Chapitre 3:
Lemmi ou la maison du silence
(par
Vayrenoth, ajouté le 26/03/02 15:05)
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( Petite préface: On va sûrement me reprocher tôt ou tard le peu de rapport entre Tolkien et ce que j'écris, alors je vous fais d'avance mes excuses... Le thème "Amitiés" m'inspirait en fait plutôt un conte allégorique, une fable absurde sans aucune cohérence avec la TdM. De plus j'ai toujours été fasciné par les récits horrifiques et les atmosphères glauques, oniriques, enfin plutôt cauchemardesques... Alors suicidaires s'abstenir. Bon, le ton est donné... J'essairai de faire plus gai la prochaine fois. Promis, juré.)
Lemmmi ou la maison du silence
Il marchait sans s’en rendre compte depuis longtemps déjà. De temps en temps, mécaniquement, il levait ses mains devant son visage pour se protéger des ronces qui le griffaient cruellement. Au-dessus de lui, lointaine et pensive, la lune irradiait, et baignait ses noirs cheveux de pâles reflets d’argent. Bientôt la forêt s’écarta, révélant une longue plaine aux herbes balayées par le vent. Une pauvre masure branlante se dressait, misérable, au beau milieu de l’espace découvert, luttant pour ne pas être emportée par la nuit. Une faible lumière l’éclairait de l’intérieur. Il baissa les yeux. Une petite fille était devant lui qui le regardait. - Tu es un fantôme, toi aussi ? lui dit-elle. Puis, voyant son mutisme, elle recommença : - Tu as un nom ? Il ne sut pas lui répondre. Il ne savait même pas s’il avait jamais eu un nom. En silence, la petite fille lui prit la main, et l’entraîna vers la pauvre masure noyée dans l’ombre. - Dépêche-toi, émit-elle, tout le monde t’attend. Lorsqu’il passa le seuil de la porte, il eut la surprise d’entrer dans une salle immense, bien trop grande pour la misérable demeure qu’il avait aperçue de l’extérieur, et cela le troubla profondément, mais pas autant que ce qu’il vit après. Car au milieu de cette salle il y avait une table interminable, couverte de boissons et de mets exquis, autour de laquelle étaient assis, dans un terrible silence, des dizaines de personnages tous plus incroyables les uns que les autres : des hommes, des femmes, jeunes ou vieux, souriants ou faisant triste figure, laids, beaux, riches et pauvres, parfois même éclopés de manière monstrueuse. Mais le plus terrifiant était cette espèce de silence dans lequel ils évoluaient, se levant pour se servir et se rasseyant, partant vers une pièce ou revenant d’une autre, avec des expressions et des mimiques tristement exagérées, comme des marionnettes échappées d’un théâtre macabre. A l’invite de la petite fille, il s’assit à une place vide et commença de se servir ; à côté de lui, une femme sans bouche lui faisait un sourire invisible. - Ils ne font pas de bruit, expliqua la petite fille avec un air sérieux étrangement décalé, car mon frère dort à côté. Il ne faut pas le réveiller. Malgré ces paroles il comprit très bien que tous ces gens étaient muets, comme lui. Cette comédie sinistre le mettait vraiment mal à l’aise, et le contenu de son assiette avait un air bizarrement vaporeux. Il refusa d’y toucher. La petite fille, elle, mangeait à l’écart, et son dîner ne se composait que d’eau et de pain, qu’elle avalait lentement, pensivement, ses grands yeux noirs fixés sur un rêve invisible, d’où l’espoir semblait absent. A la fin de son triste repas, elle se leva ; il eut la surprise de voir tous les convives se lever avec elle. Puis tous se dirigèrent vers une chambre, dans une file ordonnée, menée par la petite fille. Un à un, ils disparurent à l’intérieur. Curieux, mais aussi conscient qu’il manquerait à ses devoirs s’il ne les suivait pas, il les imita. En fait, la porte donnait sur une chambre aussi grande que la première, mais dans celle-ci il n’y avait qu’un tout petit lit, usé et mal en point, dans lequel un très jeune garçon, le teint et les lèvres pâles, semblait dormir. Et, ce qui paraissait incroyable vu leur nombre et la petitesse du lit, tous les convives étaient penchés sur lui et pleuraient - de façon odieusement hypocrite, car leurs traits se déformaient atrocement, muant leurs visages en masques monstrueux, mais jamais une larme ne coulait de leurs yeux vides et plissés. Seule la petite fille ne pleurait pas. Doucement, très tendrement, elle épongeait le front de son frère avec un linge humide. Puis elle l’embrassa sur la joue, et se redressa pour finalement s’en aller, suivie de tous les convives. Il sortit en dernier, intrigué par tout ce qu’il venait de voir ; la petite fille l’attendait, très grave, près de la porte. - Je m’appelle Lemmi, dit-elle, et mon frère se nomme Daschen. Il est très malade. J’essaie de le guérir, je fais de mon mieux ; mais personne ne peut m’aider. Le seul qui le pourrait, c’est un ami, quelqu’un qui souffre vraiment pour nous, quelqu’un qui puisse saigner pour nous aider. Mais un ami, cela n’existe pas ; car les gens sont comédiens et égoïstes, et les mots qui sortent de leur bouche n’ont aucune saveur. Les amis n’existent pas. Sur ces sombres paroles, elle le prit par la main, et le conduisit à sa chambre ; à leur passage, les couloirs semblaient se distordre et se déformer, comme si la maison se modelait à leur convenance. Arrivée là où elle souhaitait l’emmener, elle le quitta. En se glissant sous les draps, avant de fermer les yeux, il eut une vision terrifiante : la maison toute entière était un être vivant, et lui-même se trouvait dans ses organes vitaux, qui palpitaient et pulsaient au rythme d’une respiration moite et saccadée, la respiration d’un malade. Il s’endormit.
