le vent froid qui soufflait. Parmi celles-ci se trouvaient Lehtinen et Ilmari. Du soulagement et un grand sentiment de gratitude se lisaient désormais dans leurs yeux.
- Je crois qu’il va s’en sortir, dit Dunman d’une voix cassée. Il dort. Le plus dur est maintenant derrière lui. - Je savais que je pouvais compter sur vous, cher ami, répondit Lehtinen. Merci pour tout. Nous pourrons désormais veiller Jalmari en paix. Mais vous aussi avez besoin de repos. Ilmari va vous conduire à votre chambre que vous puissiez dormir quelques heures.
Les deux hommes partirent ensemble vers une autre clairière un peu plus loin dans la Forêt où une chambre et un lit confortable avaient été aménagés pour le Guérisseur. Dunman s’étendit et sombra presque aussitôt dans un sommeil sans rêve.
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