Chapitre 31:
Les Chemins du Guide (2)
(par
Stéphanie, ajouté le 07/02/04 10:05)
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Car ce n'était plus du tout la même clairière. Il aurait dû s'en douter au son du Chancours... au début, c'était bien celui d'une jeune source babillante, mais petit à petit le son était devenu celui d'une cascatelle sautillant sur des rochers mousseux. Son nez aussi aurait dû le renseigner : il n'y avait pas de chèvrefeuille blanc dans la clairière de Tähetär. Et puis les chèvrefeuilles blancs ne fleurissent qu'entre Blanc et Pluies, pas en pleines Vendanges. Mais devant ses yeux, l'un deux s'enroulait fermement autour d'un hestre, qu'il égayait de ses fleurs légèrement rosée et de son parfum de printemps, et une petite rivière moussait au pied d'une chute. Seulement, cela n'était pas le plus surprenant. Non, ce qui l'était, c'était la personne qui jouait de la harpe, encore que la harpe était différente aussi : courbe comme l'ekelhé de Tähetär, mais son fabre avait pris soin de laisser le bois s'exprimer, ce qui fait qu'elle donnait l'impression d'être un assemblage de branches encore vivantes entre lesquelles on aurait tendu des boyaux de chat de nuit. Quant au harpiste, Areg le connaissait déjà. C'était la Worlën. Et elle n'avait rien à faire dans ses souvenirs. Comme il se tenait, interdit, à la lisière de la clairière, elle leva les yeux et l'accueillit :
- Bienvenu sur les Chemins du Guide, dit-elle en laissant mourir sous ses doigts les dernières notes. - J'espère avoir un guide moi aussi... Je croyais me remémorer ma dernière entrevue avec mon Maître, et au lieu de retrouver sa clairière, je tombe sur vous dans un endroit que je ne connais absolument pas... alors que j'ai suivi un chemin que je connais très bien sans y trouver de changement. Mais je suppose que cela fait partie des explications que vous ne nous avez pas encore fournies, dit Areg tout en souriant.
Il était un peu agacé de cette intrusion dans ses souvenirs, et son ton, derrière le sourire, était légèrement mordant. Voilà que je deviens aussi irritable que Gerc, pensa-t-il.
- Cela fait partie des explications que je vais vous fournir, en effet. Vous êtes un Sonneur, et les Sonneurs sont connus pour leur curiosité. C'est pourquoi je vous ai emprunté votre ekelhé : j'avais besoin d'un objet qui vous était cher pour pouvoir vous mener sur les Chemins du Guide, puisque je ne vous connais pas suffisamment pour vous y mener par ma seule volonté... Ou du moins, j'y parviendrais, mais il n'est pas certain que vous puissiez en revenir après. Et je compte répondre à quelques unes de vos questions. - Quelques unes seulement, bien sûr. - Bien sûr.
Elle souriait à son tour. Même ici elle portait sa fourrure, mais plus lâchement ; il est vrai qu'il faisait bon dans la clairière. Elle était vêtue en dessous d'une tunique noire lacée, et d'un pantalon tout aussi noir, qui moulait des muscles étirés. Elle est belle à sa façon, pensa Areg... différemment des humaines, plus sauvage, d'une certaine manière, et ce je-ne-sais-quoi qui impose respect et crainte. Elle me fait penser à la Dame aux Pierres Alignées : " On dit qu'elle est devenue fée, terrible et de toute beauté... Peau blanche et de noir revêtue, lien d'argent sur la tenue ". La description convient jusque là. Mais j'imagine mal la Worlën agissant comme la Dame... elle serait sans doute plus expéditive. - Que sont les Chemins du Guide ? demanda-t-il à brûle-pourpoint, coupant court à ses pensées. - Vous ne commencez pas par le plus facile. Disons... ne souhaitez-vous pas vous asseoir ? L'histoire risque d'être longue, même si nous sommes dans un temps différent.
Ils s'assirent dans l'herbe, l'un en face de l'autre. La Worlën avait posé sa harpe sur le côté et resserré sa fourrure sur ses épaules. - Ce que nous appelons Chemins du Guide est une dimension autre que celle que vous connaissez, les Humains. Ce sont des endroits que nous avons appris à arpenter, et il en existe différentes sortes. Entre autre, celle que nous utilisons pour les Entraînements. Celle où nous sommes la voie du sommeil, qui nous permet de rentrer en contact avec l'esprit d'un autre endormi, qu'il soit Worlën, Humain, ou quoi que ce soit d'autre. Votre ekhelé m'a permis de prendre contact avec votre personnalité, avec la... disons, la marque de votre esprit. Je savais donc où vous retrouver dans votre sommeil. Je n'ai pas influencé vos rêves, je n'y suis pas intervenue, et je n'ai pas cherché à les connaître... notre sens de l'honneur nous l'interdit, et même contre des ennemis nous répugnons à utiliser les Chemins. Mais je savais où me placer. La clairière dans laquelle nous sommes est une vision que je vous impose. C'est la Clairière de l'Argentelle, un de mes endroits préféré de la Forêt des Brumes. Et l'image la plus claire que j'en ai est celle du temps des Pluies, quand le chèvrefeuille blanc fleurit et que l'Argentelle sort fraîche de sa gangue de glace. - Pourquoi ? - Parce que les Worlën aussi ont des souvenirs.
