Cependant, un vieillard presque chauve à la courte barbe grise habite au proche voisinage de ce lieu à l’odeur de soufre. Nombreux sont ceux qui pensent que la vision continuelle de la forêt en face de chez lui a fini par le rendre fou. Certains vont jusqu’à croire qu’ils se livre à divers sabbats et sacrifices avec les démons de la forêt, et le craignent comme le Diable. Lui s’amuse de toutes ces rumeurs et semble même se plaire à en rajouter : il lui arrive de prétendre lorsqu’il se rend au village de Dimsy – le plus proche de sa demeure – qu’il est un magicien ! Cependant, les quelques tours de passe-passe qu’il aime à pratiquer lors de ses visites amusent certes les enfants mais n’impressionnent guère les adultes. Il n’y a pas de magie là-dessous, disent-ils en chœur en voyant les petits feux d’artifice que le vieil homme prépare. Toujours seul dans sa vieille maison, il les laisse dire, riant doucement de ces paysans parfois aussi rationalistes qu’ils sont superstitieux d’ordinaire ! Il se rend en ville une fois par mois environ et ne s’y attarde jamais. Tout juste prend-il le temps de faire quelques provisions qu’il s’empresse aussitôt de ramener dans la cabane où il vit en ermite. Il n’apprécie guère les voyages et effectue ses quelques trajets dans une vieille charrette tirée par deux vieux chevaux aux grands yeux gris et fatigués.
On ne sait presque rien de cet homme si ce n’est qu’il s’appelle John Dunman et qu’il semble avoir toujours habité là. Si vous questionnez un villageois à son sujet, il ne pourra vous fournir que des réponses vagues et approximatives. En effet, personne n’est sûr de son âge exact ou ses origines, bien que d’innombrables rumeurs circulent. La seule certitude qui semble se dégager est qu’il connaît la forêt maudite mieux que quiconque. Il la nomme Galinda, ce qui signifie « Forêt des ombres » dans une ancienne langue aujourd’hui tombée dans l’oubli. Lorsqu’il se rend à Dimsy, il raconte souvent quelques histoires assez extravagantes à qui veut bien s’entretenir avec lui. Mais si les adultes le regardent généralement avec méfiance, les jeunes gens aiment l’écouter et rêver aux nombreuses légendes qui semblent alors tellement vivantes dans sa bouche. Le vieux Dunman a beaucoup d’affection pour ces jeunes personnes, et plus particulièrement les enfants dont les cœurs encore naïfs sont prêts à croire à ses folles histoires. Leur esprit prompt au rêve rend au fond les enfants assez semblables à John Dunman malgré la forte différence d’âge. Ces rencontres sont des moments privilégiés dans la vie du vieil homme.
Mais Galinda est ce qu’il semble aimer par dessus tout, et ce malgré toutes les choses horribles que l’on peut raconter à son sujet. Il aime en particulier ses grands chênes. C’est pourquoi leur air maléfique le peine énormément. Selon lui, ils n’ont pas toujours été ainsi. Il semble pourtant que même les plus anciens ne les aient jamais connus autrement que sombres, maléfiques et tordus. Dunman est également le seul à employer ce nom, Galinda, qui effraye les paysans du pays. Ceux-ci sont très superstitieux et lorsqu’ils sont amenés à en parler, ils disent plus sobrement – et assez bas – « la Forêt ». Il existe chez ces gens une sorte de crainte quasi révérencieuse de la Forêt ; ils semblent avoir peur d’attirer sur eux la colère des démons s’ils pensent seulement à son nom.
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