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Apparence  

 

De la gravité transversale des ophidiens. (et des apodes en général)

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 3: Une branche de cerisier.
(par Skiaphoros, ajouté le 04/05/04 06:13)








Humain lecteur, qui t’aventure avec moi dans le maelström de ces pages, je vois bien ta mine déconfite et ton regard froncé. Mais qu’est-ce donc que ces serpents qui sombrent dans ce spleen abscons, où la logique souveraine est destituée au profit de considérations sibyllines !
La gravité, deux pattes, la gravité ! Nous autres ophidiens avons une appréhension distincte des forces qui nous régissent, et si tu ne peux concevoir une chute à travers un aven infini, essaye un peu de cesser de penser avec ton maudit référentiel anthropocentrique ! Ah, je vois bien que j’ai perdu ton attention encore, je ne suis après tout qu’un misérable serpent et pas un conteur chevronné, car pour ce faire il eût fallu que je sois chat ou bouc ! Mais si il faut que nous sombrions tout deux encore dans ce précipice, apprend ci-haut, anthropique anagnoste ou liseur libertaire, les règles et les espoirs qui nous animent, nous autre chuteurs et que j’appris au fur et à mesure de mes rencontres squamifères. Si nous persistons à sombrer inlassablement dans l’igue fatidique, c’est que nous chérissons l’espoir fragile d'accéder un jour au fond du gouffre, et même si nous ne caressons plus le désir stupide de voler. Souvent, entre quelques adjonctions stridulantes, nous conjecturons sur la possibilité d’y trouver un océan d’étoiles. Imagine… Un déluge d’astres incandescents dansant pour les serpents insolents ! Ah ! Comme j’aimerais glisser sur des steppes cycliques parsemées d’ombres et de soleils ! Que ne sacrifierais-je pas pour encore avoir cette certitude innocente de plonger vers l’inconnu fascinant, promesse de prodiges et de merveilles, où les falaises n’existeraient plus, où la chute serait un envol et où nous serions maîtres des fluctuations de l’alizé ! Mais maintenant que l’horrible vérité se dresse infranchissable, auspice de ma destruction, je me prend à souhaiter d’être toujours ce jeune chuteur assuré et ignorant, qui échappait aux élongations fatidiques du grand ver, d’un coup d’appendice bien placé !

La première fois que j’ai eu vent de la réalité du fond remonte à deux ou trois cycles. La masse noire et informe du vers géant se faisait toujours plus ramassée, et je pouvais me reposer quelques temps sur les falaises, à l’affût d’un cadavre, plus nombreux sur les parois rocheuses qu’en pleine chute, où les excréments du Grand Serpent atteignent bien rarement de tel bas-fonds. Pourtant, ce jour-là, alors que je m’apprêtais à savourer tranquillement une carcasse encore fraîche, j’ai senti Sa silhouette obscure qui grossissait derrière moi. J’ai senti la mâchoire s’ouvrir subrepticement et une haleine sulfureuse qui s’en exhalait sournoisement , l'effluve était si puissante et si tenace qu’elle m’aurait sans doute rendu inconscient si je n’avais eu le réflexe de sauter à nouveau dans le vide éternel. Les crocs se refermèrent sur quelques autres serpents, mes compagnons de chute de naguère, que jamais plus je ne revis …
Je filais à moitié étourdi dans les profondeurs salvatrices, sans prêter garde aux rafales qui me pressaient vers le centre du gouffre. La rumeur voulait que ce fut un endroit périlleux, les vents y étaient contraires et même un serpent aguerri par des cycles de chute pouvait s’y retrouver coincer jusqu’à ce qu’il y crève de faim ou de mélancolie, ou il pouvait aussi se voire soudainement projeter contre une des saillies des falaises, sans autre forme de procès.
Je n’avais jusqu’alors jamais osé m’aventurer vers ces zones angoissantes, fantasmes de nos craintes, et c’est ainsi bien malgré moi que je m’en trouvais prisonnier. Pourtant, c’est au milieu de ces souffles infernaux que je devais y faire une rencontre qui bouleversa à jamais ma conception de la descente et mon assurance à voguer à travers l’aven de ma vie.


A ma grande surprise, plus je m’approchais du centre, plus les souffles s’apaisaient et plus il me semblait atteindre un état surprenant de gravité statique. Ainsi, tandis que je me complaisais dans cet immobilisme proche de l’apesanteur, j’aperçus la silhouette pâle d’un python albinos qui s’élevait non loin de moi. Parfaitement lecteur rampant, tu as bien lu ! Qui s’élevait ! Et avec majesté encore ! Je hâtais ma chute vers sa céleste élévation. Il me siffla et nous nous immobilisâmes l’un en face de l’autre avec fascination et suspicion.
-Holà monsieur mon semblable (il avait à quelques anneaux près, la même corpulence que moi), lui fis-je, se pourrait-il que je puisse en croire mes yeux ; se pourrait-il que vous connaissiez l’art du vol ??
-Hélas non, confrère pituophis, Je ne fais que tomber dans l’autre sens et me laisser porter par des flux inverses à ceux que vous suivez !
-Ah quelle déception ! Mais dites-moi encore, si vous montez, alors que je descend, auriez-vous l’obligeance de me révéler quelles sont les hauteurs desquelles vous tombez et vers lesquelles j’ascensionne follement ?
-Mais très certainement, car en vérité, c’est bien vers une impasse que vous vous dirigez !

