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Les Quatre Eléments

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 3: Unité 1 - Prologue - La Forteresse (Julien)
(par Kévin, ajouté le 18/05/05 18:13)



Quelques graviers roulèrent le long de la pente; bousculés par deux silhouettes qui avançaient lentement dans la nuit. L'épais voile de nuages qui recouvrait la lune et les étoiles les forçaient à avancer prudemment dans les chemins sinueux et accidentés des Majestés orientales. En silence, ils progressaient vers un point lumineux qu'on apercevait au loin entre les branches sèches d'un bois d'arbres morts. Autour de ces deux ombres larges d'épaules, la nature paraissait stérile : aucunes mousses ou lichens ne poussaient sur les roches, l'herbe avait cédé sa place à la poussière et à une fine couche de sable gris sur les chemins, les arbres étaient aussi nus qu'au plus profond de l'hiver. Même le chant des grillons avait déserté ce paysage hostile. Malgré ce panorama rebutant, les deux formes poursuivirent leur route vers le point lumineux qui se transforma bientôt en une framboise de points brillants, comme un essaim de lucioles. Après avoir traversé le bois, principal obstacle entre eux et leur destination, ils se rendirent compte que la myriade de lumières, il y a quelques instants, était en réalité une multitude de brasiers allumés en différents points d'un immense édifice. Les chemins qui suivirent, plus larges et manifestement déjà martelés par des milliers de pas, facilitèrent leur marche.
Après une petite heure, les deux individus se retrouvèrent au pied d'un mur si haut que son extrémité même se confondait avec le noir du ciel.
- Nous voilà enfin à la forteresse inconnue, lança la plus grande des deux silhouettes d'une voix grave.
- En effet, lui répondit une voix plus aiguë et nerveuse. Mais je te répète que ce n'est pas raisonnable d'être ici.
- Raisonnable ? En fermant les yeux, on croirait entendre un volant ! Peut-être as-tu simplement peur ?
- Non... mais tu ne trouves tout de même pas que cette forteresse, en plus d'être gigantesque, est inquiétante.
- Il est vrai que le vieux nous l'avait décrite moins imposante. Mais depuis quand deux etnains devraient-ils craindre quoique ce soit d'un tas de blocs de pierres, aussi grand soit-il ?
- Et ces feux ! L'endroit est forcément occupé ! Je doute que croiser des mercenaires ou même des militaires ennemis au milieu de la nuit, loin de tout, soit une bonne chose. Nous ne sommes même pas armés.
- Il suffit d'être discret ! répondit le grand etnain d'un ton agacé. Nous jetons un rapide coup d'œil à l'intérieur et nous déguerpissons aussitôt. Les occupants n'auront même pas le temps de nous entendre respirer.
- J'espère que tu dis vrai. Plus vite nous serons rentrés, mieux je me porterai.
Les deux compagnons longèrent les murs noirs et humides jusqu'à se retrouver face à l'océan. La vaste étendue d'encre se situait à moins d'une heure de marche. Tout en avançant tranquillement, le premier des deux etnains scrutait chaque coin, chaque pan de mur. Enfin, il fit signe à son compagnon d'approcher et lui murmura de sa voix grave :
- Regarde cette série de pierres : elles ne sont pas aussi bien soudées que les autres. Je peux monter par là.
- Mais Ram, regarde ! dit-il en pointant l'index vers une vive lumière. Il y a un feu à une dizaine de foulées de l'endroit où tu vas arriver. Tu risques d'être repéré avant même d'avoir fini ton escalade.
- Écoute moi, Isami. Je serai aussi prudent et discret qu'on peut l'être. Toi, tu resteras ici. Si un danger approche, n'hésite pas à m'appeler, je ne serai pas loin.
Sans attendre, le dénommé Ram commença l'ascension de l'obstacle de pierre qui le séparait de l'intérieur d'une forteresse que les anciens décrivaient comme maudite et emplie de ténèbres. Isami entendait encore le vieux de leur village leur raconter moult histoires sur cet endroit reculé d'Yni. D'après lui, aucun homme ne serait sorti indemne d'un voyage dans cette partie du Monde. Les seuls rescapés étaient rentrés dans leurs familles fous ou amnésiques ; certains parlaient de fantômes, d'êtres invulnérables, de douleurs indescriptibles et d'autres folies auxquelles personne n'avait trouvé de significations. Il avait également entendu dire que quelques mages avaient rendu visite à ces pauvres hommes. Mais, comme toujours, ils n'avaient révélé à quiconque les conclusions qu'ils avaient pu en tirer.