Terrain privé. Areg n'insista pas. Mais il était soulagé d'une certaine manière : les Worlën ne sont donc pas dépourvus d'humanité... D'humanité ? Peut-on parler d'humanité pour un Worlën ?Chercher un mot pour exprimer autrement les qualités de l'"humanité" risquait d'être long.
- Beaucoup de choses se sont perdues depuis que nos peuples se sont séparés. Pourriez-vous me conter... l'histoire de votre peuple ? - Certaines pages en sont trop noires pour que je vous en livre connaissance. Mais pour le reste, je dois remonter à la création de Dohan. Vous en connaissez déjà le début, le Chant Premier et la Danse de la Mère Éternelle. Elle créa l'Aînée, et lui donna charge de notre planète. Et l'Aînée, juste éveillée, resta admirative devant le monde qui s'offrait déjà à elle. Elle passa un long moment à ne faire qu'observer, de là où elle se tenait, le paysage devant ses yeux. Et puis elle se mis à marcher, à explorer. Au début, elle cru n'être que le seul être vivant dans ce monde, qu'elle avait nommé Dohan. Il n'y avait que des roches, des grottes et des montagnes grises ; mais elle percevait déjà l'immense beauté qu'elle pourrait créer dans ce monde. Un jour qu'elle s'était aventuré dans une faille, elle tomba en arrêt devant une forme qu'elle ne connaissait pas. Ce n'était pas de la pierre. Elle s'approcha, et trouva un être endormi. C'était Kroden, celui que l'on nomma plus tard le Forgeron, et il fut le premier des Éveillés à ouvrir les yeux. Puis ce fut Rork, le Calculateur, puis les soeurs Méline et Morigana, Dames de la Végétation et des Animaux, puis Larkhen le Guérisseur, et Séhré la Dame du Sommeil, et Dahron et sa soeur Tela, le Noir et la Tisseuse. Mais au début ils ne connaissaient pas encore leurs attributions, et s'éveillant tout juste, ils restèrent aussi émerveillé par ce monde qu'ils n'avaient jamais vu encore. Car ils avaient été aussi créés par la Mère, mais elle les avaient créés endormis, afin que ce soit l'Aînée qui les éveille. Quel était son but, on l'ignore... Le Chant de la Mère n'a jamais été entendu en entier. Ils errèrent à leur tour, ensemble ou seuls, suivant les hasards de leur chemin, se découvrant petit à petit certaines habiletés et commençant déjà à transformer Dohan. Ils découvrir aussi qu'ils aimaient mieux à travailler avec certains qu'avec d'autres. Et c'est ainsi que l'on finit par ne plus voir que rarement Larkhen sans Méline, Sehré sans Dahron, Tela sans Rork ou Morigana sans Croden. L'Aînée, elle, travaillait toujours seule, s'éloignant souvent pour écouter le Chant Premier, qu'elle percevait mieux que les autres. Bientôt Dohan fut totalement métamorphosée : de grise elle devint colorée de toutes les nuances auxquelles avaient pu penser les Éveillés, et l'eau courrait, et les arbres poussaient, et les animaux se multipliaient. Bientôt toute Dohan en fut couverte, et la situation devenait critique. Lors l'Aînée convoqua tous les Éveillés, et ils restèrent longtemps ensemble à penser. Ils convinrent alors qu'ils devaient fixer un temps pour chacun des êtres vivants, et chacun se mit à la tâche. Ce fut Dahron qui fut chargé de garder les morts dans son île. Ce qu'ils deviennent là-bas, nul ne le sait vraiment, même si certaines légendes parlent de héros qui en sont revenus. Tout ce que l'on sait, c'est que l'âme par pour un dernier voyage vers l'Ile de Dahron. Le temps passa encore, et vint un moment où les Éveillés commencèrent à languir de créatures à qui parler. Les animaux de Morigana était certes beaux à voir, mais leurs capacités de communications avec les autres Éveillés étaient limitées. Et l'Aînée, qui avait été écouter le Chant de la Mère, convoqua de nouveaux les Éveillés. Ils étaient plus nombreux, ayant eu des enfants, qui les aidaient dans leurs tâches. Et ils créèrent, tous ensemble, des êtres soient, comme eux, capables de changer le monde, de rire et de chanter. Ils nous créèrent, nous, les Swerlën.
La Worlën marqua une pause, et se leva. Areg la regarda marcher vers l'Argentelle et en boire quelques gorgées, avant de revenir s'asseoir en face de lui. Il éprouvait la même distorsion temporelle que lors de la cérémonie de l'ekelhé... Il connaissait l'histoire, mais se la voir raconter par un des êtres les plus anciens, depuis que les Éveillés et l'Aînée se sont retirés de Dohan, était quelque chose qu'il n'aurait jamais osé imaginer, même dans ses rêves les plus fous. La Worlën reprit le cours de son récit, qu'elle avait avec adresse laissé à l'endroit qu'Areg était le plus impatient de connaître... |
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