Chapitre 30:
Les Chemins du Guide (1)
(par
Stéphanie, ajouté le 31/01/04 13:57)
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Le chemin lui semblait étrangement familier... L'air était léger comme il ne l'est qu'au printemps ; le nez en l'air, il ferma les yeux. La même odeur d'ondée fraîche venait frapper ses sens... L'impression de déjà-vu n'était pas désagréable, juste étrange. D'accord, il était un peu mal à l'aise aussi. Mais il se sentait pourtant bien. Il rouvrit les paupières : gagné. Le sorbier était un peu à sa droite. Une, deux, trois, quatre foulées, et voilà le petit bloc de granit avec sa houppette d'herbe des bois vert tendre. Il quitta le sentier. Quatre grands frênes, deux bétuliers, et déjà le Chantcours fait entendre son glougloutement. L'avelinette le salue au passage, peu surprise de l'entendre répondre en l'imitant. Il avait un certain don pour siffler comme elle. Allons, ce n'est pas le temps de flâner : Tähetär l'attend. Ce ne sera pas la première fois qu'il sera en retard, mais autant ne pas exagérer. Il cessa donc de discourir avec l'oiselle, et pressa un peu le pas.
Il arrivait près de la maison de Tähetär : déjà le son de sa harpe se mêlait à celui du Chantcours, évoquant sans faille un clair de lune sur la source argentée... Clair de lune... comme celui de la nuit où elle lui avait offert son ekhelé. Ce qui donnait à cette cérémonie un air parfaitement hors du monde, dans un espace infini d'enchantement.
- Te voilà en fin d'apprentissage, petit – elle l'appelait toujours " petit ", quand bien même il allait rentrer dans un cinquième cycle, et par la même occasion, dans sa majorité. Je t'ai appris ce que je pouvais t'apprendre ; le reste, tu devras le trouver en toi et chez les autres. Maintenant, suis-moi.
Et il l'avait suivi. Ils marchaient tous deux sur un sentier qu'Areg ne connaissait pas, ou qu'il ne reconnaissait pas dans l'obscurité : la lueur de la lune ne traversait pas l'épais feuillage des arbres. Tähetär chantait en marchant, et Areg finit par se laisser transporter par les sons. Il lui sembla marcher toute la nuit avant de remarquer qu'il était seul, à quelques pas d'une trouée dans les bois. Et Tähetär l'attendait, mais ce n'était plus Tähetär. Elle avait dénoué sa chevelure sombre éclaircie de quelques mèches blanches, et revêtu une longue robe d'argent fluide. Sur son front était apposé un astre rayonnant qui luisait paisiblement à la lumière du clair de lune. Elle était Elindaël, la Dame du Chant, celle qui apprit aux Swerlën l'art des Sons de Pouvoir, quand les Humains n'avaient pas encore vu la lumière du monde.
- Approche. Sa voix aussi sonnait différemment, avec une étrange résonance. Rempli à la fois d'excitation et de crainte, Areg s'approcha vers elle, au centre de la trouée, juste sous la lune. Quand il ne fut plus qu'à quelques doigts d'elle, elle lui mit les deux mains sur le visage, lui couvrant les yeux.
- Ecoute. Et il écouta. Longtemps. Le bruit semblable à la pluie que font les arbres quand ceux-qui-bougent s'endorment. Le soupir léger de l'air qui fait frémir les écorces. Le hululement d'un hibou. Le craquement discret des branches sous les sabots d'une biche. Le glissement du Chantcours entre les galets de son lit. Le souffle de sa respiration et celle de Tähetär. Le battement de son cœur. Il pensa que c'était la plus belle musique qu'il n'avait jamais pu entendre, et qu'aucun son artefactiel créé par les Hommes ne pourra jamais l'égaler. Le silence le plus beau est quand l'Homme se tait.
- Sens. Et il sentit. Longtemps. La senteur solide des cassagnes, celle plus légère des bétuliers, celle plus piquante des frênes. La chaleur de la terre ensommeillée. La fragance sèche des massettes et celle humide du sable de la source. Le parfum discret que seule la nuit sait émettre. La mollesse langoureuse des fleurs-d'amour qui ne s'ouvre que tard le soir. L'effleurement léger de la brise du soir contre sa peau. La rondeur des aspérités du sol sous ses pieds. Le contact ferme et réconfortant des mains de Tähetär sur son visage. La note fruitée des cheveux de Tähetär, et celle fraîche de sa propre peau.
- Vois. Et elle enleva ses mains de son visage. Il leva la tête. La lune était toujours au-dessus de sa tête, et la nuit ne s'était pas éclaircie. Et pourtant il avait senti comme un changement dans le temps. Il regarda Tähetär. Elle souriait. L'étoile chatoyait toujours sur son front. Mais même s'il était presque en contact avec elle, il n'était pas ébloui. Inconsciemment, il leva le visage de Tähetär de ses doigts... L'étoile l'intriguait. Mais elle remit ses mains sur ses paupières.
- Tu sauras, dit-elle. Et elle l'embrassa et souffla sur son front. Puis plus rien. Quand Areg rouvrit les yeux, il était seul. Mais devant lui l'attendait son ekhelé. Une lyre. Sylvestre. En bois d'avelinier. Sculptée en entrelacs qui répétaient à l'infini un motif insaisissable. Et qui jouait juste, parfaitement juste. Et il attendit en arpèges et variations que la lune laisse place au soleil, et que le soleil cède le passage à la lune, trois fois. Puis, ivre de musique et de fatigue, il s'affaissa.
Il avait fini par se réveiller chez Tähetär. Elle était de nouveau vêtue de bleue, sa couleur préférée, et n'avait plus d'étoile au front. Son premier réflexe avait été de tendre la main vers sa lyre, avant de remercier son Maître.
C'était déjà il y a un demi-cycle. Depuis il avait un peu voyagé, beaucoup appris, et il s'apprêtait à faire un autre voyage encore. Il allait rendre visite à Tähetär pour lui parler de cette mission plus sérieuse. Quand bien même il aurait oublié le chemin qui menait à elle, il lui suffisait de suivre l'égrenage de la harpe en fermant les yeux. Ce qu'il fit. Et il reçut un choc quand il les rouvrit. |
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