| Stars in your eyes Scars on my face Nothing u could’nt heal w/ love & faith If only u would hear My soft breath Coming along your ear
Mes blessures d’Hastings me font mal, et je crois que l’une d’elle s’est un peu rouverte, mais qu’importe. Pour la première fois depuis longtemps, je suis sorti, et je marche dans la grande ville, vulgaire, commune, populaire quoiqu’elle fasse. Les gens sont d’une laideur atroce, c’est à dire qu’ils détestent être là où ils sont et n’ont pas d’espoir. Tout est répugnant de bassesse, des millions de misanthropes contraints à la socialisation. Me voici arrivé. Je tire la carte de ma poche, à moitié pliée, j’ai arraché un coin, nerveusement mâché. Elle est un peu tâchée, du sang ou bien du chocolat.
HEROSTRATUS CLUB
– Paris –
Gentlemen only
Dogs allowed
C’est au dernier étage, une vaste pièce unique. Plusieurs épaisseurs de tapis persans recouvrent le sol, il y a des tables basses, et de très nombreux coussins. Une quizaine de personnes, tout au plus, buvant et mangeant autour des tables. Il n’y a ni femme ni musique. Baron Saint-Just, engoncé dans un costume de hussard de la mort, me fait signe. Avec lui, trois inconnus. « Messieurs, voici Fingall O’Flahertie. Salut, Fingall. – Salut, Saint-Just. Bonsoir messieurs. – Nous allions porter un toast! Prends un verre, Fingall. Champagne 1788. Imbuvable, mais… On trinque à Aphrodite Ourania. – Goûte le chapon, il est excellent par contre. – Je ne savais pas qu’on avait avancé Noël. – Allez, ne fais pas encore ta sale tête. Cela fait presque six mois qu’on ne t’a pas vu, et pourtant on a eu de belles flambées! Je trempe un morceau de chapon dans la sauce et attrape un lardon au passage. C’est vrai qu’il est bon. – Wamba n’est pas là? – Il a été interné il y a bientôt trois mois. Tu sais ce que c’est… Non, justement, je compte bien ne jamais le savoir. Un des convives rempli mon verre d’un vin que j’espère meilleur que le précédent. – Et voilà, monsieur O’Flahertie. A propos de Wamba, savez vous si il a finit son livre? – Il avait abandonné ce projet, et voulait écrire un recueil de nouvelles ou quelque chose comme cela. C’est trop tard à présent. – Sais-tu ce qu’il nous a amené la dernière fois qu’il est venu? Un Candide de 1759 annoté par Voltaire lui-même. – Pas mal, mais pas autant que ce que j’ai avec moi ce soir, intervint un personnage que je n’avais jamais rencontré, sanglé dans un uniforme prussien. – Montrez-nous donc ça! Il produit, devant notre petit groupe ébahi, un pastel de La Tour. Il est rare de voir des tableaux ici, le club étant plutôt spécialisé dans les livres. – Un jour, j’apporterai la Joconde, dit doucement Saint-Just en déposant son verre. – Quelle apothéose cela pourrait-être…»
Ça commence. On ouvre les fenêtres, à cause de la fumée. Tout le monde s’assoit en cercle, bien confortablement installé dans les coussins. Saint-Just apprête l’autel, une grande vasque de marbre sculpté, et dans le plus grand silence, quelqu’un y dépose le premier sacrifice. C’est un livre d’heures du XVIème, qui aurait appartenu à Erzébet Bathory. Une allumette, et les pages jaunies et craquelées prennent instantanément. Les personnages des enluminures essaient de fuir, et une représentation de l’Enfer prend soudain vie. Il y a dans la destruction d’objets anciens, rares, uniques comme un manuscrit, une délectation particulière. C’est un mélange de fascination et de révolte, une partie de nous voudrait plonger sa main dans les flammes pour sauver la précieuse relique, mais quelque chose nous en empêche, le sentiment d’entrer dans l’histoire du livre, d’être sa fin comme le scribe en fut le commencement. Ce simple amas de pages prétendait se moquer de l’humanité, survivant toujours quand ses lecteurs mourraient, et le feu rappelle alors violemment que ce que l’homme a fait, il peut à tout instant le défaire; le pouvoir du Créateur. Et puis, il y a l’indicible jouissance de faire le mal, de commettre un acte gratuitement répugnant, priver l’avenir du passé, décider égocentriquement que seul son présent compte, et que jamais plus personne ne pourra poser les yeux sur ce livre, ne pourra voir l’erreur du copiste au feuillet 12, découvrir un symbole païen dans la majuscule enluminée du feuillet 25, et ainsi de suite… Un morceau de parchemin rougeoit tranquillement, puis se consume finalement. Il n’y a plus qu’un tas de cendre. On le recueille précieusement, et la poussière noire est placée dans une petite urne, dûment étiquettée, avec la liste des convives. Dans mille ans, peut-être, on saura que Fingall O’Flahertie a assisté, le dix-sept octobre 19... à la destruction par le feu d’un manuscrit du XVIème siècle. Vient une Saison en Enfer d’octobre 1872. Alors, je réalise, regardant la petite plaquette d’à peine cinquante pages partir en fumée, que tout cela ne m’amuse plus autant qu’il y a six mois. Ce n’est pas que je m’insurge soudainement contre ces autodafés, au contraire c’est l’inverse, il n’y a même plus en moi l’étincelle de répulsion qui rend ces petits incendies si délicieux. Je ne ressens plus rien. Et puis, mes compagnons me dégoûtent soudainement; ils sont si mesquins! Erostrate se moquerait de nous, assis en cercle autour d’un ridicule feu qui brûle un tas de papier. Si c’était le Livre de Kells, encore! Je regarde les visages émaciés, translucides, jaunâtres, au front couvert de sueur. Les regards sont emplis d’excitation, mais c’est celle du poisson qui frétille sur la berge; tous ont peur! C’est la terreur de la mort qui se lit en eux, et les mains tremblent, couvertes de transpiration noire comme du pus.
Alors, je m’en vais.
Dehors, deux fantômes de la rue Beautreillis discutent tranquillement.
«Why do I drink? So I can write poetry – A nous deux nous ferons un Dieu, et nous voltigerons vers l’infini… – As the body is ravaged, the spirit grew stronger… – Alors, sans peur et sans remors, je me coucherai sur la terre.»
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