Maintenant que Ram avait réussi à l'amener ici, Isami se sentait de plus en plus oppressé par l'obscurité de la nuit et le silence pesant dans lequel baignait cet édifice, pourtant occupé. Une dernière fois, il voulut persuader Ram de quitter l'endroit sans attendre. Mais ce dernier avait déjà entamé la deuxième moitié de son escalade ; à cette distance, lui parler sans attirer l'attention paraissait risqué. Il le laissa donc continuer. Malgré un aspect imposant et apparemment peu souple, Ram parcourait la paroi avec une facilité qui trahissait une longue expérience.
Arrivé à la limite entre l'obscurité nocturne et la clarté du feu dont les flammes montaient à quelques six pieds de hauteur, il s'arrêta et cala ses mains et ses pieds dans des écarts assez larges pour lui permettre de rester immobile. Là, son regard parcourut le chemin de garde éclairé par l'immense lanterne : ni ombre ni mouvement ne retint son attention autour de cette dernière. Il s'aventura ensuite au bord même de la muraille. De là, il put voir d'un bout à l'autre du rempart : l'endroit était totalement désert. Aucune silhouette n'arpentait les plates-formes de bois ou de pierres et les points de garde étaient inoccupés.
Ram plaça alors son regard largement au-dessus des créneaux de la muraille qu'il venait d'escalader. Les autres murs et étages de la forteresse ne donnèrent pas meilleurs résultats ; « abandonnée » fut le premier mot qui vint à l'esprit de Ram. Pourtant sa logique lui criait le contraire. Les feux de vigiles étaient trop grands et trop vivaces pour ne pas être entretenus régulièrement.
Pour vérifier l'absence totale d'occupants, Ram tira de la poche de sa veste un caillou de la taille d'une noix. Prêt à déguerpir au moindre bruit suspect, il lança la pierre sur le chemin de garde. Elle rebondit deux fois et roula sur les blocs de pierre jusqu'à sa chute. Quelques secondes après, le projectile atteignit le plancher d'une des cours intérieures dans un bruit métallique qui se répercuta dans l'enceinte de la forteresse. En raison de l'étonnant silence environnant, le bruit raisonna longtemps ; si bien qu'Isami perçut lui aussi le tintement de la pierre sur le métal.
Pendant plusieurs minutes, Ram se tint aussi immobile que les roches sur lesquelles il était appuyé. Il cherchait à repérer le moindre bruit qui aurait trahi une quelconque présence. Seul le vent vint répondre à ses attentes. Pendant ce temps, Isami essayait, à grands renforts de gestes, d'attirer l'attention de son compagnon. Il avait de plus en plus de mal à rester tranquille. Si une forte amitié ne le liait pas à Ram, cela ferait longtemps qu'il serait parti ; il ne serait d'ailleurs peut-être jamais venu. Une atmosphère étouffante l'entourait au fur et à mesure que Ram se rapprochait de l'intérieur de l'édifice.
Malgré les efforts de son ami, Ram ne se retourna pas. Poussé par une curiosité dévorante, il passa par dessus les créneaux qui lui faisait face et resta un moment accroupi. Il venait de pénétrer dans la forteresse inconnue, celle dont la réputation la faisait passer pour l'endroit le plus sombre et le plus mystérieux du Monde.
Alors qu'il commençait à se relever, il sentit un froid terrible s'emparer de lui. Par réflexe, il voulut croiser les bras mais rien ne se produisit. Le reste de son corps suivait la même voie. Il était littéralement gelé ; seuls ses yeux bougeaient encore. Ces derniers cherchaient fébrilement celui qui pouvait être responsable de son état ; car il était convaincu que, en dépit de toutes ses précautions, un sorcier l'avait repéré. Malgré sa paralysie, il perçut distinctement un bruit de pas derrière lui, des pas lents et assurés. Tandis qu'ils se rapprochaient et s'arrêtaient tout près de lui, Ram tentait désespérément de tourner la tête afin de découvrir son agresseur.
Puis le silence s'imposa.
