- Tais-toi ! Je me retournai vers mon Seigneur, interdit. A quoi celà rimait-il de me demander de me taire, puisque je n'avais rien dit ? Il avait dû rêver l'un de ses rêves elfiques qui maintenant lui tenaient le plus souvent lieu de sommeil, et prendre ce rêve pour la réalité. Mais il se releva de sa couche, se dirigea vers le foyer et, d'un déplacement de pierre éteignit le feu. - Chut, insista-t-il à voix basse. Tais-toi et écoute ! Je l'interrogeai d'une grimace muette, mais il ne répondit rien avant un long moment. Alors, à mon tour, je tendis mes sens vers l'extérieur. Rien. Rien de rien. Seulement les bruits habituels de la forêt. Et puis... Et puis, je les entendis à mon tour. Bien plus tard. Je n'étais qu'un homme, après tout. Je n'avais pas les sens aiguisés des Elfes. Ni l'expérience de forestier de mon seigneur. Mais je les entendis. Ils faisaient du bruit. De plus en plus de bruit. Un bruit de voix. De pas lourds. De branches piétinées. Un bruit de rires gras et de raclement d'armure. Et ils furent là. Près de nous. Tout près de notre refuge. A quelques pas, pour certains, de notre arbre creux. Assez près pour que nous puissions entendre leurs conversations. A défaut, pour moi, de les comprendre. Pour moi. Pas pour mon Seigneur.
Aussi silencieux qu'une ombre, il s'approcha de la crevasse qui nous tenait lieu de porte. Il les observa un long moment. Revins s'asseoir à mes côtés. Et, croyez-moi ou non, au même instant, j'eus l'impression que cette crevasse se rétrécissait. Que l'arbre se refermait sur nous. Mais pas pour nous faire du mal. Pour nous protéger. Pour nous protéger des seviteurs du Ténébreux. - Des Orcs, dit simplement mon Seigneur. Nombreux. Très nombreux. L'inquiétude se peignit sur mon visage. La terreur, ensuite, lorsq'il m'informa que les ennemis allaient camper là, à notre porte. Je tentai cependant de faire bonne figure. Je ne crois pas qu'il fut dupe. - Qu'allons nous faire, le questionnai-je d'une voix qui se voulait ferme. J'avoue ne pas m'être attendu à sa réponse. - Manger froid, ce soir. Etablir un tour de garde, cette nuit. Et tenter d'écouter ce qu'ils racontent. - Les attaquer ? hasardai-je, en espérant de tout mon coeur une réponse négative. Il leva les yeux au ciel. Au plutôt vers la voûte de notre abri. - Morgil ! répondit-il, sourire sarcastique aux lèvres. Ou tu n'es pas sérieux, ou tu veux vraiment mourir aujourd'hui. Je me sentis soulagé. Eru seul sait pourquoi... - Ou tu me prends pour un fou, continua mon Seigneur. Je crois être un bon soldat. Mais je suis loin d'avoir recouvré toutes mes capacités. Et même, si tel était le cas. Nous sommes deux, Morgil. Deux contre une centaine. Une centaine de brutes qui rentrent chez eux avec leur butin. Du butin, seulement. Pas d'esclaves. Son attitude aurait-elle été différente s'il y avait eu des esclaves à libérer ? Il ne m'en dit rien. J'avoue ne pas lui avoir posé la question. - Nous pourrions en tuer quelques-uns, ajouta-t-il. Mais pour quel bénéfice autre que nous faire découvrir et massacrer ? Ou pire ? Ce ne serait pas même un coup d'épingle dans la cuirasse de l'Ennemi. Rien qu'une stupidité stratégique. Pas du courage. De la folie.
Nous n'avions donc qu'une chose à faire. Nous arranger pour qu'ils ne nous découvrent pas. Et nous préparer à défendre chèrement notre peau s'ils nous découvraient quand même. Nous ne dîmes plus un mot. Restâmes aux aguets, armes à portée de mains. Mon Seigneur toute ouie. Inquiet, lui aussi. Curieux tout autant. Nous attendîmes. J'avais peur qu'ils nous trouvent. Qu'ils remarquent que l'arbre était creux. Même si l'ouverture avait rétréci. Même si je n'avais pas remarqué moi-même cette ouverture, la première fois. Nous dînames de sanglier boucané et froid, et d'eau, en silence. Et la nuit vint. Les rires se firent de plus en plus gras. Des cris survinrent ensuite. Querelles d'ivrognes, sans doute. Suivis de bruits métalliques d'armes qui s'entrechoquaient. Bagarres. Cris d'horreur. Rires, à nouveau. Mon Seigneur prit le premier tour de garde. Mais je ne pus m'endormir. Même quand le silence fut revenu. |
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