Chapitre 3:
Menele
(par
Stéphanie, ajouté le 02/06/05 15:55)
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Un des caractères qu'il nous faut rapprocher du rêve de purification que suggère l'eau limpide, c'est le rêve de rénovation que suggère une eau fraîche. On plonge dans l'eau pour renaître rénové. Gaston Bachelard, L’Eau et les Rêves, ch.6, V.
Il y a un moment déjà que je sens une présence vivante dans les environs… Le silence n’est plus le même ; c’est un silence occupé. Un silence non pas vide de tout, mais un silence pensif. Quelqu’un vient, quelqu’un qui pense, qui doute et qui souffre. Quelqu’un de las, aussi. Je pense même qu’il ne sait plus pourquoi, comment et pour qui il est ici ; le désert fait son œuvre. Il dévore tout. Ce n’est même pas une volonté de détruire et d’assimiler, c’est un simple acte mécanique d’absorption contre lequel on ne peut lutter. A moins d’être comme moi ; mais parfois je me demande si moi aussi je ne suis pas un simple acte mécanique de résistance au désert. Ce sont des pensées qui me viennent de plus en plus souvent… Un être vivant, enfin ! Après toutes ses longues années à me demander à quoi bon encore, à quoi bon rester et vivre, à quoi bon et puis si. Il a dû venir de très loin. Autrefois j’allais encore jusqu’à la Cité d’Evinemi, l’Ocre doré du Royaume des Inemi. Mais la Cité est loin, et les sables l’ont prise. Il n’y a plus d’Inemi là-bas, maintenant, et j’ai cessé de m’y rendre. Je m’affaiblis, aussi, et je n’ai plus la force de reprendre mes anciennes routes… Mon attention est tournée ailleurs maintenant. Vers mes deux arbres. Nous sommes là au milieu du désert. Nous attendons. Parfois, je me demande pourquoi, quoi, et jusqu’à quand. Parfois j’ai envie de m’éteindre pour de bon et d’abandonner cette lutte contre le désert qui m’épuise. Mais à chaque fois le bruissement inquiet de leurs feuilles me réveille de ma torpeur, et je me dis que rien que pour eux, je dois continuer mon chant. Qu’ils veillent sur moi autant que je veille sur eux. Que la tentation du désert a failli me réduire à sable. Comme elle est en train d’affaiblir l’Inem qui marche. Il est temps qu’il vienne à moi, avant que de devenir sable à son tour. Il n’est plus guère de salut pour les Inemi ici. Ils sont condamnés. Le vent des sables m’a rapporté qu’ils s’étaient enfuis du Royaume des Inemi, que celui-ci était vide maintenant… que le sable avait envahi les rues et les masures, les châteaux et les tours de garde. Il n’a pas su me dire pourquoi ils étaient partis. C’est le vent de la mer qui m’a répondu : les Inemi se sont évadés pour échapper au sable, pour bâtir ailleurs, car le Désert dévorait tout. Ils ont passé la mer pour trouver par delà elle d’autres terres à coloniser. Mais il n’a pas su me dire s’ils s’étaient demandés pourquoile Désert dévorait tout. Moi, je le sais. Mais ils ne sont pas venus me le demander. Leur fuite ne les protégera pas. Le Désert les poursuivra. Il est arrivé à la mer, déjà. Il la franchira. Bientôt il viendra toquer aux portes de leur mémoire. Mais je serai trop loin alors ; je ne pourrai plus rien pour eux. Et à la fin, je resterai seule avec mes deux arbres… A la fin, se posera encore la question du pourquoi. Et combien de temps encore mes arbres veilleront sur moi ? Ne finiront-ils pas par fatiguer à leur tour, à cesser de bruire au dessus de moi ? Alors nous deviendrons sable. Et seul le Désert restera. Pour toujours. Cette pensée me fait frémir, et mes arbres secouent leurs branches. Non. Il n’est pas temps d’y penser encore. Je tends mes pensées ailleurs… Que vient chercher l’Inem ? Aura-t-il la force d’arriver à moi ? N’est-il pas déjà en train de se perdre ? Je ne puis aller le chercher. Qui sait si je trouverai mes arbres encore debout si je me disperse ? Alors je chante un peu plus fort. Le son de ma voix finira bien par l’attirer. Je le vois maintenant. Il n’est encore qu’un point, mais dans le vide du désert que j’ai tant l’habitude de scruter, ce point qui bouge semble une promesse extraordinaire. Il