| Depuis six jours déjà, nous marchions en silence au pied des montagnes. La clameur noire de la bataille était derrière nous, et Angband vomissait encore ses légions. Nous avions survécu à ce cauchemar. De justesse. Mais combien de nos frères ne reviendraient pas ? Nous étions venus de Brethil derrière notre seigneur, Haldir, dont le corps pourrissait désormais quelque part dans la plaine d’Anfauglith.
Nous étions trois dans la vallée déserte entre les hautes montagnes, à fuir le long du Sirion, espérant rejoindre Brethil, notre terre. Moi, Grimoald, et mes deux compagnons, Ysarn et Alwyn. Alors que l’armée d’Hithlum était presque encerclée par les orques, j’avais choisi de fuir au lieu de rester mourir là-bas, et ils m’avaient suivi. La terreur avait été trop forte. Nous étions sans nouvelles de la bataille. On nous avait parlé de renforts elfes venus de Gondolin, et de l’armée de Maedhros. Mais nulle part ils n’étaient visibles. Alwyn était persuadé de notre défaite. Mais je conservais un espoir. Et cependant, six jours déjà !
Nous quittions désormais les Montagnes de l’Ombre, et une grande plaine déserte s’étendait devant nous. Quelque part coulait le Sirion, qui descendait vers notre pays. Je n’aimais pas l’idée de voyager dans ce grand espace découvert, aussi je fis presser le pas à notre petit groupe. Encore une vingtaine de lieues avant la lisière de Brethil ! Cela représentait au moins quatre jours de marche.
Et ensuite, enfin, serions-nous à l’abri sous les arbres que nous aimions tant.
Le soleil avait entamé sa course vers l’horizon, mais était encore haut. Au loin s’élevait une sorte de petite colline, un mont herbeux. Un endroit parfait pour se mettre à couvert pour la nuit. En deux heures, nous l’avions atteint. Le soleil déclinait alors sérieusement, et nous installâmes notre camp. Quelques baies sauvages poussaient, éparses. Elle complétèrent notre dîner fait de fruits secs. Ysarn prit le premier tour de garde, et je me préparais à dormir, alors même que la nuit n’était pas encore tombée.
Un grognement sourd se fit alors entendre. Il y avait quelque chose de l’autre côté de la colline. Je me levais brutalement, tremblant. Et trois guerriers orques apparurent, jaillissant des deux côtés de la colline. Ils se tenaient désormais devant nous, leurs haches à double tranchant bien en évidence. La peur sourde qui m’habitait depuis la bataille céda la place à la panique. Mes mains tremblaient tellement que je ne pouvais tirer mon poignard.
Les orques grognaient, l’un d’eux bavait même. Je ne pouvais maîtriser mon tremblement. Ysarn semblait sur le point de pleurer, alors qu’Alwyn serrait sa hache, l’air déterminé. Les orques se préparaient au combat, mais soudain, Ysarn tourna les talons et fuit. Sans réfléchir plus, je le suivis, heureux au fond de moi de son geste. Alwyn poussa un cri rageur, et se mit lui aussi à courir. Les orques éructèrent, et se lancèrent à notre poursuite. L’un d’eux décocha une flèche, sans résultat.
La panique s’était emparée de moi, une fois encore. Je ne songeai qu’à mes jambes, qu’à courir, je ne voyais plus rien. J’entendais seulement les cris des orques. Bientôt couvert par le bruit des sabots. Des sabots ? J’aperçus deux chevaux devant nous. Il y avait là un destrier, et un animal plus petit, un sommier, cheval de bât. Un chevalier devant nous, trois orques derrière. Je m’arrêtais alors, imité par mes deux compagnons. Le destrier partit au galop, chargea. L’homme qui le montait tenait une sorte de lance avec un pennon. Il fonça sur les orques.
«Pour Húrin de Dor-lómin!»
Je détournais les yeux du combat. Quelques coups rapides furent échangés. Les orques furent rapidement massacrés. Tous à présent nous regardions le chevalier. Il portait une cotte de mailles brillantes, un large bouclier, et le soleil écarlate se reflétait dans son épée. Son visage était à moitié couvert par un casque d’acier. Il se tenait sur sa monture, fier, et silencieux, entouré des trois cadavres. L’un d’eux avait la lance fichée dans la poitrine.
Et son rire clair sonna comme milles trompettes victorieuses. J’osais à peine lever les yeux sur lui. Ses longs cheveux bruns, maintenant libérés de l’emprise du heaume, flottaient au vent comme une bannière. Il regarda un instant sa lame sanglante, puis se tourna vers nous. D’une voix joyeuse, mais concernée, il s’enquit de notre sort. Nous n’avions rien, et cela nous rappelait cruellement notre lâcheté. Il sauta à bas de sa monture, et accrocha son bouclier à la selle. Alwyn et Ysarn, plus intimidés encore que moi, se tenaient en retrait, tête baissé. Je ne pus m’empêcher de songer à quel point nous étions misérables, avec nos tuniques et nos braies grossières, porteurs d’armes rudimentaires, en comparaison de ce chevalier étincelant. De pauvres forestiers jetés dans la Bataille à la suite de leur seigneur. Qui pouvait nous reprocher notre fuite face à ces orques ?
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