Chapitre 3:
à la recherche du miroir
(par
Cécile C., ajouté le 21/06/03 13:22)
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Il s’avéra rapidement que la nouvelle venue avait une capacité d’adaptation très supérieure à celle que Carangil et son frère se supposaient eux-mêmes. Il lui fallut peu de temps pour se faire aux coutumes des Elfes de Lórien, et assez vite on put la retrouver vagabondant dans les bois, à chanter et à s’étendre aux pieds des arbres, et la nuit à grimper dans leurs branches et contempler les étoiles, ce qui, assez curieusement pour une étrangère, n’avait pas l’air de l’ennuyer du tout. Assise en retrait, elle écoutait les chants et les conversations, et lorsque Carangil lui en eut appris quelques mots, elle voulut en échange lui enseigner son langage. Lui et son frère étaient un jour occupés à s’entraîner mutuellement, et s’acharnaient en vain à en reproduire les inflexions musicales, quand une voix de femme les interpella. — Pas áý, ãÿ, dit-elle. Savez-vous où est ce miroir dont tout le monde parle ? Anh Ni venait de s’agenouiller juste à côté d’eux ; ils ne l’avaient pas entendue venir. Elle avait tressé ses cheveux et consenti à échanger ses souliers brodés contre les chaussures légères des bois, mais elle ne s’était toujours pas départie de ses vêtements rutilants. Carangil lui en fit la remarque. — Je saurai me cacher, s’il le faut, répondit-elle. C’est très aimable à vous de vous inquiéter. Je ne pensais pas que votre pays était toujours en guerre. — On ne peut pas cesser d’être en garde, dit Carangil. — Comme je vous comprends bien. Elle s’inclina. — Pardonnez ma brusquerie, dit-elle. Je pensais que vous m’auriez entendue arriver. J’ai entendu une très longue histoire sur un miroir de divination que quelqu’un garde par ici. J’ignoriez que vous utilisiez les miroirs. Elle s’interrompit et baissa les yeux. — Pourquoi veux-tu voir ce miroir ? lui demanda Norgil. — Je ne sais plus, répondit-elle. Elle regardait toujours au loin. Elle avait l’air un peu perdu. — J’ai oublié tellement de choses. — Tu voudrais les retrouver à l’aide du miroir ? — Je voudrais rentrer chez moi, dit-elle. Les deux frères ne trouvèrent pas grand chose à répondre. — Le seul miroir un tant soit peu remarquable qu’il y a dans la forêt appartient à la reine, dit enfin Carangil. Il te faudra un certain temps pour obtenir une audience, et la reine est assez occupée avec les affaires étrangères pour ne pas avoir toute une nuit à te consacrer. Nous pouvons t’héberger en attendant, si tu veux. — Si je jure de ne pas chercher à faire disparaître ou à brouiller le miroir, ne me laissera-t-on pas m’en servir seule ? — Seule ? Carangil hésita. — C’est que c’est un miroir particulier, dit-il. Il avait parlé en détachant ses mots, à présent plus si sûr qu’elle le comprenait bien. Il dut convenir que là n’était pas le problème. Il reprit : — Il ne suffit pas de verser l’eau dans la vasque et de regarder au fond, dit-il. Il faut savoir faire apparaître les images. La reine le peut. Mais le miroir ne s’anime pas sur n’importe quelle demande. D’ailleurs, c’est dangereux. — Mais voulez-vous dire qu’une seule personne dans tout le pays est capable d’utiliser un miroir de divination ? Elle finit par secouer la tête. — C’est aussi indispensable que les langues étrangères, dit-elle. Elle les salua et partit de son côté. Carangil essaya de la rappeler ; il s’aperçut qu’elle avait disparu au détour des arbres, et il lui fut impossible de la retrouver. — Quelle est cette sorcellerie ? demanda-t-il. — La sorcellerie, cela n’existe pas, répliqua son frère. Il faudra que tu finisses par l'admettre. Il n’y a qu’à comprendre la nature. La sorcellerie est une fable pour les hommes et les enfants qui ne comprennent pas encore. — Alors je dois comprendre beaucoup moins de choses que je ne l’imaginais, dit Carangil. Il regarda de nouveau derrière lui. Mais Anh Ni ne revint pas.
Elle ne reparut que le soir ; elle avait l’air un peu lasse. Lorsqu’elle parut dans les branches au-dessus du flet de Carangil, sa tête effleura une fleur dorée qui resta prise dans ses cheveux. — La reine a bien caché son miroir, dit-elle. Elle regarda sans y toucher le pain et les fruits posés devant elle. Au bout d’un moment, elle détacha la fleur de ses cheveux et l’examina curieusement, sans sourire. — Nous essaierons de t’obtenir une audience, dit Carangil qui ne savais pas trop quoi dire d’autre. Elle hocha la tête. Après quelques minutes, elle s’étendit sur les planches du flet, les yeux ouverts et la figure tournée vers le ciel. Sa respiration était à peine audible et bientôt, on n’en perçut plus rien du tout. Norgil lui dit quelque chose. Il se rendit compte qu’elle dormait. Les deux frères se turent. Tandis qu’ils la regardaient, ils eurent l’impression que le vent pour les éviter faisait un détour par les branches les plus proches. — Si elle-même ne sait pas ce qu’elle cherche, il ne sera sans doute pas bon de l’amener face au miroir, dit Carangil. — Elle cherche à retrouver ses souvenirs. Ce n’est pas si compliqué. — Il serait peut-être plus sage de prendre conseil auprès d’un savant, répondit Carangil. J’ignore dans quel pays peuvent vivre des gens comme elle, mais sans doute y en a-t-il par ici qui ont plus voyagé que moi. Pourrait-elle venir d’une ancienne tribu cachée ? — Peut-être nous le dira-t-elle, quand elle ira retrouver les siens. Dans le noir, c’était comme une lumière qui se dégageait du visage de la jeune fille. Ses yeux brillaient, voilés par des songes dont on ne perçait pas le fond ; mais on sentait de son âme se dégager une force contenue comme aucun des gens de la forêt n’en possédait, et dont elle irradiait doucement. Elle faisait un peu peur. Carangil et son frère avaient entendu parler de ceux que les ténèbres avaient pris et corrompus dans les temps anciens ; et bien que la jeune fille n’eût rien de sombre en elle, il semblait que c’était sa puissance, et pas la bénédiction des Elfes, qui l’illuminait ainsi, comme si elle et sa famille, des générations avant, avaient consacré leurs vies à combattre et à se cacher, comme si les batailles sans fin étaient son secret héritage. — Il est vrai qu’il lui faudra rentrer chez elle. Il y eut une autre silence. — C’est dommage, dit Carangil. |
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