est apparu au sommet d’une dune. Je l’ai vu tomber. J’ai cru un moment qu’il ne se relèverait pas. Il a débaroulé jusqu’au bas de la pente et est resté immobile. J’ai chanté plus haut encore ; il y était presque, il fallait qu’il se relève, qu’il marche. Il lui restait si peu de pas avant de me trouver, et j’étais là, là, à l’attendre ! Lève-toi, viens à moi ! Nous t’attendons depuis si longtemps, mes arbres et moi ! Mes arbres ont chantés. Il n’a pas bougé. Alors que je le croyais perdu, alors que j’allais me lamenter de dépit, je me suis rendue compte qu’il rampait. Viens, viens !murmuraient mes arbres. Viens à moi !chantais-je de plus belle, lui faisant miroiter le repos qu’il pourrait prendre ici, protégé de la brûlure du désert, protégé de la tentation du désert… Et en vérité, en tendant tout mon esprit à lui, je me sentais revivre à mon tour, rajeunir, bouillonner de nouveau d’écume. Sans y penser, je me parais pour lui. Bientôt je pus mieux le voir. Il tentait de se relever. Qu’il avait souffert ! Le Désert lui avait fait payer cher la traversée, et son visage était brûlé et suppurant. Sa bure autrefois beige était couleur sable, et il était sali du voyage. Son corps n’était plus qu’un simulacre d’Inem, amaigri et séché jusqu’aux os, ligneux et dur… Pourtant… Je sentais en lui la force vive d’un frêne. Tous ses atours d’Inem semblaient s’être évaporés pour ne plus laisser en lui que la ligne noueuse de l’arbre. Il est enfin arrivé auprès du bassin. Il ne m’a pas vue. Il lui restait à peine de force pour ramper à l’eau et s’y plonger le visage. C’était dangereux. Je l’évitais, lui refusant ce qu’il désirait ardemment, mais son visage n’aurait pu supporter ainsi mon contact. Il s’écroula. Alors, doucement, je l’humidifiais, lui rendait ce dont son organisme avait si cruellement besoin. Il n’y prit pas garde. Il dormait. Mes arbres le rafraîchissaient en agitant doucement leurs feuilles devant son visage. Bientôt il se détendit. Depuis combien de temps avait-il marché, combien de temps sans dormir, sans boire, sans se rafraîchir ? Combien de souffrance ? Et pourquoi ? Je brûlais de lui poser ces questions. Peut-être, à vrai dire, pour entendre un son de voix autre que la mienne et que celle de mes arbres. Il avait besoin de repos.
Il ne m’avait toujours pas vu. Mais devant l’eau, il ne pu résister à s’y baigner... Il quitta la bure qui l’avait protégé du sable et fini de se déshabiller dans le bassin, pour éviter sans doute un contact trop direct avec sa peau éprouvée. Je ne pu m’empêcher un mouvement de curiosité : il y avait si longtemps que je n’avais vu d’Inem ! Je jouai autour de lui, mais il avait les yeux trop ensablés encore pour voir ici autre chose qu’un coin de nature verte, à l’herbe drue et aux fleurs offertes, qu’une source fraîche et deux arbres. Y reconnaissait-il un chêne et un bouleau ? Et se demandait-il qui en était le gardien ? Je délassais son corps, fis mousser la saponaire, et s’il ne me remerciait pas, son expression de bien-être me suffit. Il resta des heures dans l’eau, à en avoir la peau fripée. Puis il sortit, et nettoya sa courte tunique blanche. Se rallongea, et s’endormit de nouveau. Il y avait longtemps que je n’avais pas chanté de berceuse… j’avais toujours crains de m’endormir moi-même, et de ne jamais me réveiller. Mais pas cette fois. Avec un Inem à protéger, la tentation du désert ne pourrait rien contre moi, et si je le rendais à la vie, lui m’avait rendu à la conscience de moi. Ma joie qui avait fini par s’émousser sourdait à présent à fleur de ma peau, et de nouvelles fleurs ouvrirent les yeux dans l’herbe qui me bordait. Un pied de menthe fleurit à la tête du jeune Inem, quelques plans de fraisiers sauvages s’égaillèrent au pied de mon chêne, et je me dis que, si ni mes arbres, ni moi n’avions besoin de nourriture substantielle, il n’en était peut-être pas de même pour lui. Alors je fis pousser des baies : ronciers, framboisiers, myrtilliers, airelliers… Bizarrement, cela ne m’épuisa pas, alors que j’aurai considéré