Lorsqu’il se réveilla, la nuit était toujours là, et les étoiles n’avaient pas bougé. Le même vent couchait les herbes dans la prairie. Le temps avait passé sans que rien ne change, et le jour ne s’était pas levé. Il croisa Lemmi dans un couloir. Elle portait son frère, nu, dans ses bras, pour aller le baigner dans la rivière qui coulait en contrebas de la masure ; sur son passage, les convives lui présentaient des bassines, des cuves et des seaux, qui auraient pu lui éviter ce pénible chemin, mais aucune eau ne les remplissaient. En voyant que Lemmi refusait leur aide inutile, les convives prenaient l’air contrarié, puis s’en allaient en ricanant. Elle atteignit la rivière, seule. Au retour, il l’accompagnait. Mais quand Daschen fut de nouveau installé sous ses draps, une étrange impression saisit l’invité ; un sifflement aigu résonna à ses oreilles, tandis que les murs semblaient se resserrer pour l’écraser. Voyant son malaise, Lemmi sourit. - Ce sont les murs, expliqua t-elle. Quand ils respirent trop vite, ils s’essoufflent, et tout le monde étouffe avec eux. Alors il faut les caresser doucement, comme ça, pour les calmer, et leur chanter une berceuse pour qu’ils s’endorment. Disant cela, elle passait une main consolatrice sur une paroi en murmurant une comptine enfantine, de la même façon qu’on aurait pu cajoler un être tremblant. Il avança alors également une main vers une paroi et, posant la paume sur le mur, il eut la surprise d’entrer en contact avec une fourrure douce et lisse, comme le pelage d’un animal frissonnant. Sa vision lui revint d’un coup ; retirant vivement sa main, il en couvrit sa bouche. Et poussa un long cri muet.
Les nuits passèrent, mornes et silencieuses, avec toujours les mêmes rituels constitués autour de Daschen sans que celui-ci ne se réveille jamais. Pourtant, l’invité se sentait de plus en plus détaché de la détresse des deux enfants ; il en venait même maintenant à désirer le repas vaporeux des convives fantômes, s’étant nourri depuis le début de pain et d’eau comme Lemmi. Les visites en solitaire qu’il faisait de temps en temps à Daschen, cherchant un moyen de le guérir, se raréfiaient. Mais lorsque son corps commença à devenir vaporeux, distendu par endroit comme celui des convives, et qu’il sentît son esprit se durcir, indifférent à la joie et à la peine, le voile devant ses yeux se leva brusquement. Il se vit alors prisonnier d’un fantasme malsain, où les murs vivaient et bougeaient, où les gens apparaissaient sans le masque de leur chair, mais comme les fantômes de leurs propres vices ; le monde d’un cauchemar d’enfant, à la fois naïf et terriblement lucide. Un cauchemar construit autour d’un drame, une maladie - la perte d’espoir compensée dans l’imaginaire. Une seule perle surnageait : la beauté d’une aide désintéressée venue de l’extérieur, chaleureuse et réconfortante. La douceur d’un rayon de soleil capable de délivrer le prisonnier du silence. La pureté d’une simple amitié. Il se frotta les yeux et s’aperçut qu’il pleurait. Ses pas le conduisirent jusqu’à la chambre de Daschen. Là, il se souvint des paroles de Lemmi. Il s’approcha d’une fenêtre tout juste née, décrocha le reflet d’espoir qui s’y était brisé - et en piqua le bout de son doigt. Une perle de sang apparut, scintillante, suivie de beaucoup d’autres. Elle tomba sur le visage de Daschen. Penché sur lui, l’invité pleurait et saignait. Les murs retenaient leur souffle.
Non loin de là, Lemmi se réveilla d’un long et pénible cauchemar. Elle s’étira longuement, posa ses pieds sur le parquet craquelant. Personne dans l’unique couloir dont les murs ne semblaient vouloir bouger. La maison était toujours aussi petite. Lemmi courut vers la chambre de son frère, le cœur battant. Elle ouvrit la porte. Daschen avait les yeux ouverts et baillait, quelques couleurs teintaient ses joues moites. Près de lui, un jeune à l’air franc souriait à Lemmi. La petite fille se jeta sur son frère qu’elle serra dans ses bras en riant de bonheur. Puis elle tourna les yeux vers le jeune homme, qui n’avait pas bougé, ni perdu son sourire. - Je m’appelle Useyln, dit-il alors. J’espère que nous deviendrons amis.
Dehors les étoiles pâlissaient ; l’aube était proche.
FIN |
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