Pas un silence naturel, animé quelquefois d'une légère brise qui caresse les oreilles, mais un silence vide, sans consistance et pesant à la fois. Durant une brève seconde, Ram pensa que la surdité venait de le toucher, que la personne derrière lui l'avait définitivement privé du plaisir de l'ouïe. Toujours immobile, il guettait le moindre son qui pouvait accompagner les mouvements du feu devant lui.
Soudain, un léger sifflement, qui lui parut d'abord lointain, résonna plaintivement. Aigu et régulier, ce sifflement s'amplifia de seconde en seconde jusqu'à devenir douloureux. Contrairement à un son ordinaire, la vive douleur qu'il ressentait n'attaquait pas ses oreilles mais l'intérieur même de son crâne. A cet instant, il aurait fait n'importe quoi pour stopper ce sifflement. Il le sentait se propager dans sa tête comme une multitude d'aiguilles qui avancerait en piquant toutes au même endroit au même moment.
Bientôt, cette douleur lancinante et son sifflement insupportable atteignirent ses yeux et tout devint blanc. Les pupilles de Ram ne distinguaient plus rien.
Ce dernier n'eut pas le temps de chercher à comprendre ce nouveau phénomène : le sifflement aigu se dissipa lentement ; avec lui, le froid qui lui avait engourdi les membres s'effaça au profit d'une confortable chaleur. Ram sentit alors sa conscience échapper à son contrôle et s'évanouit.

Au bas de l'édifice, Isami ne tenait plus en place. Son compagnon était parti depuis trop longtemps. Il l'avait pourtant prévenu qu'encore une fois, son impatience et sa curiosité allaient lui amener des ennuis, graves peut-être cette fois.
Depuis qu'ils se connaissaient, Ram avait toujours été la cause d'innombrables problèmes, suite à ses désobéissances et la fâcheuse manie qu'il avait de ne jamais suivre les conseils des plus âgés. Isami se rappela alors du jour où Ram avait entendu dire que le grand bois qui bordait leur village abritait un dragon épineux. Sans tenir compte des dangers d'une escapade à pied au milieu de la nuit, il avait entraîné Isami au cœur du bois. Mais, les dragons faisant défaut, ce fut à un groupe de taureaux sauvages qu'ils eurent à faire. De retour au village, leurs parents ne purent que constater les dégâts.
Un des taureaux avait presque encorné Ram et ce dernier s'en sortait avec une jambe et plusieurs côtes cassées. Isami avait, pour sa part, eu droit à un bras et une omoplate cassés. Heureusement pour eux, le magicien du village leur avait prodigué des soins efficaces. En d'autres circonstances, ce souvenir l'aurait amusé mais aujourd'hui, la situation ne laissait pas de place au rire.
Isami commençait à sérieusement s'inquiéter pour son ami. « Il a dû se faire attraper » fut la première pensée qui lui vint. Pourtant, il avait beau tendre l'oreille et prêter attention à chaque bruit en provenance de la forteresse, il ne percevait que la plainte du vent qui frappait les murailles. Il n'osait pas crier son nom de peur d'être repéré.
Oubliant alors toute prudence, il entreprît de gravir le mur d'enceinte par la même voie que Ram. Alors qu'il prenait appui sur la première pierre légèrement décalée, il entendit un bruit de frottement au-dessus de sa tête. D'un bond, il recula et put ainsi voir ce qui avait provoqué ce bruit.
- Ram, dit-il d'une voix faible mais visiblement rassurée, descends vite !
Isami percevait difficilement les mouvements de Ram, mais remarqua néanmoins qu'il s'appuyait sur les pierres du mur et tenait à peine debout.
- Ram, qu'attends-tu !? dit Isami d'une voix suffisamment forte pour permettre à son compagnon de l'entendre. Ne me dis pas que cette petite ascension t'a abattu à ce point, je ne te croirai pas. Maintenant reviens ici ou je me ferai une joie de te faire descendre sans passer par le mur, ajouta-t-il avec un léger sourire.
L'etnain resté au pied de la muraille avança de quelques pas pour surveiller les alentours. Il n'y avait toujours personne. Le vent arrachait toujours des nuages de poussière aux chemins caillouteux et la nature semblait toujours aussi absente.
Isami fit demi-tour en jetant toutefois un dernier coup d'œil par dessus son épaule. Il leva ensuite la tête vers son compagnon qui devait avoir déjà bien entamé sa descente. C'est alors qu'il se figea d'effroi : Ram n'avait plus que les jambes et le bassin sur le mur de la forteresse ; le reste pendait mollement le long de la paroi.