cela comme un effort dangereux avant sa venue ; avoir quelqu’un sur qui veiller me redonnait du cœur, me redonnait du sens. Quand il se réveilla, il trouva les fruits sauvages mûrs pour calmer sa faim. Il ne parla pas. Ne s’étonna de rien. Il avait dû arriver à un état d’épuisement tel que seul son organisme exécutait ses fonctions vitales : manger, dormir. Et se sentir propre. Cela du moins me rassurait : il lui restait une trace d’Inemité, quelque chose que la tentation du désert n’avait pas effacé. Il ne me vit toujours pas, et pourtant je ne me faisais pas discrète. Mais il avait passé le désert, et s’était plus exposé au danger que bien des autres… L’étape risquait d’être longue, le temps qu’il se débarrasse de tout ce sable. Nous attendrions encore : nous avions passé tant d’années à le faire ! Le chêne avait mis plus de temps que le bouleau à me voir… et alors, il y avait moins de chemin à parcourir avant d’arriver à moi. Je ne savais combien de temps il pourrait mettre avant de recouvrer la vue. Une semaine passa, et il n’avait fait que dormir, manger et se baigner. Son corps reprenait de la chair. Je le trouvais beau, mais peut-être était-ce parce que j’avais oublié comment étaient les Inemi. Le bouleau était beau aussi, à la réflexion. Oui, et le chêne aussi… Ménian avait fait du bon travail, en son temps. Leur résistance physique était grande aussi, et mon Inemi ne tarda pas à recouvrer pleinement sa force et sa vitalité. Je vis qu’il recommençait de penser. Mais il ne parlait toujours pas. Parfois, il prenait de l’eau dans ses mains en coupe et se regardait le visage. Pour l’embêter, le bouleau y faisait tomber une feuille. Alors il relevait la tête, et le regardait en fronçant les sourcils. Peut-être ne connaissait-il pas les bouleaux. Il avait exploré les limites de mon domaine… Elles étaient assez proches, mais depuis sa venue, s’étaient élargies. Au-delà était le sable, et il n’osa jamais remettre les pieds dessus. De temps en temps, il hochait la tête, l’air perplexe, et se frottait l’arête du nez. J’aimais ce geste. D’autres fois, il se pelotonnait contre mon chêne, et je ressentais une pointe de jalousie que je secouai en gouttelettes. Jamais ce sentiment ne m’habitait longtemps. Un jour, il retourna se baigner dans le bassin, et cette fois-ci je ne lui en refusais pas l’entrée. Il se baissa vers la rive pour prendre de la saponaire et je me dressai derrière lui. Quand il se retourna, il me vit enfin. Il eut un mouvement de peur et de recul. Et un regard d’admiration qui me rempli de fierté. J’étais aussi vieille que le monde, et aussi jeune que ma source, et c’était sans doute cela qu’il admirait. Il se frotta les yeux, comme pour enlever du sable, ce qui me fit rire. « Non non, le sable est parti maintenant. Vous êtes enfin guéri. » Il hocha la tête, oublia un court instant sa nudité élégante et troublante avant d’en rougir. L’eau était claire et il ne pouvait s’y cacher. Mais je ne me cachais pas non plus, et il ne se privait pas de me regarder. Ce qui me fit rire encore : « Depuis tout ce temps que je suis là, vous ne m’avez accordé aucun regard ; je ne me suis pourtant jamais fait discrète. » Il reporta son regard au mien. « Je ne sais pas ». Je l’avais troublé. J’en étais heureuse. « Vous vouliez vous laver. Je ne veux pas vous en empêcher : faites donc. » Et je descendis le courant. Je sentis longtemps son regard sur mes épaules. Il me chercha par la suite, descendant à son tour le courant. Il s’était revêtu de sa tunique blanche, qu’il remplissait mieux maintenant. J’étais adossée au bouleau, regardant ses feuilles jouer. « S’il vous plait… » Je me tournai et lui sourit. « Je voudrai savoir… où je suis, depuis quand, et comment je suis arrivé, et qui vous êtes. — Je peux répondre à la première : vous êtes chez moi. Vous appeliez ce lieu autrefois Menele, la Source Vive. Je suis Menele. Depuis quand vous êtes ici, je ne puis vous le dire… j’ai dû mal à percevoir le temps comme vous. Plus de sept jours, mais je ne puis compter au-delà. Comment