Et alors il me conta qu’il venait d’un pays de ténèbres où un Grand Serpent blanc régnait sans partages en un tyrannique assemblement d’ophidiens tous plus tristes et égotistes les uns que les autres. On y mangeait guère à sa fin et il n‘y avait aucun espoir d’ascension sinueuse si ce n’était de tenter sa chance en se jetant dans le précipice et en se jouant des reflux contraires qui y faisaient obstacle. Quand je lui contais de mon côté les illusions que projetaient le l’intestin salvateur du Grand Noir, et l’anéantissement de toute personnalité cynique, il en parût fort déconfit et nous conclûmes qu’il était plus sage de cesser de s’enfoncer d’un côté comme de l’autre puisque nul espoir ne résidait de quelque bord qu’on se trouvât. Nous nous prîmes alors soudain d’une passion instinctive l’un pour l’autre et nous décidâmes, tout en sifflant, d’aller nous poser sur une branche adjacente. Je dus pour cela, revenir un peu sur mon glissement (désorientation assurée !), et emprunter les courants qui redescendaient vers les hauteurs de ma jeunesse. Peu importait, j’étais si heureux d’avoir enfin trouver un comparse si semblable et dont les sifflements pensifs s’accordaient si merveilleusement aux miens que j’étais prêt à tous les sacrifices. Nous restâmes ainsi quelques temps bénis sur cette branche de cerisier qui s’élevait dans l’abîme.
Contrairement à ce que le vieux serpent m’avait assuré, la branche fut un espace enchanté pour moi, je me plaisais à en contempler les ramifications infinies qui se perpétraient jusqu’aux pointes invisibles de ces bourgeons, je me plaisais à m’enrouler avec mon compagnon autour de ces nœuds secs et rugueux comme le vieux serpent que j’aurais pu devenir. Hélas ! J’étais tellement absorbé par mon mysticisme extasié que je ne prêtais pas attention aux désillusions grandissantes de mon compagnon. J’ai compris bien plus tard qu’il devait se sentir oppressé, entouré de toutes ces branches hérissées, qui s’agitaient doucement au gré des bourrasques éoliennes, et qui bruissaient à l’unisson comme des spectres griffus. Pourtant, la proximité des feuilles ressuscita en nous le désir de voler et nous avions mis en place une stratégie sophistiquée qui consistait à utiliser un complexe de fleurs et de feuilles de cerisiers. Les boutons de notre branche étaient presque en fleur, aussi en cassais-je un rameau encore souple et vert et m’apprêtais-je à tester sa résistance à l’air en me lançant à nouveau dans le vide, là où les courants ascendants étaient les plus forts. Mon ami, lui, voulait essayer notre technique arboricole avec un groupe d’élite ascensionnelle qui s’en retournait péniblement vers le Grand Noir. Il avait chuter seul pendant tous ses cycles et il voulait désormais tomber, glisser, planer en groupe. J’étais déçu. Moi qui n’avait besoin que de sa seule compagnie, pourquoi désirait-il tellement s’assimiler à un cercle d’ophidien ? Les cercles tournoient et se ressemblent, leurs persiflages ressassent les mêmes affectations, le même pharisaïsme, de sociétés serpentueuses en sociétés vermoulues. J’ai bien essayé de lui siffler raison à plusieurs reprises, de lui faire percevoir qu’il se verrait forcé de muer indéfiniment pour plaire aux passion capricieuses des cénacles, qu’il en serait aliéné au point de s’oublier.
Mais ai-je moi-même jamais connu ce python blanc si semblable ?
Tu souris rampant à deux-pattes ? Forcément, tu n’y comprend rien ! Nous autres sauriens avons un procédé de communication par stridulations si avancé, que nous pouvons exprimer des centaines de concepts, qui nous traversent l’encéphale, en quelques modulations appropriées. Hélas ! Je siffle moins bien que je ne pense, comme c’est rarement le cas chez ceux de ma race. Et à souffler vrai à quoi diable me servent ces pensées que je ne saurais moduler, ni même feuler ?


Quoi qu’il en soit, j’ai sauté dans l’abîme avec ma branche quasi fleurie pendant qu’il rejoignait sa formation. Nous avions décidé d’expérimenter les résistances comparées des fleurs et des feuilles de cerisier. J’avais choisi les fleurs en raison de leurs formes en cloche, qui devait offrir plus d’imperméabilité à l’air. Nous nous donnâmes rendez-vous d’ici un cycle et nous partîmes chacun de notre côté...
Hélas, comme la branche de cerisier me manquait alors… Je me sentais inexplicablement si vide et seul sans mon excellent ami. Comme j’aurais aimé resté sur cette branche de cerisier jusqu’au trépas… à observer les serpents tomber, monter se faire absorber ou expulser… à m’extasier pour les étoiles de la roche qui en gloussent secrètement… Et parfois je serais aller voleter à travers les brises tortueuses du centre pour revenir, toujours, à ma branche de cerisier. Mais le destin ne satisfait pas plus les vieux rêves de serpents, qu’il ne se soumet à vos caprices, humains !
Alors, je m’efforçais de voler avec ma ramure fleurie , qui me poussait entre la gueule comme des cornes ailées. Ma foi, j’y obtins quelques succès concluants, tandis que je considérais mon complice réaliser des prouesses avec ses feuilles, tout au dessus de moi. Je lui lançais parfois des sifflements d’admiration mais il y répondait avec de plus en plus de distance et d’indisposition .
Et puis les fleurs se fanèrent. Un à un, les pétales s’effeuillèrent vers les brumes du Grand Noir et vers les succès du python albinos, qui, je le comprenais désormais, ne m’attendrait jamais plus sur cette branche de cerisier. Et les fleurs pleuvaient comme une neige de soupirs brisés, et les pétales s'évanouissaient comme des flocons d’incompréhension zébrant les cieux de leur douce indifférence.
Alors, je succombai à mon marasme et je sancis dans les spirale obscures du précipice qui s’emplissait toujours un peu plus de noirceurs.





Voir le chapitre 3 sur 4



Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.