- Mais qu'est-ce qui te prends !? cria Isami trop effrayé pour faire attention au vacarme qu'il générait. Aurais-tu perdu la tête ?
Pendant qu'Isami s'époumonait en criant des mises en garde, le corps de Ram glissait ; lentement certes, mais sa chute paraissait inévitable s'il ne se reprenait pas rapidement. Dans cette position inerte, il ressemblait à un chiffon posé négligemment sur le bord d'une table. Dès que ses cuisses arrivèrent au bord du mur de pierres froides, dernière limite entre sa vie et sa mort, il fut happé par le vide.
Mis à part le bruit de frottement de sa veste sur les pierres, la chute de Ram fut d'un silence effrayant. Aucun cri. Ram tombait comme un pantin désarticulé sans produire le moindre son. Isami serrait sa tête entre ses mains et gardait la bouche grande ouverte, comme s'il était devenu momentanément muet. Durant la chute mortelle de son ami, il ne put effectuer le moindre mouvement.
Le dos de Ram percuta le sol dans un craquement sourd et il roula sur les graviers gris jusqu'à se retrouver face contre terre. Isami, tremblant, n'osait pas s'approcher. Il fixait le corps allongé à une demi-douzaine de pas, guettant un mouvement qui trahirait sa survie.
- Ram ? appela-t-il d'une voix faible et essoufflée. Tu m'entends ?
Son interlocuteur répondit d'un grognement. N'en croyant pas ses oreilles, le jeune etnain crut d'abord à une erreur de sa part. Peut-être était-ce sa seule imagination qui l'avait trompé ou alors le vent qui se serait engouffré dans un recoin de la muraille.
En s'approchant de quelques pas, Isami vit en effet que le dos de la chemise de Ram s'élevait et s'abaissait, lentement mais régulièrement. Plein d'espoir, Isami se précipita vers le blessé. Il s'agenouilla et le retourna. Un mince filet de sang s'échappait du coin droit de sa bouche.
- Il est vivant ! s’écria Isami un large sourire aux lèvres. Mais comment as-tu survécu à une telle chute !?
Il leva les yeux vers la muraille.
- C'est incroyable.
En reposant le regard sur le survivant, il laissa échapper un cri de stupeur. Ram le fixait avec un regard que le jeune etnain ne connaissait pas : ses yeux, au lieu d'être marrons et pétillants de vie, étaient devenus blancs, translucides et d'aspect gélatineux. Il s'approcha de ces yeux étranges en se murmurant à lui-même :
- Qu'est-ce que ça veut dire ?
Soudain, il sentit quelque chose se refermer sur son cou. Il fit alors un brusque bond sur le côté. Mais ceci ne desserra pas l’étreinte ; au contraire, Ram le maintenait fermement. La surprise fut la première émotion qui envahit Isami. Puis la douleur dans sa gorge et sa poitrine le ramena à la réalité. Ram faisait preuve d'une force hors du commun : il ne lui fallut que quelques secondes pour totalement priver son compagnon d'air. Malgré les coups que lui assenait ce dernier, Ram ne bougeait pas. Dans ses efforts désespérés pour échapper à l'étranglement, il trébucha et fut plaqué au sol par son ami d'enfance, toujours animé d'une force prodigieuse et d'une folie inexplicable.
Alors que le pauvre Isami sentait sa poitrine comme enflammée, Ram appuya son genou gauche sur les côtes de sa victime. Mais la douleur qui suivit les fractures de celles-ci n'eut que peu d'effet sur Isami. Ce dernier ne sentait plus rien, ni les ongles dans la chair de sa gorge, ni les violentes morsures des côtes cassées qui s'entrechoquaient sous le poids de Ram. La seule chose qu'il pouvait encore ressentir était une agréable fraîcheur qui le débarrassait de toutes ses souffrances.
Ses yeux mi-clos accordèrent un dernier regard à celui qui, pendant près de seize ans, avait été son ami le plus proche et qui aujourd'hui était devenu l'auteur de sa mort.
Tout ce qu'il vit fut une paire d'yeux blancs et un visage inexpressif.
Dans un dernier souffle, il articula pour lui-même :
- Qu'est-ce que ça voulait dire ?



Auteur : Julien

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Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.