vous êtes arrivés : en rampant. Mais vous ne vous en souvenez pas, parce que le désert vous avait en partie dévoré. » Il resta silencieux, debout près de l’arbre. Je lui dis de s’asseoir, et il m’obéit machinalement. « J’ai donc réussi ». Il y eut un silence. Je jouai distraitement avec l’herbe. « Vous comprenez, je n’avais plus d’espoir. J’ai perdu tous mes compagnons. Je suis resté le seul survivant de la vingtaine de quêteurs partis pour retrouver la Source Vive. Même le Prophète a succombé, lui qui pourtant nous avait recruté pour être les Elus. Il y a bien longtemps, notre peuple a traversé la mer pour trouver des terres plus clémentes, moins arides… Mais la sécheresse nous frappe désormais chaque année ; d’après le Prophète, c’est ainsi que Dieu nous puni de notre orgueil. Et le seul moyen pour obtenir la Rédemption pour notre peuple est de trouver la Source Vive, celle que Dieu fit jaillir aux Premiers Temps pour irriguer la terre et donner naissance à la Vie. Une fois la Source trouvée, alors Dieu nous pardonnera, et la Source s’épandra de nouveau, faisant fleurir le sable et pleurer le ciel. » Je sourcillai… Les Inemi ont d’étranges croyances ! Qui est ce “Dieu” ? Un nom que mon frère aurait pris ? A l’entendre, il était le créateur de tout… et mon créateur. Ce qui est totalement faux, puisque nous sommes nés en même temps, mais il est bien dans les méthodes de Ménian de proférer de tels mensonges. Quel était son but, je l’ignorais… Je n’ai jamais réussi à le comprendre. « Et seul survivant, je vous ai enfin trouvé. Mais je ne comprends pas. Pourquoi Dieu ne m’est pas apparu ? Êtes-vous son émissaire ? Que dois-je faire ? Pourquoi le ciel ne pleure-t-il pas ? » Pour toute réponse, j’éclatai de rire et disparu dans l’onde. Je l’observai de derrière un rocher. Cette fois-ci il ne me voyait pas, mais c’était volontaire. Il ne parut pas surpris, mais pensif… Il se tourna vers le bouleau et posa la main sur son tronc. Oui, mon frère avait fait du bon travail. Il me connaissait sans doute trop bien, connaissait mon énergie et ma force, et mes désirs aussi. Espérait-il que je me perde en eux en y goûtant ? Voulait-il seulement me divertir ? Mais quel que fut son objectif, il y manqua. J’avais senti un piège et m’était retirée. Il n’a jamais pu me trouver ; est-ce lui alors qui m’envoie ses créatures, pour me repérer ? Il doit se douter de l’endroit maintenant. Deux ont disparus. Un troisième ne tardera pas. Pas de mon fait ; du sien propre. Il ne tardera pas à me désirer ; mais il en ignore encore les conséquences. Pourtant… deux sages se sont perdus. Deux arbres me protègent. Ce n’est pas très difficile à comprendre. Je leur ai offert une éternité qui durera autant que moi. D’autre part, j’avais été vexée par les paroles de l’Inemi. Il était encore plus stupide que les deux autres, qui eux, n’avaient ce fatras de croyances erronées ; me croire créée par quelqu’un ! Moi ! Menele ! Je Suis, et j’ai toujours Eté. Sans moi, rien n’aurait pu Être. Ni Menian, ni son “Dieu”. Rien ! Et lui encore moins… Je le laisserai gamberger un moment avant de me montrer de nouveau à ses yeux. Il me chercha. Du bassin au sable. Mais je ne voulais pas qu’il me voie. Alors il fini par regarder mes arbres. Il fini par les comprendre, mais ça lui prit du temps. Et quand il pu les comprendre, il apprit. Ce n’est qu’à ce moment-là que je me fis de nouveau visible. Et c’est quand il me revit que je compris que le moment était proche. « Menele ». Il avait comprit. Peut-être pas tout, et sans doute pas ce qu’aurait pour conséquences la pensée qu’il commençait à formuler. Le bassin était toujours aussi limpide. J’avais tressé, comme souvent, de jeunes fleurs de saponaires dans mes cheveux : j’aimais les voir, étoiles roses, contraster avec ma chevelure sombre. Une branche souple du bouleau les maintenait en place, ou du moins, le tentait désespérément. Mais toujours quelques mèches folles s’échappaient, comme des pensées sauvages. Je fis semblant de ne pas avoir entendu, lui tournant le dos. Je