Nathan avait coupé le bois, vidé les lapins, taillé les haies et la pelouse. Son dos le faisait souffrir. Il prévoyait déjà que la route qui l'attendait le jour suivant serait douloureuse. Quand le soleil se cacha derrière la sombre falaise, Isengar tira un petit tabouret devant sa porte, s'assit, alluma sa pipe et tira quelques bouffées. Nathan attendait patiemment, espérant la fin de ses tâches. - La soleil se couche plus tôt ces temps-ci ; et dans des draps épais. L'hiver sera précoce, si tu m'en crois, jeune homme. Et il sera long et vigoureux. - Mais je n'ai nulle intention de repartir en arrière. Tant pis pour l'hiver ! Et ces bois ne sont pas aussi désert qu'ils veulent bien le paraître. - Il est un fonds de sagesse caché même chez le plus inconscient des sots.
Le hobbit lacha un joli rond de fumé, l'observa un temps s'élever dans les airs. - Va donc te chercher un siège. C'est notre dernier moment dehors avant que les moustiques ne sortent. L'hiver sera peut-être précoce, c'est en tout cas ce que j'affirme, mais ça n'a pas l'air d'être l'opinion de tout le monde. Pas celui du petit peuple piqueur des marécages en tout cas.
Nathan s'empressa d'obtempérer, refusa une pipe, et étendit ses jambes en s'appuyant le dos contre la paroi du trou. Il n'était pas grand pour ses bientôt 16 ans ; mais il faisait déjà deux têtes de plus que son hôte. Celui-ci le dévisageait maintenant, plissant les yeux pour se convaincre de sa perspicacité. - Alors tu es un Jacques. Où as-tu entendu ces bobards sur la forêt ? - Quels bobards ? - Et bien... Ces bobards selon lesquels il y aurait une fontaine... Je ne sais quoi...
Il a donc retenu que j'avais évoqué une fontaine, pensa le jeune homme. S'il l'a retenu, c'est que la chose est plus importante à ses yeux qu'il a bien voulu l'avouer.
- Un habitant du bois voisin... Luidil je crois. Nous parlions de la forêt, et certains disaient qu'elle était morte. Tous n'approuvaient pas, loin s'en faut ! - Un elfe ? - Non... une elfe. Du diable si j'ai retenu son nom ! - Elle a parlé d'une fontaine ? - Pas exactement... Mais elle avait l'air de penser que les bois qui puisent leur eaux à une certaine source ne meurent jamais. - L'eau de Jouvence ! Tu crois donc à ces boniments ? - Elle peut donner la vie éternelle ? - Je n'y crois pas plus que les gens raisonnables. Cette forêt est tout aussi mortelle que n'importe quelle autre. Surtout dans la saison qui vient. - Et pourtant, elle ne meurt pas. Au détour d'un chemin vagabondant, tracé par des pas inconnus, on peut encore trouver une maison, un château, pas le souvenir de hauts faits, non... Mais de nouvelles rencontres. Pas seulement des ruines... Aussi des chantiers en construction. Pourquoi ? La guerre aurait du la détruire, non ?
Le hobbit ne répondit rien ; il était bien trop occupé à curer sa pipe à présent. Quelques instants plus tard, ils rentraient tout deux et s'attablaient devant un premier et conséquent souper. Ils discutèrent de choses et d'autres ce soir là, mais aucun ne fit plus allusion aux secrets de la forêt.
Quoique bien installé, Nathan ne connu pas un sommeil paisible cette nuit là. La forêt s'agitait à sa fenêtre ; le vent soufflait en rafale, hurlait autour de la maison, et quand il s'arrêtait de courir, c'était comme pour prêter l'oreille à des sons que Nathan n'entendait pas. Et quand il tomba enfin dans le sommeil, il entendit une eau couler sans parvenir à en déterminer la source. Il se réveilla pourtant remis de ces fatigues de la veille. Isengar était déjà debout, s'affairant autour de son premier petit déjeuner, qu'il voulu bien partager avec le garçon. Il prépara ensuite quelques provisions pour la besace de son invité.
- Je rajoute un peu d'eau-de-vie. Elle ne donne pas la vie éternelle, mais elle peut t'épargner une mort précoce.
Quand tout fut prêt, il s'assit devant la besace pleine, à la table, et invité Nathan à prendre place en face de lui. - Je sais que tu n'abandonneras pas. J'ai pu t'observer hier, tu es dur à la tâche. Et je ne t'ai pas ménagé. J'aimerais bien savoir pourquoi tu t'es lancé dans cette aventure, aussi...
Il y eut un petit temps de silence, et comme Nathan ne réagissait pas, Isengar continua. - Je crainds que tu ne trouves pas du tout ce à quoi tu t'attends, quoi que tu trouves. Je ne dirais pas que la forêt ne réserve pas encore des surprises, même à un vieux hobbit chenu comme moi. Mais fais attention à ce que tu cherches. Il n'y a pas de remède contre la mort ou le malheur ici. Mais comme dans tout voyage, tu trouveras sans doute sur ta route un miroir qui te montreras la vérité sur toi et sur le monde qui t'entoure. Fais attention. La vérité peut être un cadeau empoisonné. N'oublie pas : pour des yeux déformés, elle a un visage grimaçant. Il se leva et tendit la besace à Nathan. - Et pourtant, elle te rendra libre. Mais est-ce bien ça que tu veux ?
Nathan se leva à son tour. - Et bien, voici le moment de se dire au-revoir. J'espère croiser ton chemin un autre jour sous le soleil ou sous la lune. Je ne t'envoies pas à l'aveuglette sans conseil. En sortant de chez moi, prend vers le nord. Au bout d'une centaine de pas, tu tomberas sur le lit asséché d'une rivière. Elle vient des montagnes, et ne se remplit qu'au printemps. Tu pourras cheminer là sans encombre, et si tu le suis, tu trouveras avant deux nuits une chaumière. La Dame qui y vit accueille bien volontier les visiteurs ; et tu pourrais trouver quelque intérêt à sa conversation. Enfin, je dis ça... - Merci, monsieur ! - Pas de quoi, fiston. Je n'aurais jamais cru tirer du plaisir de la visite d'un Jacques. Mais d'étranges choses arrivent parfois, quand on fume une pipe devant sa porte sans chercher les aventures ; c'est ce qu'on raconte chez moi, en tout cas. Bonne route ! |
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