chantonnais pour me donner une excuse. L’entendis rentrer dans l’eau et plongea juste à cet instant, pour ressortir juste devant lui. Je sentais sa jeunesse me courir dans les veines, moi qui suis si ancienne… si ancienne ! Je lus en lui comme je pouvais voir les galets ronds au fond de mon bassin. Il le savait, et peut-être cela le soulagea-t-il. Une force croissait en lui, qui m’enivrait... Je n’avais pas l’habitude de l’ivresse. « Sais-tu ce que tu demandes ? » « Oui. » Il ne savait comment se tenir, s’il devait garder ses mains dans son dos ou les poser sur mes épaules. « En connais-tu les conséquences ? » Il me regarda, étonné, mais je ne bronchais pas, laissant juste errer, comme j’y pensais, mon regard sur le chêne et le bouleau. Il sourit. « Je les connais. Et elles ne m’arrêteront pas. Je les désire autant que je te désire, toi. Menele. La Source Vive ! » Il rit, levant son visage au ciel en fermant les yeux. Et je sus alors qu’il avait comprit tout ce que mon nom signifiait. « Tu es belle comme je n’aurai jamais pensé qu’un être puisse l’être. La sagesse et l’ignorance, l’ancienneté et la jeunesse, la vie contre la mort, la mort dans la vie, tu es tout ce que je pouvais espérer de ce Dieu auquel je croyais avant de te connaître. Et je sais aussi ce que tu attends. Peut-être même mieux que toi-même. Les arbres me l’ont dit. Un jour viendra le Sage. Le vrai. Et avec lui tu pourras de nouveau faire pleurer le ciel. Tu pourras de nouveau t’élancer et courir dans les plaines, fleurir de mousse et de saponaire, danser avec la mer, drosser les vents et adoucir le Désert. Il sera celui qui est déjà révélé. Il viendra à toi sans avoir à changer, ayant déjà changé sur la route, il viendra te connaissant déjà, car c’est en pensant à toi qu’il aura pu être révélé. Et alors tu chanteras de vrai bonheur. Pas comme tu le fais maintenant, pas ce bonheur scintillant et sautillant. Tu chanteras du Bonheur qui est à la fois Joie et Douleur. Et comme il t’entendra, il te trouvera là, et chantera avec toi. Alors vous vous reconnaîtrez. Et le Désert disparaîtra. Tu comprends ? Le Désert disparaîtra ! Il ne menacera plus personne, jamais… Et que deviendra mon peuple ? Je l’ignore. Je n’en ferai plus partie. Je serai devenu autre chose, mais plus un Inem. Ce n’est pas un sacrifice. Nous serons les jalons qui guideront le Sage. Menele. Je n’ai jamais connu cela. Je… je voudrais être ce sage-là. Je voudrais être déjà révélé et te connaître comme il te connaîtra, lui. Mais il y a autre chose que je sais. C’est que ce que je connaîtrai, si tu me l’accordes, lui ne le connaîtra pas. Je veux que tu me révèles, Menele. » « Choisi alors le lieu. Je t’y rejoindrai. » Il n’alla pas loin. Sur la rive du bassin. Il était nuit, il était jeune, et c’était heureux. « Tu ne regretteras rien ? » « Ta tête reposant dans mes racines ? Comment le pourrais-je ? Dis-moi seulement… avant… » « Oui ? » « Ce que tu pensas de moi la première fois que tu me vis. » Je souris… Un brin de vanité, un soupçon d’étonnement, le désir d’être désirable… Il était si innocent ! « Un bel Inemi. Un Inemi débarrassé de ses atours, ligneux comme un hêtre. Tu avais éveillé en moi une faim que j’avais oubliée depuis longtemps, des émotions qui s’étaient estompées. Je ne t’en ai désiré que plus, pour cette jeunesse qui me revenait, après tout ce temps... Je suis plus vieille que le monde, sais-tu ? J’ai eu le temps de me tourmenter… Le temps de t’espérer. » Le reste se passe de paroles, et j’en ai gravé le souvenir dans mes rides mouvantes. Toujours fraîche dans le Désert, j’attend en chantant. Mes arbres ont encore grandi. Je me suis fortifiée. Je l’attends. Je sais qui il sera. Je l’ai appris lors de cette nuit. Je l’ai su au fond de moi. Malgré tout ce qu’il a fait, ou justement pour cette raison-là, je sais qu’il viendra à moi. Nous nous retrouverons alors. C’est ce que nous aurions dû faire, si nous n’étions si jeunes alors, depuis les Premiers Temps.
Il viendra… |
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